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samedi 10 décembre 2016
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Le Courrier, 10 septembre 2016

Interviews : Matthieu Leimgruber s’exprime à propos de l’AVS

par Laura DROMPT


Depuis l’instauration de l’AVS (Assurance-vieillesse et survivants) (1), en 1948, le rapport au travail a changé. Les débats politiques se concentrent souvent sur les aspects financiers de cette rente, oubliant son rôle social fondamental.


Suisse

La retraite. Ce cap si important, que d’aucuns attendent avec impatience et que d’autres redoutent. Un temps où, libéré de l’obligation de travailler pour toucher un salaire, il devient possible de s’investir dans toutes sortes d’activités pour soi ou pour les autres.

Ce sont souvent les grands-parents qui épaulent les familles à la recherche de solutions de garde. Ou qui offrent de leur temps dans des activités bénévoles. Toucher une rente « sans rien faire » est en réalité un scénario peu fréquent. Soutenus par leur AVS, nos aînés participent à la vie sociale, peut-être même davantage que les assidus du métro-boulot-dodo.

Cette idée de la retraite pour tous a été concrétisée en 1948, en Suisse, après cinquante ans de lutte et de controverses, lors de l’introduction de l’AVS. Depuis, le système s’est complexifié, devenant tricéphale avec, en sus, un 2e pilier constitué par les caisses de pensions et un 3e misant sur l’épargne individuelle.

Matthieu Leimgruber, historien, spécialiste des assurances sociales et professeur à l’université de Zurich, revient sur l’histoire de cette prévoyance vieillesse et sur le rôle essentiel d’une retraite digne pour chacun.

Matthieu Leimgruber

Question :

- "Le système suisse de retraites verse des rentes tout en restant en assez bonne santé financière. Une exception au niveau international ?"

Matthieu Leimgruber :

- "Le discours catastrophiste sur les retraites est présent partout. En France, on parle du déficit des retraites depuis les années 1950. Aux Etats-Unis, on prédit depuis les années 1930 que la « Social Security » va détruire l’économie. En fin de compte, ces systèmes sont, comme en Suisse, plus solides qu’ils en ont l’air.

Le système français n’est pas en crise, mais sous-alimenté. Les gouvernements de droite ont cessé d’augmenter les cotisations pour suivre le vieillissement de la population, ce qui a eu un impact sur le financement des retraites.

En Suisse, le problème est un peu différent. On nous prédit depuis deux décennies que tout sera de plus en plus difficile, mais cela ne se vérifie pas dans les chiffres. En pourcentage du PIB, les dépenses de l’AVS ne pèsent pas plus lourd aujourd’hui qu’en 1975, alors que le nombre de rentiers a doublé durant le même intervalle. Cette nouvelle étonne souvent le public".

-"Les prévisions, globalement pessimistes, ne se basent-elles pas sur des chiffres fiables ?"

- "L’enjeu du vieillissement démographique est réel, mais cet argument est trop souvent convoqué pour faire passer des mesures sabrant dans les prestations. C’est dans l’air du temps, le discours dominant est au gel ou à la diminution des rentes. Il vaut mieux être catastrophiste et affirmer qu’on ne peut plus financer les rentes promises plutôt qu’assumer en public vouloir démanteler le système actuel".

-"L’avenir de l’AVS semble pourtant bien sombre. Les graphiques de l’Office fédéral des assurances sociales montrent des courbes qui plongent, dès 2018".

- "Depuis le début des années 1990, les pronostics sur l’AVS sont systématiquement pessimistes. En réalité, les déficits annoncés pour les années 2000 n’ont pas eu lieu.

Il y a eu des déficits conjoncturels en 2008, des fluctuations, mais le système a préservé sa stabilité. Cela n’est pas étonnant : la solidité du financement de l’AVS reflète l’évolution économique et sociale. En Suisse, plus de 250000 emplois ont été ajoutés à la masse salariale en dix ans. Donc davantage de cotisations.

Avec 25 % de taux de chômage, ce serait différent. En Grèce ou en Espagne, la crise économique et sociale généralisée pèse lourdement sur les systèmes de retraites. L’économie suisse est robuste en comparaison internationale. Il n’y a donc pas de problème de financement. Il s’agit plutôt d’une question de redistribution des richesses : veut-on donner à ce système de prévoyance vieillesse les moyens de fonctionner ou non ?"

-"Selon vous, la démographie ne pose pas de défi majeur. Mais que faire face à l’arrivée à la retraite des fameux « baby boomers » ?"

- "La démographie est une variable fondamentale, mais, je le répète, utilisée de manière réductrice. On nous dit que, jadis, on comptait quatre ou cinq salariés pour un retraité. Aujourd’hui, ils ne seraient plus que deux. Certes, mais le salarié de 1948 n’est pas celui de 2016 : il a une productivité beaucoup plus élevée, qui amène davantage de richesses. Le simple rapport arithmétique entre salariés et retraités n’a rien d’inéluctable".

-"Nul besoin, donc, d’augmenter l’âge de la retraite ?"

- "Une augmentation linéaire posera d’autres problèmes. On nous dit, par exemple, que dans plusieurs pays européens la retraite est fixée à 67 ans. Certes, mais beaucoup sortent de la vie active avant et subissent donc des décotes. En clair, ces personnes vivent avec des rentes plus basses.

Dans ce contexte, relever l’âge de la retraite, alors que, selon une enquête récente, un tiers des employeurs ne voient pas de perspectives favorables pour les plus de 55 ans dans leur entreprise n’a pas de sens !

De plus, la pénibilité des trajectoires professionnelles doit être prise en compte. On ne sort pas de quarante ans de travail dans le même état selon qu’on est maçon ou enseignant à l’université. Il faut aussi prendre en compte les différences entre les genres".

-"À vous entendre, fixer un même âge de retraite pour les hommes et les femmes n’est pas la solution".

- "Cet argument-là nous est vendu sous couvert d’égalité et c’est bien la seule question d’égalité qui devient soudainement fondamentale. Pourquoi ? Il est difficile d’augmenter l’âge de la retraite à 67, voire 68 ans, si ce différentiel entre hommes et femmes subsiste. C’est donc un premier verrou à faire sauter. J’aimerais voir les partisans de la retraite pour toutes et tous à 65 ans s’engager avec la même ardeur pour l’égalité salariale..."

-"Dans vos travaux, vous expliquez que la question de l’AVS est indissociable de celle du 2e pilier. Pourquoi ?"

- "Tout est imbriqué : on ne peut pas comprendre la trajectoire de l’AVS sans observer celle des caisses de pensions. Et inversément. La configuration du système suisse est le produit des interactions entre ces deux mondes de la retraite.

Dès 1948, l’AVS a servi de socle pour l’expansion des caisses gérées par les entreprises et les compagnies d’assurance vie. La généralisation du 2e pilier par le biais de la Loi sur la prévoyance professionnelle (LPP) n’aurait pas pu avoir lieu sans le gel préalable des prestations AVS. Quant au 3e pilier individuel, il joue avant tout un rôle fiscal. Son poids dans la prévoyance demeure marginal.

Ce qu’on dit peu, c’est que seule une infime minorité de la population parvient à financer sa propre retraite".

-"Le 2e pilier, annoncé comme le complément essentiel à l’AVS, est-il si efficace ?"

- "À présent que la quasi-totalité des salariés sont affiliés à une caisse de pensions, la retraite issue du 2e pilier représente souvent un revenu supérieur à celui versé par l’AVS. Ces caisses ne doivent pas seulement faire face à des difficultés croissantes pour placer leurs immenses réserves de manière profitables ; elles sont également concernées par le vieillissement démographique. Elles sont donc doublement fragilisées".

-"En prévoyant un renforcement du 1er pilier, l’initiative AVS plus serait une réponse à ces difficultés ?"

- "À droite, on dénonce AVS plus soit comme une initiative irresponsable, soit comme une attaque en règle contre les caisses de pensions. Il est évident que l’initiative va à l’encontre d’un principe clé de la doctrine des trois piliers : l’extention des 2e et 3e piliers dépend largement du blocage du niveau des prestations AVS".

-"Avec Prévoyance vieillesse 2020, le fameux « paquet Berset », droite et gauche devraient avaler des couleuvres..."

- "On nous le présente ainsi, pour laisser entendre que chacun doit faire un pas vers l’autre. Mais dans son ensemble, le projet continue de favoriser le 2e pilier au détriment du 1er. Admettons que le projet passe la rampe : ce ne serait de toute façon pas la fin des débats. Les systèmes de retraites évoluent avec la société et resteront donc au coeur du débat politique pour les décennies à venir".

-"Sur les affiches politiques qui ont fleuri ces derniers temps, des fourmis sont écrasées par le poids de l’AVS. Un conflit intergénérationnel se profile-t-il ?"

- "L’argument selon lequel les retraitées et les retraités « profiteraient » des jeunes ou, pire, annonçant que nous nous trouvons à l’orée d’une « guerre intergénérationnelle » est fallacieux. Les personnes bénéficiant d’une retraite ne vivent pas recluses dans leur chalet, assises sur leur argent. Elles prêtent, voire donnent, à leurs enfants et petits-enfants pour leurs études ou l’achat d’un bien immobilier. De nombreuses familles comptent également sur elles pour s’occuper des enfants en bas âge.

En bref, la retraite permet de multiples formes d’entraide et de travail non monétarisées, mais essentielles. Elle libère de l’assujettissement au marché du travail et au capital. C’est pour cette raison qu’une augmentation des retraites par répartition des richesses transforme une société.

En 1947, un film de l’Union syndicale suisse appelait à voter pour l’AVS en en faisant une question de survie de la démocratie en rappelant que « si les gens sont pauvres, ils ne sont pas libres ». Aujourd’hui, cet argument est largement absent des réflexions. Les retraites sont uniquement considérées comme un fardeau financier et non comme un progrès social fondamental. Beaucoup de personnes ne réalisent pas à quoi ressemblerait un monde sans retraite".

Propos recueillis par Laura DROMPT

Note :

(1) https://www.ahv-iv.ch/fr/Assurances-sociales/Assurance-vieillesse-et-survivants-AVS

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    éditeur : Frank Brunner | ouverture : 11 novembre 2000 | reproduction autorisée en citant la source