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samedi 3 décembre 2016
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Le Courrier, 27 août 2016

Bolivia : La rupture dans le sang

par Benito PEREZ


Rodolfo Illanes

L’enlèvement puis l’assassinat par des mineurs en lutte, jeudi 25 août 2016, à Panduro (200 km au sud de La Paz), du vice-ministre bolivien Rodolfo Illanes, a choqué. Certes les contestataires avaient, eux-mêmes, perdu, la veille, deux des leurs dans des affrontements avec la police. Et qui connaît la Bolivie sait à quel point la violence y est sous-jacente, pouvant surgir à la première anicroche. Reste que la brutalité des faits –un ministre venu parlementer battu à mort– demeure exceptionnelle. Elle signe la rupture avec un secteur social –le coopérativisme minier– naguère engagé dans la transformation progressiste du pays mais devenu, à force de clientélisme et d’affairisme, une forteresse autonome et privilégiée en son sein.


Bolivia

Symbole du démantèlement des Mines d’Etat issues de la Révolution de 1952, le coopérativisme minier bolivien a permis d’amortir quelque peu ces privatisations dans une logique d’auto-exploitation, digne de la fièvre de l’or. D’abord bien vues sous les régimes de droite populiste, ces micro-entreprises subissent de plein fouet, durant les années 1990, l’intensification de la concentration du capital. Contre la mainmise des transnationales, leur faîtière, la Fencomin, rallie les mouvements sociaux émergeants, dont la COB, qui regroupe l’essentiel des salariés des mines. En 2005, lorsque le mouvement social porte au pouvoir le cocalero Evo Morales, les casques de mineurs sont partout, dans la rue, au gouvernement, au parlement, à l’Assemblée constituante.

Un mineur exhibe une cartouche tirée par la police contre les grévistes, à Panduro, le 25 août 2016

Sûrs de leur influence, symbolisée par ces bâtons de dynamite qu’ils font exploser durant les manifestations, les mineurs sont associés de près aux décisions du nouveau pouvoir. Mais entre une COB partisane du tout public et de petits et moyens producteurs coopérativistes, avides de nouveaux filons et d’investissements pour les exploiter, les désaccords ne manquent pas. Longtemps ils sont mis sous le boisseau, en échange d’une politique mixte de nationalisations à hauts-salaires, pour les uns, et de concessions à haut-rendement dotées d’exemptions fiscales pour les autres. Mais le compromis ne survit pas à la chute des prix des matières premières au début des années 2010.

Depuis, les escarmouches et les hésitations gouvernementales se sont succédées. Avant qu’en 2014, La Paz ne tranche et n’édicte une loi renforçant le caractère public du sous-sol et rendant de fait l’intégration des coopératives avec le secteur privé classique plus difficile.

Pour les coopérativistes, qui estiment avoir besoin de capitaux pour sortir de l’ère artisanale, c’est un casus belli. Mettant en avant la lutte contre le chômage, la Fencomin mène depuis lors une campagne incessante pour que le gouvernement adoucisse ses réglementations environnementales et commerciales.

A son crédit, le secteur peut en effet se vanter d’avoir créé des dizaines de milliers d’emplois depuis 2005. Au risque, toutefois, de perdre son caractère collectif. Même si les chiffres sont contestés, la majorité des travailleurs du secteur ne sont très certainement plus des coopérateurs mais des salariés de la coopérative, souvent précaires et moins bien payés.

Mais la pression sans cesse renouvelée de la Fencomin a fini par lasser La Paz. Où l’on constate surtout la faible productivité de cette filière fleurant bon le far west.

La semaine dernière, Evo Morales a donc confirmé et approfondi son choix de 2014, adoptant une loi qui va mettre fin à l’étrange particularisme qui interdisait aux employés de coopératives de se syndiquer. Et réaffirmé l’illégalité des contrats passés entre coopérativistes et transnationales, forme larvée de privatisation de la richesse nationale, selon le gouvernement.

Des choix enfin clairs, mais sans doute trop tardifs, après des années de clientélisme, pour s’épargner la tragédie de Panduro.

Benito PEREZ

Des mineurs grévistes à Panduro

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