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samedi 3 décembre 2016
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tdg.ch, 20 août 2016

Informations internationales : Stagiaires de l’ONU non payés

par Laure GABUS


Vue du Palais des Nations à Genève

Il y a un an, David Hyde, stagiaire à l’Organisation des Nations Unies (ONU) (1), choisissait de dormir sous tente et de dénoncer dans les médias l’absence de rémunération durant son stage à Genève. Son action a-t-elle permis de changer les choses ? « Une chose est sûre, rien n’a bougé au sein de l’ONU, répond le président du syndicat interne des Nations Unies, New Wood. La logique qui prévaut est que c’est un honneur de travailler pour nous et que nous ne payons pas ».


David Hyde

Ce prestige permet à l’ONU (2) et à ses agences de recruter toujours davantage de diplômés sans forcément les payer. « Dans le monde entier, nous engagions 142 stagiaires en 1996 contre 4000 en 2015 », indique la directrice du Service de l’information du Palais des Nations, Alessandra Vellucci. « Et le nombre de candidatures est nettement supérieur », précise le porte-parole adjoint de l’ONU, Farhan Haq. Depuis seize ans, une note administrative (3), signée en début de mandat, fixe les conditions des stages. Le stagiaire y est défini comme « du personnel gratuit », « qui ne doit pas remplacer des membres de l’équipe » et « ne peut pas postuler durant son stage ni durant les six mois suivants ».

Farhan Haq

L’ex-stagiaire David Hyde et sa compagne alémanique, Nathalie Berger, travaillent sur un projet de documentaire. De l’ONU au secteur privé, ils cherchent à dénoncer un système « qui exploite ceux qui décrochent un stage et exclut ceux qui ne disposent pas des ressources financières suffisantes pour accepter de le faire ; des ressortissants des pays en développement pour la plupart ». En 2012-2013, un rapport interne recensait autant de stagiaires français qu’africains (364 pour 372).

Fair Internship Initiative (4), association constituée d’anciens stagiaires, milite en faveur d’une meilleure intégration, reconnaissance et protection des jeunes travaillant aux Nations Unies. Elle lutte pour que « l’ONU applique ses propres valeurs », résume Gabriel, l’un de ses membres. Elle se félicite d’un récent rapport… des Nations Unies ! Ainsi, le World Youth Report (5) observe que si, par le passé, le stage offrait une possibilité de compléter sa formation académique, depuis la crise économique, les stagiaires occupent désormais des fonctions rémunérées par le passé.

En revanche, et à la différence des employés, les stagiaires ne bénéficient d’aucun avantage ni d’assurance-maladie, « ce qui amplifie leur situation précaire », conclut le rapport, qui invite à davantage de régulation « afin d’éviter l’exploitation ». David Hyde et Nathalie Berger illustrent ces conclusions par la quasi-disparition des « P1 », des postes onusiens qui ne requièrent pas d’expérience professionnelle préalable.

David Hyde reste néanmoins optimiste. « Un stagiaire dormant sous tente n’a pas le pouvoir de réformer l’ONU –c’est une machine lente–, mais il y a eu des changements encourageants ». Il met en avant l’initiative « We pay our interns » (ndlr : « Nous payons nos stagiaires ») lancée à Genève. Trente-cinq organisations non gouvernementales basées dans le canton et œuvrant principalement dans le domaine des droits humains ont signé la même charte (6). Le texte fixe une rémunération minimum de 500 francs suisses par mois et définit le stage comme un apprentissage, et non un poste, pour les personnes ayant terminé leurs études depuis un maximum de deux ans. « Le but est d’élever la rémunération minimum dans les années qui viennent, d’accroître la pression sur l’ONU et de faire changer les mentalités, explique Roland Chauville, directeur exécutif d’UPR Info. La rémunération doit également devenir un critère important pour les donateurs et pour l’attribution de subventions par les collectivités publiques ».

Roland Chauville

Au sein de l’ONU, la directrice du Service de l’information du Palais des Nations assure, quant à elle, que des démarches ont été entreprises pour aider les stagiaires. Des discussions sont par exemple en cours avec des institutions académiques pour des logements durant l’été. « Des fonds ont également été demandés aux universités d’origine des stagiaires. Une université anglaise et une mexicaine octroient ainsi des bourses à leurs meilleurs étudiants », précise Alessandra Vellucci.

Alessandra Vellucci

Pour leur part, rares sont les stagiaires qui se mobilisent et se plaignent, déplorent David Hyde et Nathalie Berger. « Bien qu’en situation précaire, ils ont peur. Leur seule rémunération est leur lettre de recommandation, ils ne veulent pas qu’elle soit mauvaise ». David Hyde, qui travaille aujourd’hui pour une organisation (non onusienne) de défense des droits humains à Genève, les invite à suivre son exemple : « Même précarisés, ils restent des privilégiés et ont donc une obligation morale vis-à-vis de ceux qui, faute de moyens financiers, n’ont pas pu saisir une telle opportunité ».

Combien de stagiaires étaient engagés au siège genevois de l’ONU en 1995, 2010, 2015, et combien le sont aujourd’hui ? La question a été envoyée à l’Office des Nations Unies, à six agences onusiennes et à des organisations internationales. L’Organisation mondiale du commerce (OMC), qui n’appartient pas au système onusien, indique avoir engagé 102 stagiaires en 2005 pour 416 employés et 133 l’an dernier pour 618 employés. Ils sont rémunérés 60 fr. par jour. L’Organisation internationale du travail (OIT) paie aussi ses stagiaires, 1850 fr. par mois plus 45 fr. de couverture médicale. L’OIT dit engager entre 150 et 200 stagiaires par an pour 1100 employés, et ce depuis 1995, vu que son budget est resté stable. Comme indiqué ci-dessus, dans le monde entier, 142 stagiaires étaient engagés par les Nations Unies en 1996, contre 4000 en 2015.

Les données sont difficiles à obtenir là où les stagiaires ne sont pas payés. L’Office des Nations Unies à Genève ne retrouve que le chiffre de l’an dernier : 147 stagiaires pour 1500 employés. L’Office du haut-commissaire aux droits de l’homme écrivait en décembre dernier en avoir 83 (pour 644 employés) ; l’Organisation internationale pour les migrations en recense 35 pour 264 employés. Le Haut-Commissariat aux réfugiés 38 pour 770 salariés. L’Unicef n’a pas répondu.

Pourquoi tant de confusion ? « Depuis trois ans, le recrutement des stagiaires est centralisé. Mais auparavant, chaque service procédait à sa manière », précise Alessandra Vellucci, directrice du Service de l’information du Palais des Nations.

Laure GABUS

Notes :

(1) http://www.tdg.ch/geneve/actu-genevoise/Le-stagiaire-qui-dormait-sous-tente-justifie-son-action/story/19740325

(2) http://www.unog.ch/

(3) https://documents-dds-ny.un.org/doc/UNDOC/GEN/N14/206/34/PDF/N1420634.pdf?OpenElement

(4) https://fairinternshipinitiative.wordpress.com/

(5) http://www.unworldyouthreport.org/images/docs/un_world_youth_report_youth_civic_engagement.pdf

(6) http://wepayourinterns.org/charter/

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