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samedi 10 décembre 2016
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Le Courrier, 3 septembre 2016

Interviews : Ahmet Nesin

par Christophe KOESSLER


Ahmet Nesin

L’écrivain Ahmet Nesin a fui la Turquie après le coup d’État manqué qui a entraîné une répression décomplexée contre les secteurs progressistes.

Il n’a pas hésité à venir soutenir ses camarades kurdes qui manifestaient, le 11 août 2016, à Genève. Fils du regretté Aziz Nesin, quatrième écrivain turc le plus traduit dans le monde, Ahmet Nesin est un journaliste et auteur turc très connu dans son pays. À la mi-juillet, il a pris le chemin de l’exil après le coup d’État manqué qui a entraîné une augmentation de la répression à l’encontre des forces progressistes. Il résidera pour quelque temps en France où il avait déjà trouvé refuge entre 2003 et 2009. L’essayiste, auteur d’une douzaine d’ouvrages, membre du parti pro-kurde HDP, a lui-même été arrêté en juin par le régime de Recep Erdogan et risque plusieurs années de prison.


Question :

- "Vous avez été arrêté et détenu environ trois semaines avant le coup d’État manqué. Que vous était-il reproché ?"

Ahmet Nesin :

- "Comme plusieurs personnalités turques, j’avais accepté d’être le rédacteur en chef d’un jour pour le journal kurde Özgür Gündem (qui vient d’être fermé par la justice, ndlr (1)). Le contenu du journal n’a pas plu au gouvernement. Je suis inculpé de « soutien au terrorisme » et d’aider le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK). Ces accusations peuvent entraîner des sanctions allant de deux à vingt ans de prison. Deux autres personnalités ont été mises sous les verrous en même temps que moi : Erol Önderoglu, représentant de Reporters sans frontières en Turquie, et Sebnem Korur Fincancı, présidente de la Fondation pour les droits humains dans notre pays (lire Le Courrier du 30 juin 2016). Nous avons été libérés dix à onze jours plus tard, grâce à la pression internationale, mais un procès nous attend le 8 novembre prochain".

-"Qu’a changé le coup d’État manqué en Turquie ?"

- "Les nombreux putschs qui ont eu lieu dans le passé ont toujours fourni des prétextes pour se retourner contre les démocrates, les socialistes et les Kurdes. Celui-ci ne fait pas exception. Dernièrement, le gouvernement de Recep Erdogan a placé septante membres du HDP en garde à vue. Ses deux dirigeants principaux sont poursuivis par la justice et risquent de cinq à dix ans de prison, accusés à tort de faire de la propagande pour le PKK. Tous les milieux progressistes ont été touchés également".

-"Quelle est la situation de la liberté d’expression aujourd’hui ?"

- "Elle n’a jamais existé réellement en Turquie. Notre constitution actuelle a été rédigée juste après un autre coup d’État militaire, réussi celui-là, en 1980. Quand une partie de la population, les Kurdes, ne sont même pas autorisés à parler dans leur langue, comment peut-on parler de liberté d’expression ? Avec ce gouvernement, la situation va s’aggraver, car le putsch manqué lui a donné un prétexte pour aller encore plus loin".

-"Qui est vraiment derrière le putsch du 15 juillet 2016 ?"

- "En Turquie, les coups d’État sont généralement le résultat de luttes entre clans dominants rivaux pour le pouvoir. Cette fois, plusieurs groupes ont conspiré : celui des généraux favorables à l’OTAN, celui de ceux qui soutiennent Fethullah Gülen (l’opposant et prédicateur influent exilé aux États-Unis, ndlr), et un troisième de militaires opportunistes intéressés par leur avancement personnel, parmi eux des généraux qui partaient à la retraite fin août. Cet événement retarde encore l’avènement de la démocratie et de la paix en Turquie".

-"Vous craignez que la situation dégénère en guerre civile…"

- "Aujourd’hui, les fondamentalistes, voire même des éléments de Daesh, manifestent, le soir, en pleine rue, à Ankara. Ils sont tous connus de la police, mais le gouvernement reste les bras croisés. Puis il y a le conflit entre les partisans de Fethullah Gülen et le gouvernement, et l’offensive de l’État contre les Kurdes. Nous avons potentiellement plusieurs parties en présence : les laïques, les Gülenistes, les fondamentalistes, les Kurdes et le gouvernement. Dans ce contexte, l’intégrité physique d’Abdullah Öçalan, le leader du PKK emprisonné en Turquie, me préoccupe. Aujourd’hui, on ne sait plus rien de lui. Les généraux responsables de la base militaire où il était détenu ont été arrêtés ! S’il était tué, les Kurdes risquent de s’enflammer".

-"La question kurde est centrale pour vous. Pourquoi ?"

- "Ce ne sont pas les Kurdes qui sont venus envahir les Turcs, mais l’inverse. Il est légitime que les Kurdes réclament leur autonomie face à la Turquie. J’ai dédié ma vie à la paix et à la démocratie, car elles ne peuvent exister tant que le nationalisme et le racisme prévaudront. Sans paix, il ne peut y avoir non plus de liberté. Nous ne pouvons pas résoudre les problèmes de l’exploitation des travailleurs et de la société, si on ne fait pas d’abord la paix. C’est comme une voiture sans essence. La paix et la liberté sont le carburant de la société".

-"Quelle solution politique pourrait se dessiner pour les Kurdes ?"

- "Jusqu’à il y a environ dix ans, nous pensions, en Turquie, que nous pouvions résoudre la question kurde à l’intérieur de notre pays uniquement. Mais depuis, la construction d’un Kurdistan autonome en Irak et la conquête d’une autonomie kurde à Kobane, en Syrie, ont montré que la question kurde est commune à l’ensemble du Moyen-Orient.

Par conséquent, c’est aussi un problème de l’Europe et des grandes puissances comme les États-Unis et la Russie. Car la stabilité de la région est en jeu. La solution se trouve donc au niveau international".

-"Le président Recep Erdogan ne veut pas en entendre parler…"

- "Lorsque les Kurdes ont gagné la bataille de Kobane et ont accédé à un territoire et à de nouveaux droits en Syrie, Erdogan est devenu hystérique. C’est à ce moment, à l’automne 2015, qu’il a décidé de rompre le processus de paix engagé avec les Kurdes en Turquie et de reprendre de plus belle les hostilités. Je suis optimiste sur la résolution de la question kurde, mais sans Erdogan".

-"Pourtant, Recep Erdogan semble sortir renforcé des derniers événements".

- "Une solution se dessine sans lui. La rupture pourrait venir d’une dislocation de son propre parti, car nombre de ses dirigeants sont mécontents. Le soutien d’Erdogan à Daesh, en Syrie, pourrait aussi précipiter sa chute. Nous savons qu’il existe des complicités entre le gouvernement et les fondamentalistes islamistes, dont certains sont liés à Daesh. Le gouvernement étatsunien a des preuves, mais ne les a pas encore fournies. Enfin, si une guerre entre Turcs et Kurdes éclatait en Turquie, elle risquerait d’embraser la région. La communauté internationale ne peut accepter cela et devrait réagir".

-"Quelle est la stratégie d’Erdogan, qui attaque militairement le PKK et s’en prend dans le même temps aux institutions représentatives pacifiques du peuple kurde ?"

- "Je crois que sa seule stratégie est de sauver sa propre peau : cacher ses accointances avec Daesh, faire oublier que quatre de ses ministres ont dû démissionner à cause d’affaires de corruption. Son propre, fils Bilal Erdogan, a été mis en examen en Italie pour détournement de fonds. S’il se rend en Europe, il pourrait être arrêté. Erdogan n’a plus de crédibilité. Il ne parvient pas à démontrer d’où vient son gigantesque patrimoine. Il a notamment affirmé que c’était le résultat de cadeaux qu’il a reçus lors de la circoncision de son jeune fils. Il est l’un des chefs d’État le plus fortuné du monde, une ascension fulgurante !"

Propos recueillis par Christophe KOESSLER

Note :

(1) Özgür Gündem est le principal quotidien kurde. Le 16 août 2016, un tribunal d’Istanbul a décidé d’interdire sa parution. Aussitôt après, la police s’est rendue au siège du journal, dans la capitale. Une vingtaine de ses journalistes ont été arrêtés, dont le rédacteur en chef. La cour stambouliote a jugé que le quotidien agissait comme « le porte-voix de la rébellion kurde ». Reporters sans frontière a protesté.

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