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Le Courrier, 28 septembre 2016

Suisse : Une presse qui se meurt

Suivi d’un commentaire

par Maria PINEIRO, Rachel RICHTERICH et Jérôme CACHIN


« Coup de massue », « saignée », « atteinte sans précédent »… La consternation était de mise, mardi 27 septembre 2016, au sein des rédactions de 24 heures et de la Tribune de Genève, après l’annonce du plan de restructuration décidé par l’éditeur Tamedia. Pressenti depuis plusieurs semaines, le couperet est tombé en fin de matinée : ce seront 24 licenciements, auxquels s’ajoutent sept départs non remplacés dans les deux titres romands.


Suisse

« Coup de massue », « saignée », « atteinte sans précédent »… La consternation était de mise, mardi 27 septembre 2016, au sein des rédactions de 24 heures et de la Tribune de Genève, après l’annonce du plan de restructuration décidé par l’éditeur Tamedia. Pressenti depuis plusieurs semaines, le couperet est tombé en fin de matinée : ce seront 24 licenciements, auxquels s’ajoutent sept départs non remplacés dans les deux titres romands.

Cette « réorganisation » est dictée par la baisse des revenus publicitaires, en recul de 14 % au premier semestre 2016 par rapport à 2015, selon l’éditeur zurichois. Les rédactions privilégieront « une plus stricte hiérarchisation de l’information » tout en valorisant leur contenu local et régional, ajoute le groupe dans son communiqué. Les éditions imprimées des deux journaux seront plus resserrées la semaine et plus étoffées le week-end.

Dans le détail, le quotidien vaudois est le plus fortement touché avec 16 licenciements (14,4 postes) et trois départs non repourvus, soit 14 % de ses effectifs. La proportion est identique à la Tribune de Genève avec 12 personnes concernées (10,5 postes), dont huit licenciements et quatre départs à la retraite non remplacés. On ne sait rien à ce stade des rubriques et des personnes visées par ces coupes. Des précisions sont attendues d’ici deux semaines. Des deux côtés de la Versoix, les employés des journaux lémaniques ont donné de la voix pour dénoncer une restructuration qui « met en péril la viabilité de la presse régionale et la diversité de la presse romande ». Ils peuvent aussi compter sur un fort soutien politique et populaire.

A Lausanne, près de 150 personnes –personnel, sympathisants, politiciens– se sont réunies devant la tour Edipresse à 13 h, avant de défiler vers la gare en scandant « Tamedia tue nos médias ! Non aux licenciements ! » De nombreux journalistes étaient vêtus de noir, en signe de « deuil ». « Tamedia affiche de grandes ambitions éditoriales, mais comment pouvons-nous continuer à faire notre travail correctement quand nos rédactions sont saignées ? », a lancé Karim Di Matteo, de la Société des collaborateurs de 24 heures. « C’est une décision sanglante, violente, intolérable », a poursuivi Edgar Bloch, président d’Impressum Vaud, rappelant que les deux rédactions ont déjà payé un lourd tribut ces dernières années.

Des manifestants à Lausanne, le 27 septembre 2016

Syndicats et journalistes n’ont pas manqué de souligner les immenses bénéfices réalisés par l’éditeur en 2015 (334 millions), alors que son directeur général, Christoph Tonini, voyait ses revenus doubler de 3 à 6 millions. « La presse va mal, mais Tamedia pète le feu ! », a ironisé Yves Sancey, de Syndicom. « Ces 24 personnes sont sacrifiées sur l’autel de la rentabilité ».

Yves Sancey

Dans le même temps à Genève, 150 à 200 personnes se regroupaient sous les locaux de la Tribune, avant d’aller déposer symboliquement un cercueil en carton bardé de fausses manchettes au cimetière des Rois, à l’issue d’une marche silencieuse. « En espérant que la Julie ne subisse pas le même sort », a clamé Laurence Bézaguet, journaliste et représentante de la Société des rédacteurs et du personnel de la Tribune de Genève.

Laurence Bézaguet

Les syndicats demandent à Tamedia de renoncer à tout licenciement et d’ouvrir des négociations immédiates. Ils appellent aussi les journalistes à se mobiliser fortement contre cette nouvelle cure d’austérité. « J’ai le sentiment qu’après toutes ces restructurations, nous sommes arrivés à un point de rupture », relève Patricia Alcaraz, de Syndicom.

Patricia Alcaraz

Pour Pierre Ruetschi, rédacteur en chef de la Tribune de Genève, la restructuration annoncée mardi 27 septembre 2016, fruit de longues discussions avec Tamedia, est « douloureuse, mais nécessaire ». « Nous ne pouvons pas continuer à nous enfoncer dans les chiffres rouges sans réagir ». Selon lui, le quotidien genevois devra « faire autrement et mieux avec moins d’effectifs. Je ne transigerai pas sur la qualité ».

Pierre Ruetschi

Pour Patrick Matthey, porte-parole de Tamedia Publications Romandes, l’accélération de la baisse des recettes publicitaires a contraint le groupe à trouver de « nouvelles mesures d’économies ». « Ces dernières années, nous avons trouvé le moyen de faire des économies sans impacts sociaux. Ce n’est malheureusement pas le cas aujourd’hui, mais ces mesures s’inscrivent dans un projet qui vise à valoriser le contenu et consolider le positionnement régional des deux titres ». Face aux résultats financiers éclatants du groupe, dopés par ses plateformes digitales (homegate.ch, search.ch ou ricardo.ch), il comprend que ces mesures puissent « surprendre ». « Le groupe est sain financièrement, mais nous devons toujours anticiper », justifie-t-il. « La branche fait face à des défis qu’elle n’a jamais eu à relever. Chaque activité doit être rentable et tout subventionnement n’est pas une option ».

Collaboration : Maria PINEIRO et Rachel RICHTERICH

Patrick Matthey

Les autorités réagissent

Les autorités vaudoises et genevoises ont réagi vivement après les annonces de restructuration de Tamedia.

Les présidents des Conseils d’Etat [exécutifs cantonaux] de Vaud et de Genève ont écrit au conseil d’administration de Tamedia, lundi 26 septembre 2016 déjà. Ils l’appellent à une rencontre « sur les perspectives à court et moyen termes de l’activité des médias dans les deux cantons », écrivent-ils dans un communiqué.

Pierre-Yves Maillard, président du gouvernement vaudois, explique : « Les logiques de rentabilité –et surtout les exigences de bénéfice– ne doivent pas affaiblir des entreprises de presse très importantes pour l’information régionale en Suisse romande, la qualité du débat public et la vie démocratique ».

Pierre-Yves Maillard

Des rencontres entre les exécutifs cantonaux et Tamedia avaient déjà eu lieu, en 2013, après l’annonce d’un plan d’économie de près de 18 millions de francs pour les titres romands du groupe zurichois. Son homologue genevois, François Longchamp, abonde : « Il s’agit de savoir quelle est la vision du groupe au niveau de sa branche médias. Par ce communiqué commun, nous voulons envoyer un signal fort ».

François Longchamp

Au-delà des protestations publiques, les autorités peuvent-elles envisager des aides publiques ? « Il s’agit d’un débat fédéral », répond Pierre-Yves Maillard. « Nous cherchons d’abord à savoir si Tamedia veut renforcer sa marge bénéficiaire ou trouver un équilibre financier. Aujourd’hui, nous voyons mal comment justifier une aide publique, même si je n’ai pas d’objection de principe ».

Les villes vaudoises emboîtent le pas à celle de Genève, qui a écrit à l’éditeur le 21 septembre 2016 : dans une lettre ouverte, les syndics de Lausanne, Yverdon, Montreux, Nyon, Morges, Renens, Vevey, Prilly et Ecublens protestent contre la restructuration, tout comme les chargés de communication des communes vaudoises.

Au Grand Conseil vaudois [parlement cantonal], le président, Grégory Devaud, et les groupes parlementaires (sauf l’UDC) ont eux aussi exprimé leurs inquiétudes. Enfin, 200 personnalités des milieux sportif, culturel, académique et politique ont signé un appel. La pétition publique en ligne atteignait, mardi 27 septembre 2016 au soir, plus de 2100 signatures.

Jérôme CACHIN

Grégory Devaud

Commentaire

En réalité, la Tribune de Genève et 24 heures sont un seul et même journal. Ils ne se distinguent que par leur rubrique locale. Pour le reste, ils diffusent les mêmes dépêches d’agences. On retrouve quasiment les mêmes articles sur les sites internet des deux quotidiens.

Depuis une trentaine d’années, de nombreux titres de la presse romande ont disparu. Sans prétendre être exhaustif, on mentionnera La Suisse, Le Nouveau Quotidien et le journal de Genève pour le seul canton de Genève. Quant aux titres romands qui n’ont pas encore disparu, ils n’ont pas cessé de licencier leur personnel. A chaque fois, les journalistes se sont mis à pleurnicher sur eux-mêmes et ont fait appel à la solidarité de la société.

Il y a quelque chose d’indécent dans les appels à la solidarité des journalistes de la presstituée.

Ce sont ces mêmes journalistes qui n’ont pas cessé de prêcher la fuite en avant néolibérale -dont ils se plaignent implicitement d’être à leur tour les victimes. Ce sont ces mêmes journalistes qui n’ont pas cessé de justifier les licenciements massifs des multinationales, le dumping salarial, l’espionnage de masse. Ce sont ces mêmes journalistes qui n’ont pas cessé de mener et de relayer des campagnes de dénigrement à l’encontre des chômeurs, des retraités, des invalides, des musulmans, chaque fois que le pouvoir politique s’attaquait à l’une ou l’autre de ces catégories de personnes pour les enfoncer dans la pauvreté. Ce sont ces mêmes journalistes qui se sont faits les militants de l’injustice sociale. Ce sont ces mêmes journalistes qui se font les complices du lobby juif dans la démonisation et la persécution des révisionnistes, tout en occultant systématiquement les arguments factuels de ces derniers. Ce sont ces mêmes journalistes qui s’efforcent d’entretenir une psychose islamophobe. Ce sont ces mêmes journalistes qui ferment les yeux sur la corruption du milieu politique et qui vont jusqu’à louer les politiciens corrompus pour « leur engagement au service de l’économie ». Ce sont ces mêmes journalistes qui ont relayé et continuent de relayer des campagnes de désinformation visant à justifier des guerres d’agression : Yougoslavie, Afghanistan, Irak, Libye, Syrie, et maintenant la Russie.

Je peux raconter quelques anecdotes édifiantes à propos du professionnalisme de certains journalistes.

L’un d’eux, critique littéraire, avait reçu un recueil de nouvelles publié par son confrère Jean-François Duval. Probablement par esprit de copinage, il a décidé de se fendre d’un article flatteur. Mais il n’a pas poussé la conscience professionnelle jusqu’à se donner la peine de lire le livre. Ainsi, dans son article, il a affirmé qu’il s’agissait d’un recueil de nouvelles sur les Boat Peoples vietnamiens. En réalité, seule la première nouvelle était consacrée aux Boat Peoples...

Un jour, j’ai assisté, à Annecy, en France, à une conférence du mercenaire Bob Denard, en compagnie de plusieurs journalistes, dont l’un qui travaillait pour La Suisse. Bob Denard avait publié un épais livre de souvenirs qu’il a dédicacé après sa conférence. La soirée s’est achevée vers minuit. Le lendemain matin, le journaliste de La Suisse publiait une critique du livre de Bob Denard, alors qu’il n’avait matériellement pas eu le temps de le lire. En effet, en voiture, il y avait une heure de trajet entre Anneçy et Genève. La Suisse était dans les caissettes à journaux dès 05h00, si bien que le journal devait être imprimé vers 04h00. Le journaliste n’a pas pu atteindre Genève, lire le livre et écrire son article à temps par rapports aux délais d’impression. Il s’est probablement contenté de lire le résumé figurant au dos du livre et de jeter un coup d’oeil sur la table des matières.

J’ai d’ailleurs eu affaire à ce journaliste de la Suisse en une autre circonstance. A l’époque, les journaux genevois avaient dénoncé toute une série d’abus policiers. J’ai rédigé une compilation de ces articles, en citant à chaque fois la source, avec une courte introduction pour faire remarquer que pas une seule fois les policiers n’ont admis avoir tabassé le prévenu. Ils affirmaient systématiquement que le type était tombé de sa chaise, qu’il s’était lui-même tapé la tête contre le mur ou que les policiers n’avaient fait que de se défendre. Par exemple, ils n’avaient fait que de se défendre en s’en prenant à un septuagénaire avec un poumon en moins qu’ils avaient menotté dans le dos, traîné par les cheveux et jeté dans un fourgon. Quand on lisait un article isolément, on pouvait avoir des doutes, mais quand on en lisait toute une compilation, la version des policiers n’était plus crédible.

Après avoir rédigé ma compilation, je l’ai expédié à toutes les rédactions genevoises. Seul le journaliste de La Suisse a réagi. Il l’a fait en publiant un article dans lequel il mentionnait mon courrier, mais dans le but de me faire passer pour un mythomane qui critiquerait la police sans raison... Ce journaliste est allé jusqu’à m’attribuer des propos que je n’avais jamais tenus. Dans un article de GHI figurant parmi ceux que j’avais compilés, le journaliste de La Suisse a copié une phrase rédactionnelle de son confrère, l’a placée entre des guillemets et l’a présentée comme une phrase que j’aurais prononcée, alors que l’article de GHI ne me concernait en rien.

Si ces gens-là disparaissent du paysage médiatique, ce ne sera pas une grande perte.

Puisqu’ils ne sont solidaires que des riches, qu’ils aillent pleurnicher auprès des riches.

Frank BRUNNER

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