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dimanche 4 décembre 2016
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Investig’Action, 31 juillet 2016

Interviews : Sébastien Lyon, directeur général d’Unicef France

par Elodie DESCAMPS


Unicef France a publié, en juin 2016, « Ni sains, ni saufs », une enquête sociologique sur les enfants seuls présents au sein des bidonvilles et des camps du Nord de la France. Réalisée par l’association « Trajectoires », cette étude met en avant les conditions de vie ou plutôt de survie dans lesquelles vivent ces enfants réfugiés. Nous avons interrogé Sébastien Lyon, directeur général d’Unicef France, qui rappelle avec justesse et justice que la protection des enfants est un devoir et une obligation pour les États. En atteste la Convention internationale relative aux droits de l’enfant adoptée par l’Assemblée générale des Nations unies le 20 novembre 1989 et signée par la France le 26 janvier 1990.


Sébastien Lyon

Question :

- "Votre enquête se fonde sur 61 entretiens individuels et collectifs avec des enfants et des jeunes de 11 à 18 ans et vise à proposer des recommandations auprès des pouvoirs publics. Sur la plupart des sites étudiés, un « droit d’entrée » est exigé par les passeurs pour pouvoir s’installer. Certains témoignages d’enfants évoquent même l’omniprésence des passeurs qui les surveilleraient jour et nuit. Comment ces derniers peuvent-ils avoir un tel rôle au sein ces camps, au-delà même du trajet ?"

Sébastien Lyon :

- "Quand ils arrivent en France, les réfugiés n’ont souvent plus les moyens de payer quoi que ce soit. Or le droit d’entrée d’un camp peut coûter de 100 à 500 euros. Ceux qui ne peuvent pas payer sont donc contraints, pour être acceptés, d’assumer des tâches fastidieuses pour les adultes. Ils monnayent des services comme aller chercher l’eau, faire le ménage dans les containers ou faire la queue à la douche pour 1 euro.

C’est une chose qui a été clairement mise en lumière par ce rapport. Les passeurs sont omniprésents au sein des camps. Ils contrôlent tout ce qu’il s’y passe et monnayent la moindre activité. En fait, ils comblent tout simplement le vide laissé par les autorités publiques. Bien sûr, il y a des associations qui sont présentes sur certains terrains, particulièrement sur les grands sites. En revanche, sur les sites qui sont plus petits, moins connus et moins médiatisés, les réfugiés et les mineurs non accompagnés peuvent se retrouver complètement livrés à eux mêmes".

-"Connaît-on approximativement le nombre d’enfants en attente d’une réunification familiale au sein des sept sites étudiés et pensez-vous que ce processus pourrait être davantage compliqué au vu du récent Brexit ?"

- "Les estimations à ce sujet sont très peu fiables. D’abord, parce que les réfugiés ne s’enregistrent pas à leur arrivée et ne bénéficient d’aucun suivi, mais aussi parce que leur mobilité est permanente. Toutes les nuits, ils tentent de fuir en montant sur un camion.

Ceci étant, d’après nos observations et en tenant compte des données fournies par certaines associations, nous pouvons estimer qu’environ 500 mineurs non accompagnés étaient présents en mars 2016 sur l’ensemble des sept sites identifiés sur la région.

En réalité, c’est très fluctuant et, sur une année, cela représente un nombre de mineurs non accompagnés nettement plus important. A titre indicatif, durant l’année 2015, France Terre d’Asile a accueilli 1403 mineurs provenant uniquement de la « jungle » de Calais dans son centre de Saint-Omer.

En se basant sur les tentatives de recensement menées par différentes associations depuis début 2016, on peut estimer qu’environ 2000 enfants non accompagnés seraient passés par les différents sites depuis juin 2015.

Et en ce qui concerne le Brexit, il faudra rester attentif, mais le processus ne sera pas forcément freiné. On voit mal comment ça pourrait être plus compliqué qu’aujourd’hui !"

-"Existe-t-il des solutions légales pour les enfants qui n’ont pas de membre de famille à rejoindre ?"

- "Il n’y en a pas. Ils n’ont pas d’autre choix que de passer la frontière clandestinement. Il faut savoir que, même quand ils ont un membre de famille à rejoindre, ils n’ont pas forcément entamé les démarches administratives. Bien souvent, ils ne comprennent pas l’anglais et ne disposent même pas d’une information dans leur langue qui leur permet de connaître leurs droits et le système de protection en vigueur.

En 2015, il n’y a eu qu’un seul cas d’enfant qui a pu rejoindre sa famille via les voies officielles. En 2016, il y en a eu 40. C’est donc une amélioration, mais c’est loin d’être suffisant.

Dans les entretiens, lorsque l’on demande aux enfants où ils veulent aller et pourquoi, on se rend vite compte que beaucoup ont des projets assez flous".

-"Quels sont les principaux dangers auxquels sont exposés les mineurs non accompagnés au sein des différents camps d’accueil étudiés ?"

- "Ils sont exposés à différents types de violence. Tout d’abord, il y a la « violence ordinaire » si l’on peut dire, c’est à dire celle qui s’exerce entre les différentes communautés, les différentes personnes qui vivent dans le camp. Quand on est dans un contexte de survie, le climat est forcément tendu et les rixes entre migrants sont assez courantes.

Parmi les nombreuses violences quotidiennes, il y a aussi le non-accès aux besoins primaires, à l’eau et à l’alimentation de base. Beaucoup d’enfants interrogés déclarent également souffrir de l’inactivité. Contrairement à la loi qui rend obligatoire une scolarisation régulière, aucun cours n’est dispensé. Les enfants sont déscolarisés. Voués à eux même et sans perspectives d’avenir concrètes, ils ont toutes les chances de tomber dans des comportements dépressifs et violents".

-"D’après les entretiens menés auprès de ces enfants, qu’est-ce qu’ils redoutent le plus ?"

- "Les principales craintes sont les violences provenant des forces de police, des milices de civils et des passeurs, ainsi que les agressions sexuelles. La majorité des personnes interrogées ont été victimes de viols. Il arrive aussi que certains se prostituent pour survivre ou pour être en mesure de quitter le camp. Une des filles nous a raconté qu’elle monnayait le rapport à 5 euros. Or, quand on sait que le passage de Calais vers le Royaume Uni coûte dans les 5000 euros, on peut se demander quand elle verra la fin de son calvaire…

La plupart des enfants -et des réfugiés tout court, d’ailleurs- ont voyagé pendant de longs mois. Ils ont parfois passé des mois dans tel ou tel pays à travailler pour se payer la suite du trajet. Et lorsqu’ils arrivent à Calais ou à Grande Synthe, ils n’ont bien souvent plus un euro en poche. Ils sont donc contraints de vendre des biens, des services ou de se vendre".

-"Quelles sont vos principales recommandations aux Pouvoirs Publics ?"

- "Une des choses primordiales est de mettre en place des zones sécurisées pour les enfants, ce qui est loin d’être le cas aujourd’hui. Certains enfants seuls vivent dans des containers avec des dizaines d’adultes. Les adultes ne sont malheureusement pas tous des personnes bienveillantes et, n’étant pas accompagnés, ces enfants sont au maximum de leur vulnérabilité.

Il est également impératif d’accélérer les demandes de réunification familiale qui prennent 10 mois à l’heure actuelle : 10 longs mois de survie et d’ennui pendant lesquels ces enfants sont totalement livrés à eux même.

La mise en place d’une cellule comprenant des autorités des ministères anglais et français pour faciliter le processus de réunification est également de mise. Nous devons nous assurer que les gouvernements français et anglais accordent suffisamment de ressources au système permettant la réunification familiale, intégrant la notion de famille au sens large.

Nos voisins allemands accueillent 1 million de réfugiés quand nous en accueillons 300000 : voyez comme la différence est conséquente. Au vu du nombre d’enfants présents sur ces sites -approximativement 500-, nos autorités ont largement les moyens nécessaires de remédier à la situation ou au minimum d’offrir des conditions de vie décentes à ces enfants.

Il est aussi de notre devoir de mettre à leur disposition une information sur leurs droits et les possibilités du système de protection. Certains documents en anglais sont disponibles, mais le fait est qu’un enfant âgé de 13 ans qui fuit la Syrie ne parle pas forcément anglais . Il est indispensable qu’ils aient accès à ces informations dans leur langue maternelle. Les Afghans non plus n’ont pas accès à ce type de documents et pourtant on reçoit des vagues d’immigration importantes en provenance d’Afghanistan depuis 2005. L’immigration est loin d’être un phénomène nouveau, il est plus que temps d’agir".

-"Comment nous, citoyens, pouvons-nous aider ces enfants ?"

- "Les associations et les personnes qui sont sur place peuvent bien sûr aider par des actions directes, en proposant un hébergement par exemple ou en apportant des vivres, des médicaments, des vêtements, etc… dans les camps. Toute aide est la bienvenue.

Pour les autres, ceux qui ne sont pas sur place, il ne faut pas oublier que tout citoyen peut faire appel aux pouvoirs publics, en rappelant les engagements relatifs à la protection des enfants. Chacun peut faire pression à l’échelle locale sur les élus de sa ville, sur son maire, afin qu’ils mettent en place des structures d’accueil dignes de ce nom.

Le plus important, et le plus humain, c’est de ne surtout pas fermer les yeux sur la situation de ces enfants et d’en appeler à faire avancer les choses. C’est ce que nous faisons chez Unicef et c’est ce que nous continuerons de faire".

Propos recueillis par Elodie DESCAMPS

Vidéo : Sijad, 12 ans : ma vie seul dans la "jungle" de Calais

https://www.youtube.com/watch?v=bKJPfE7YfCk

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