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samedi 3 décembre 2016
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Le Courrier, 16 septembre 2016

Interviews : Serge Bambara

par Christophe KOESSLER


Serge Bambara

En octobre 2014, des millions de Burkinabè ont chassé Blaise Compaoré du pouvoir. Deux après, le nouveau gouvernement ne semble pas prendre la mesure de l’événement.


Il était l’une des bêtes noires du régime de l’ancien président Blaise Compaoré. Le rappeur burkinabè Smockey, de son vrai nom Serge Bambara, fait partie de cette génération de musiciens africains engagés qui n’hésitent plus à risquer leur vie pour un renouveau politique démocratique. Son studio d’enregistrement, à Ouagadougou, qui a permis au rap burkinabè d’émerger, avait été détruit au lance-roquettes par les partisans de l’ex-président lors de la tentative de coup d’État de septembre 2015.

Il faut dire que l’artiste avait cofondé, avec l’animateur de radio et chanteur Sams’k Le Jah, le mouvement de la société civile Le Balai citoyen, à l’origine des manifestations qui ont eu lieu dans tout le pays depuis 2013. Aujourd’hui, près de deux ans après l’insurrection qui a mis fin à vingt-sept ans de pouvoir autoritaire, les locaux de Smockey ont une nouvelle fois été ravagés par les flammes. Est-ce le signe d’un regain de tension au « pays des hommes intègres » ou était-ce un simple accident ? Le nouveau gouvernement, élu fin 2015, répond-il aux aspirations des jeunes Burkinabè ? Serge Bambara a répondu aux questions du Courrier lors d’un passage éclair en Suisse.

Question :

- "Quels ont été les acquis de la révolution qui a chassé Blaise Compaoré en octobre 2014 ?"

Serge Bambara dit Smockey :

- "D’abord, la sacralisation de l’article 37 de la Constitution qui empêche désormais le président d’exercer plus de deux mandats. Ensuite, l’indépendance de la justice, même si le nouveau gouvernement semble souhaiter revenir sur cette décision.

Puis l’interdiction de la distribution de « gadgets » et autres actions clientélistes pendant les campagnes électorales, qui était une manière d’acheter les votes. Nous saluons aussi l’ouverture d’enquêtes sur les assassinats de l’ancien président révolutionnaire Thomas Sankara (1987) et du journaliste Norbert Zongo (1998). Enfin, un nouveau code minier qui entérine une imposition plus importante des entreprises minières au Burkina. C’est insuffisant, mais cela constitue des avancées".

-"Que pensez-vous de la composition du nouveau gouvernement en place depuis début 2016 ?"

- "Ce sont d’anciens compagnons de Blaise Compaoré qui ont gagné ces élections. Ils avaient juste été assez intelligents pour quitter le navire avant qu’il ne coule et former un nouveau parti, le MPP. Rien n’a donc fondamentalement changé même si ce nouveau gouvernement est issu du choix du peuple à l’issue d’un scrutin que nous jugeons transparent. On a ressorti les mêmes et on recommence.

Mais la société civile burkinabè sait désormais que la pression et la lutte paient. Il ne sera plus aussi facile pour le pouvoir de manœuvrer, comme par le passé, ni de duper le peuple et de revenir sur les acquis".

-"Qu’est ce qui a été accompli depuis l’élection du nouveau gouvernement ?"

- "Cela fait neuf mois qu’ils ont été élus, et ils n’ont rien fait de perceptible. Tous les progrès que j’ai mentionnés ont été réalisés par le gouvernement de transition (de novembre 2014 à novembre 2015) que la société civile a contribué à mettre en place.

Le nouvel exécutif, lui, a jeté un écran de fumée sur le débat politique. Deux sujets ont retenus leur attention : poursuivre l’ancien président de la transition, Isaac Zida, pour détournement de fonds publics, et la question des milices koglweogo, des citoyens qui se font justice eux-mêmes face aux problèmes d’insécurité dans les campagnes liés à la posture attentiste de ce même gouvernement.

Mais on attend toujours des réponses sur toutes les revendications du peuple : eau potable, santé, éducation, électricité, transparence dans les marchés publics, lutte contre la corruption et justice pour tous les crimes de sang et économiques de Blaise Compaoré et de sa clique !"

-"À cet égard, la justice ne semble pas progresser..."

- "La transition avait permis d’ouvrir des enquêtes sur les dossiers des assassinats politiques, dont celui de Thomas Sankara. Mais depuis que les nouveaux élus sont en place, plus rien ne bouge. Il y a clairement une ingérence du politique dans ces affaires judiciaires.

La justice a aussi commencé à libérer la plupart des caciques de l’ancien régime, dont certains étaient même impliqués dans le putsch avorté de 2015. Ensuite, en avril 2016, les mandats d’arrêt lancés contre Blaise Compaoré, réfugié en Côte d’Ivoire aux frais de la princesse, et contre Guillaume Soro, le président de l’Assemblée nationale ivoirienne [accusés d’avoir été impliqués dans le coup d’Etat de 2015], ont été retirés prétendument pour vice de forme. Tout cela à la suite de manœuvres politiciennes et à un cafouillage honteux le jour du délibéré. Plusieurs juges ont aussi été limogés. Mais la justice revient à la charge et a émis de nouveau les neufs mandats d’arrêt. Le pouvoir politique fait désormais tout pour que cela ne se sache pas et travaille à bloquer l’exécution de ces derniers".

-"Que fait Le Balai citoyen face à cette situation ?"

- "Nous avons dû d’abord résister à des agressions venues de tous les côtés. On a répandu toutes sortes de légendes et de rumeurs sur les membres du Balai citoyen : on se serait laissé corrompre à coups de milliards, on aurait des villas à Abidjan ou en France, je serais l’amant de la femme d’un certain diplomate français, nous possédons tous des 4x4 rutilantes de type V8, etc.

Mais pendant que les gens parlent, nous travaillons. On anime des clubs du Balai citoyen (Club Cibal) dans les quartiers, on mène des actions au service de la collectivité, des actions de salubrité, de reboisement, le nettoyage d’une maternité ou encore une action de don de sang au niveau national. Nous travaillons aussi avec des associations qui tentent de rendre aux habitants les terrains que des dignitaires de l’État leur ont volés. Mais là, peu de caméras et de journalistes pour documenter notre action.

On occupe le terrain en attendant de pouvoir agir plus largement sur le plan politique avec une vraie plateforme et des manifestations et des sit-in. On prépare aussi déjà les prochaines élections qui auront lieu dans cinq ans. C’est à ce moment que nous pourrons vraiment peser dans la balance. Nous travaillons à la relève".

-"Souhaitez-vous créer un nouveau parti politique ?"

- "Non, Le Balai citoyen ne peut devenir un parti. On ne peut pas surveiller une maison et en même temps y habiter. Nous préparons en revanche une partie de la jeunesse à se lancer dans le combat politique, celui qui porte les idéaux de Thomas Sankara et de Norbert Zongo. Il faut qu’on passe de l’étape de la seule critique à exercer le pouvoir par nous-mêmes. L’expérience est une bonne chose. Mais c’est au tour des vieux crocodiles de quitter la mare où ils sont immobiles, de se mettre à l’ombre, et de se rendre utile ensuite s’il le faut".

-"La répression et les menaces contre les militants ont-elles disparu au Burkina ?"

- "La situation s’est améliorée. Le Régime de sécurité présidentiel (RSP) a été démantelé. C’est une victoire sans pareil. C’était une de nos revendications et cela semblait impossible il y a encore deux ans. Depuis le meurtre de Sankara en 1987, nous avons subi sa loi militaire. Le RSP est mis en cause dans tous les assassinats et les crimes politiques qui ont eu lieu depuis. Il était aussi impliqué dans le trafic d’armes et de stupéfiants et a participé à la déstabilisation de certains États ouest africains, comme la Côte d’Ivoire".

-"Votre studio a toutefois pris feu, il y a quelques semaines. Etait-ce un accident ou avez-vous des soupçons ?"

- "Il est encore trop tôt pour se prononcer. Trois enquêtes officielles sont en cours. J’attends les rapports. Les circonstances sont toutefois étranges : l’incendie a eu lieu une nuit, sous la pluie, alors qu’il y avait une coupure d’électricité dans le quartier. Les fusibles sont restés intacts, le compteur électrique n’a pas sauté. On a aussi observé un trou dans le toit, autour duquel apparaissent des traces de brûlé".

-"Cet incident vous a-t-il amenés à prendre plus de précautions ?"

- "Bien sûr, on est plus prudents. On reste cependant accessibles car nous sommes des artistes avant tout [avec son camarade Samsk Le Jah]. Nous sommes ainsi particulièrement exposés. Mais, paradoxalement, la seule manière de se préserver est d’être constamment présent à l’extérieur, visible et entouré. Surtout ne pas vivre caché".

Propos recueillis par Christophe KOESSLER

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