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Le Courrier, 23 août 2016

La Serbie en ébullition

par Julia DRUELLE


Des manigestants à Belgrade

« La ville à qui ? Notre ville ! » scandent les manifestants autour d’un canard gonflable de 7 mètres de haut, planté devant le siège du gouvernement. Dans le cortège, un étendard arc-en-ciel s’est glissé à côté du drapeau serbe. La foule hétéroclite quitte sa mascotte et progresse vers le quartier de Savamala, qui cristallise la contestation porté par le mouvement « Ne Da(vi)mo Beograd », un jeu de mots que l’on pourrait traduire par « Ne noyons pas Belgrade ».


Serbie

Car c’est ici, au bord de la Save, dans ce quartier longtemps délaissé et récemment occupé par la scène culturelle branchée de Belgrade, que la colère a pris racine. Dès 2014, des citoyens se sont élevés, d’abord devant les institutions puis dans les rues, contre un projet immobilier de luxe nommé « Belgrade Waterfront » qui doit voir le jour à cet endroit. En cause : son manque de transparence et la privatisation de l’espace public. « Nous avons commencé à organiser des manifestations aux moments cruciaux du projet, comme la signature du contrat ou la pose de la première pierre », explique Natalija Simovic, l’une des organisatrices du mouvement. « Mais la contestation se limitait à certains cercles informés. Le déclencheur a été la destruction de la rue Hercegovacka ». Le cortège s’arrête justement à quelques mètres de cette rue, ou plutôt ce qu’il en reste.

Des manigestants à Belgrade

Dans la nuit du 24 au 25 avril 2016, soir d’élections législatives en Serbie, une trentaine d’hommes masqués et armés de battes de baseball, soupçonnés d’être à la solde du gouvernement, depuis ironiquement baptisés les « fantômes » de Savamala, ont démoli à coups de pelleteuse une partie de cette artère et la rue Mostarska attenante afin de faire place nette au chantier. De cette allée jadis couverte de fresques qui abritait deux entreprises et quelques habitations, il ne reste plus rien. Durant l’opération, les téléphones de témoins ont été confisqués, certains ont été détenus, ligotés. L’un d’eux, Slobodan Tanaskovic, est décédé quelques jours plus tard, à l’hôpital, d’un problème cardiaque, bien que le lien avec les évènements n’ait pas été formellement établi. Ce soir-là, la police n’a pas donné suite aux appels à l’aide des passants. Selon un rapport du médiateur de la République serbe, Sasa Jankovic, les forces de l’ordre auraient reçu l’ordre de ne pas intervenir.

Sasa Jankovic

Depuis, les manifestations se sont intensifiées, passant rapidement de 2000 à plus de 20000 personnes, et se sont focalisées sur la dénonciation des dérives autoritaires du gouvernement. Après avoir initialement dénié toute implication des pouvoirs publics, le premier ministre conservateur, Aleksandar Vucic, a tenté de minimiser les faits. « Ces gens [qui protestent] sont des idiots », a-t-il déclaré, ajoutant que ces constructions « illégales » « auraient dû être rasées de jour ». Puis, finalement, le 8 juin 2016, Aleksandar Vucic admet l’implication de hauts dirigeants municipaux, affirmant qu’ils « en porteront la responsabilité ». Mais trois mois plus tard, rien n’a été entrepris. Les manifestants demandent la démission du ministre de l’Intérieur, Nebojsa Stefanovic, du chef de la police de Belgrade et de celui de la police communale, du président de l’Assemblée municipale ainsi que du maire de la capitale, Sinisa Mali.

Aleksandar Vucic

Pour Peter et Vera, un couple de quadragénaires, c’était la goutte de trop. « Nous manifestons pour montrer notre opposition à l’attitude de ce gouvernement qui ne respecte pas la loi, explique Peter. Il s’agit de défendre l’État de droit ». « Le gouvernement a utilisé la force contre ses propres citoyens », renchérit Vera. « Nous attendons d’un gouvernement qu’il nous protège, et non qu’il agisse contre nos intérêts ».

Les manifestations ont initialement été passées sous silence par les médias proches du pouvoir. Depuis, une campagne de diffamation est à l’œuvre contre ses organisateurs et les journalistes critiques : des « espions » et des « mercenaires à la solde de l’étranger », selon ces tabloïds. Récemment, les journalistes du site d’investigation Krik ont reçu des menaces de mort. Pour Biljana Đorcevic, doctorante en sciences politiques à l’université de Belgrade, ces manifestations marquent un point de rupture. « En termes de nombre de participants, ce sont les plus importantes de ces dix dernières années. C’est spectaculaire, car même si pour le moment aucune de leurs revendications n’a été satisfaite, réussir à mobiliser autant de monde dans ce climat d’apathie est déjà en soi un grand succès ». « Cette apathie est due en partie à la déception des citoyens face aux résultats mitigés des grands mouvements de contestation sociale qui ont eu lieu par le passé », analyse-t-elle. En 1996 et 1997, puis en 2000, d’immenses manifestations de forces démocratiques dénonçant les fraudes électorales du régime autoritaire de Slobodan Milosevic conduisirent à sa démission, le 7 octobre 2000. Mais les avancées attendues en matière de démocratisation, de lutte contre la corruption et de renforcement de l’État de droit tardent à se concrétiser.

Le chantier du Waterfront

Le luxe s’impose en ville de Belgrade

Sous le soleil écrasant d’un après-midi d’été, la promenade qui longe la Save est quasiment déserte. Récemment rénovée, elle est la vitrine du projet immobilier controversé Belgrade Waterfront qui devrait y voir le jour. Quelques rares passants empruntent sa piste cyclable immaculée. Un réfugié syrien, de passage sur la route de l’exil, charge son téléphone à une borne solaire –ovni de modernité– installée sur le quai. Cachant le chantier, une palissade promet l’installation prochaine de grandes enseignes de la restauration et du prêt-à-porter. Par endroit, des fenêtres spécialement aménagées laissent entrevoir l’avancée des travaux. Vêtus de gilets fluorescents, des dizaines d’hommes s’activent dans la forêt de tiges de béton armé. Ici devraient bientôt s’élever de luxueux immeubles d’habitation, des bureaux, le plus grand centre commercial des Balkans et la plus haute tour de la capitale serbe. Au sommet des deux grues qui virevoltent au-dessus d’eux, un nom : Eagle Hills, la compagnie dubaïote qui porte le projet estimé à 2,7 milliards d’euros. Le contrat signé le 26 mai 2015 prévoit une construction sur trente ans. La compagnie Eagle Hills, présidée par l’homme d’affaires émirati Mohamed Alabbar, sera propriétaire à 68 % du complexe immobilier, le reste revenant à l’État.

Mohamed Alabbar

Le projet est controversé. « Il y a tant de choses qui ne sont pas claires dans cette histoire, tente de résumer Natalija Simovic. Outre le fait que la population n’ait pas été consultée, le projet a été mis sur pied sans appel d’offres public, sans qu’aucune proposition alternative ait pu être émise. Le terrain n’a pas été vendu mais cédé à Eagle Hills, dans des conditions fiscales très favorables. Enfin il y a l’aspect légal, car le contrat est en conflit avec la législation serbe ». Selon elle, les promesses économiques alléchantes accompagnant le chantier, dans un pays où plus de 19 % de la population est au chômage et 25 % vit sous le seuil de pauvreté, ne sont pas crédibles. « On nous a annoncé 3 milliards d’euros d’investissement, des milliers d’emplois, mais cela s’est révélé être faux : 150 millions d’euros seulement sont investis par Eagle Hills. Cette compagnie offre également un crédit de 130 millions d’euros au gouvernement serbe, mais il va bien falloir rembourser. Quant aux emplois espérés, ils se concentrent uniquement dans le secteur des services ».

Natalija Simovic

Au bout de la promenade, un employé nettoie à la balayette les parterres impeccablement taillés. Derrière lui, un panneau en trompe-l’œil dépeint la scène idéale d’un coucher de soleil sur les futurs immeubles de Belgrade Waterfront. On y voit un couple heureux embrassant un nouveau-né, une classe moyenne portant les achats qu’elle vient d’effectuer.

À partir de là, la piste cyclable bifurque et s’engouffre dans un immense terrain vague où les mauvaises herbes poussent déjà sur les gravats. Ici vivaient près de 200 familles, principalement des anciens employés des chemins de fer et des membres de la minorité rom. Les pêcheurs locaux y côtoyaient les cyclistes de passage, au milieu d’un cimetière de bateaux dont les carcasses rouillées étaient parfois encore habitées.

En face du terrain où devrait se dresser dans quelques années la tour Kula –180 mètres de verre venant rappeler les gratte-ciel de Dubaï–, une petite maison est encore debout. C’est là qu’habite Ivan, âgé de 76 ans. Assis dans son jardin, il soupire. Tous ses voisins ont été expulsés. Pour lui, la question n’est plus de savoir s’il pourra rester, mais à quelle hauteur il sera indemnisé. Pris dans une bataille judiciaire autour de la propriété qu’il occupe depuis trente ans, il essaye désormais d’obtenir le meilleur accord possible. « Comment pourrais-je être satisfait de la situation ? », demande-t-il en posant le regard sur ce qui l’entoure : quelques pêchers dont il tire sa rakija –l’eau de vie locale–, des aromates et des haricots, la carcasse d’une Mercedes jaune et divers objets de bric et de broc, dont la revente vient compléter sa maigre retraite de 25000 dinars (environs 219 francs) mensuels. « J’ai une maison et un joli jardin proches du centre-ville, contre lesquels on me propose un appartement pour cinq ans seulement. Et après ? »

Julia DRUELLE

Ivan

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    éditeur : Frank Brunner | ouverture : 11 novembre 2000 | reproduction autorisée en citant la source