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lundi 5 décembre 2016
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russeurope, 9 août 2016

France : L’insulte et la blessure

par Jacques SAPIR


Le gouvernement français ajoute désormais l’insulte à la blessure. Il cherche à camoufler son échec économique d’une manière qui constitue une insulte pour les Français.


France

Le « Canard enchaîné » s’était procuré un document distribué aux cadres de Pôle emploi qui détaille le projet du gouvernement consistant à orienter 500000 chômeurs supplémentaires vers des formations professionnelles. Ce document est repris par le très socialiste et très gouvernemental l’Obs [1]. Ainsi, ces 500000 chômeurs (ou plus précisément « demandeurs d’emploi ») glisseront ainsi de la catégorie « A » à la catégorie « D », qui n’est pas comptabilisée dans les chiffres du chômage diffusés chaque mois par le gouvernement, chiffres qui ne sont basés que sur la catégorie « A ». Le gouvernement pourra prétendre que la courbe du chômage s’est inversée, et François Hollande pourra se représenter à l’élection présidentielle de 2017. L’objectif est d’atteindre le chiffre de 1 million de chômeurs en formation (soit 500000 de plus que les années précédentes donc).

Pour comprendre l’enjeu de cette manipulation, il faut d’abord revenir sur quelques faits. Les données présentées en France ne sont pas celles du « chômage », mais uniquement celles des « demandeurs d’emploi ». Elles sont collectées par la Direction de l’Animation de la Recherche, des Etudes et des Statistiques (DARES). Les données des demandeurs d’emplois sont des données administratives, et peuvent faire l’objet de corrections, en particulier quand le demandeur d’emploi ne remplit pas certaines des conditions pour se voir inscrit. Dans ce cas, il est rayé des listes et « disparaît », mais ne cesse pas pour autant d’exister comme « chômeur »… Ces données sont de plus réparties en catégories qui sont définie par la DARES [2] , qui est l’organisme en charge de ces statistiques.

Définitions des catégories

Catégorie A : demandeurs d’emploi tenus de faire des actes positifs de recherche d’emploi, sans emploi ;

Catégorie B : demandeurs d’emploi tenus de faire des actes positifs de recherche d’emploi, ayant exercé une activité réduite courte (i.e. de 78 heures ou moins au cours du mois) ;

Catégorie C : demandeurs d’emploi tenus de faire des actes positifs de recherche d’emploi, ayant exercé une activité réduite longue (i.e. de plus de 78 heures au cours du mois) ;

Catégorie D : demandeurs d’emploi non tenus de faire des actes positifs de recherche d’emploi (en raison d’un stage, d’une formation, d’une maladie, d’un congé maternité,…), sans emploi ;

Catégorie E : demandeurs d’emploi non tenus de faire des actes positifs de recherche d’emploi, en emploi (par exemple : bénéficiaires de contrats aidés).

C’est donc très abusivement que le gouvernement ne retient que la catégorie « A » comme indicateur du chômage. On peut d’ailleurs se demander pourquoi les journalistes français le suivent dans cette voie. En effet, le chômage réel, tel que l’on peut l’estimer à partir du nombre des demandeurs d’emploi, couvre en réalité les catégories A + B + D, et l’on peut considérer que la catégorie B+D correspond à un chômage masqué statistiquement. Il faut donc croire que les journalistes français, du moins ceux de la télévisions et des grands journaux, ne lisent pas les notes de la DARES et se contentent de répéter comme des perroquets ce que dit le gouvernement.

Si l’on s’attache uniquement aux chiffres des demandeurs d’emploi en métropole, on constate que le chiffre de la catégorie « A », pour le mois de juin 2016, est effectivement plus faible qu’en février, avec 3525700 personnes contre 3591000. Il semble donc que la courbe du « chômage » se soit, si ce n’est inversée, du moins stabilisée.

Mais, si l’on prend toutes les catégories représentatives du chômage, soit les catégories A+B+D, l’image change. Après la forte baisse de mars 2016 (et un nombre important de radiations, ainsi qu’une forte hausse des emplois aidés), la courbe reprend sa progression. Ce n’est pas étonnant d’ailleurs si l’on regarde la croissance qui a été nulle au 2ème trimestre. Ceci s’explique, d’après l’INSEE [3], par des dépenses de consommation des ménages qui ralentissent nettement (0,0 % après +1,2 %), tandis que l’investissement (la formation brute de capital fixe ou FBCF) total se replie (-0,4 % après +1,3 %) et que la demande intérieure finale (hors stocks) stagne : sa contribution à l’évolution du PIB étant nulle (après +1,0 point au premier trimestre). Le comportement de stockage des entreprises contribue à nouveau négativement (-0,4 point, après -0,1 point) à la croissance.

Si l’on regarde maintenant l’ensemble des catégories de demandeur d’emploi (A+B+C+D+E), on constate que le nombre global est bien reparti à la hausse. Les conséquences du mauvais chiffre de la croissance au 2ème trimestre se feront sentir au 3ème trimestre, et il faut probablement s’attendre à de nouvelles hausses du chômage dès la fin de l’été.

La blessure dont souffre la France, cette plaie béante, s’appelle le chômage de masse. Il n’est nullement inévitable, mais bien le produit d’une politique économique directement et indirectement conditionnée par l’Euro. Dans un rapport publié le 26 juillet 2016, le FMI non seulement montre que l’activité dépend dans une large mesure du taux de change, mais il montre aussi que le taux de change de l’Euro est surévalué pour la France de 6 % et sous-évalué de 15 % pour l’Allemagne, aboutissant à un écart de 21 % entre les deux pays [4]. Cette situation, aggravée par une politique économique absurde mise en place justement en raison de l’appartenance de la France à la zone Euro, est l’une des explications du chômage de masse qui sévit dans notre pays. Non seulement la faible croissance de l’économie et la stagnation de l’industrie entraînent un chômage important, mais nous avons aussi l’une des explications des déficits budgétaires récurrents que notre pays connaît. Les exemptions de cotisations, mais aussi les recettes manquantes du fait de la stagnation de la production, et la nécessité de constamment stimuler une économie qui sans cela sombrerait dans la récession, expliquent pourquoi les dépenses sont constamment supérieures aux recettes. Cette situation se justifie quand des événements extérieurs viennent perturber l’économie, ce qui fut le cas de la crise de 2008-2010. Mais, de 1999 à 2007, rien ne le justifiait. Rien, si ce n’est l’effet dépressif qu’exerçait l’Euro sur l’économie française et que les gouvernements connaissaient.

Pour « sauver l’Euro », à la suite de la crise de 2010, on a mis en œuvre des politiques qui ont aggravé les problèmes. Depuis le printemps 2011, les politiques d’austérité, il faut le souligner, ont été décidées dans le cadre de la zone Euro avec pour objectif le maintien de la France dans la zone Euro.

Une large part de l’accroissement du chômage de 2008 à 2010 aurait pu être évité, ou effacé, si la France n’avait pas fait partie de la zone Euro. Indirectement, l’Euro a ajouté encore 1 million de chômeurs. Le total est donc de plus de 2 millions depuis 2007. Telle est la pente néfaste sur laquelle la France est engagée depuis des années. Cette progression est le fruit amer du consensus qui existe entre la politique du centre-droit et celle de la « gauche » ; un consensus dont les effets sont, aujourd’hui, dramatiques pour les individus [5].

Plutôt que de chercher à masquer cela par des méthodes indignes, qui insultent les Français, le gouvernement ferait mieux de s’attaquer à la cause première de cette situation, c’est à dire à l’Euro.

Jacques SAPIR

Notes :

[1] http://tempsreel.nouvelobs.com/economie/20160803.OBS5724/le-plan-miracle-de-pole-emploi-pour-inverser-la-courbe-du-chomage.html

[2],http://travail-emploi.gouv.fr/etudes-recherches-statistiques-de,76/statistiques,78/chomage,79/les-mots-du-chomage,1413/les-demandeurs-d-emploi-inscrits-a,9576.html

[3] http://www.insee.fr/fr/themes/info-rapide.asp?id=123

[4] http://www.imf.org/external/np/pp/eng/2016/072716.pdf

[5] Voir, sur l’impact du chômage sur le nombre des suicides, : Dr Carlos Nordt, PhD, Ingeborg Warnke, PhD, Prof Erich Seifritz, MD PD, Wolfram Kawohl, MD, « Modelling suicide and unemployment : a longitudinal analysis covering 63 countries, 2000–11 », in The Lancet Psichatry, Volume 2, No. 3, pp. 239–245, Mars 2015.

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