retour article original

jeudi 8 décembre 2016
Vous êtes ici Accueil Informations internationales Europe Suisse
Le Courrier, 8 octobre 2016

Suisse : Chercheur turc, exilé à l’Uni de Genève

par Rachad ARMANIOS


Vue de l’université de Genève

Outre d’accueillir 35 étudiants réfugiés, l’Université de Genève offre un tremplin académique à deux chercheurs turcs en exil. Rencontre avec Engin Sustam, d’origine kurde et alévie.


Suisse

« Je suis un intellectuel qui n’arrive pas à se taire contre ce gouvernement raciste, islamo-nationaliste et qui divise la société ! » Engin Sus-tam, chercheur d’origine kurde et alévie, a dû quitter Istanbul début 2016. En exil, il a été accueilli avec une autre collègue turque, Cagla Aykac, à l’Université de Genève, à la Faculté des sciences de la société. Depuis 2008, l’institution académique, pionnière en Suisse, a rejoint Scholars at Risk, un réseau mondial basé à New York qui regroupe 438 universités et hautes écoles. Il permet à des chercheurs menacés dans leur pays de poursuivre leur travail en lieu sûr.

Cagla Aykac

Jusqu’en 2013, l’Université de Genève a seulement apporté une contribution financière au réseau. Cette année-là, elle a alors invité un juriste éthiopien pour donner une conférence sur le fédéralisme dans ce pays. Elle a aussi proposé une formation continue de trois semaines à un professeur congolais réfugié au Kenya. En 2014-2015, une chercheuse syrienne a reçu une bourse pour contribuer durant un an à un projet de l’Université sur le traitement automatique des données textuelles. Elle a aujourd’hui trouvé un poste fixe à la Haute école spécialisée de Suisse occidentale.

Sociologue, Engin Sustam bénéficie, lui, d’une bourse pour travailler sur les nouvelles formes de révoltes à l’échelle mondiale et la violence et la contre-violence au Moyen-Orient. Un sujet que ce Kurde et alévi connaît bien, en tant que membre de deux minorités de l’Etat toujours plus autoritaire que dirige Recep Tayyip Erdogan. Car, en Turquie, la justice le poursuit en tant que traître à la patrie et soutien au terrorisme pour avoir signé « l’initiative des académiciens pour la paix ». Cette pétition, lancée par 200 universitaires, réclamait que le gouvernement retourne à la table des négociations, qu’il avait unilatéralement quittée. L’appel dénonçait aussi les bombardements de l’armée turque contre les forces kurdes en Syrie, pourtant à l’offensive contre Daesh. Aujourd’hui, une trentaine de ces signataires ont trouvé refuge dans diverses universités en Europe. Ceux qui sont restés sont pour une part en prison, en procès, menacés, et en tous cas sur liste noire, ne pouvant travailler tout en étant frappés d’une interdiction de sortie du territoire.

Engin Sustam, âgé de 41 ans, raconte que sa signature lui a valu, comme à la plupart de ses collègues, d’être licencié de son université. En été 2015, il l’avait déjà été une première fois de son précédent poste de maître d’enseignement dans une autre université stambouliote. Il lui avait été reproché d’avoir parlé, à l’Université de Dicle à Diyarbakir (région kurde), de l’autonomisation des Kurdes, dans une conférence sur la démocratie radicale et l’autogestion au Moyen-Orient, alors que le rectorat l’avait interdite. « On m’accuse d’être un militant, alors que je ne suis attaché à aucune organisation ». Engin Sustam, un « client » régulier d’IMC, une télé pro-kurde très regardée et désormais fermée par le gouvernement, revendique toutefois son étiquette d’opposant. « Depuis le putsch manqué, les menaces se sont multipliées contre les militants, les journalistes, les artistes. Et toutes les minorités ont encore plus peur qu’avant : Kurdes, alévis, Arméniens, femmes, LGBTI… » Engin Sustam s’inquiète de la dérive fascisante et autoritaire du gouvernement et se désespère en parlant de l’aspiration toujours étouffée du peuple kurde, non pas à construire un Etat-nation, mais une région autonome.

Etranger dans son pays, étranger à Genève, il s’estime toutefois mieux loti que bien d’autres exilés. Car il parle parfaitement le français, ayant vécu douze ans à Paris, où il a étudié à la célèbre Ecole des hautes études en sciences sociales. Il désire rentrer chez lui, mais est pessimiste : « Mon exil risque de durer. Je crains que la Turquie ne tombe dans la guerre civile ».

Il voudrait donc que sa compagne, installée en France, puisse le rejoindre. Mais ses rêves sont rattrapés par la réalité de la crise du logement et d’un revenu qui lui permet tout juste une colocation. En 2015, un chercheur d’Asie centrale devait être accueilli à Genève, mais, faute d’un hébergement pour lui et sa famille, il a atterri dans une université suédoise. Conscient de cet obstacle, le recteur de l’Université de Genève, Yves Flückiger, annonce qu’un fonds a été identifié pour compléter les bourses des chercheurs menacés.

Engin Sustam, pour sa part, dit n’avoir jamais vécu une telle hospitalité venant des collaborateurs de la Faculté des sciences de la société. Mais le programme, qui se veut un tremplin, doit prendre fin à l’été 2017. Il se demande déjà comment il rebondira.

Engin Sustam

« Une stratégie globale »

Le recteur Yves Flückiger inscrit Scholars at Risk dans une volonté plus globale de l’Université de Genève.

Question :

- "L’Université accueille deux chercheurs menacés. Y a-t-il un lien avec le nouveau programme Horizon académique, qui permet à 35 réfugiés ou requérants d’asile de suivre des cours comme auditeurs ?"

Yves Flückiger :

- "Défendre la liberté académique, une valeur intangible, fait partie de nos missions. Scholars at Risk s’adresse à des chercheurs et Horizons académiques à des étudiants. Ces programmes n’ont pas de liens, sinon qu’ils font partie d’une stratégie globale : dans un monde où les crises humanitaires et politiques, les conflits ou la pauvreté privent des gens d’un accès à la formation ou à des carrières académiques, nous souhaitons agir à tous les niveaux".

-"C’est-à-dire ?"

- "Nous développons aussi les cours gratuits en ligne (Mooc), avec l’objectif de mettre sur pied à l’avenir des formations complètes permettant d’obtenir des diplômes. Il y a plusieurs années, le programme inZone a aussi été lancé. L’Université a ainsi formé des interprètes à Dadaab, un camp de réfugiés au Kenya, en installant un container muni de panneaux solaires pour permettre une formation à distance. Il s’agit donc aussi d’aller là où se trouvent les réfugiés et d’amener des projets d’éducation en zone de conflits. Ce projet est soutenu par de grandes organisations internationales, séduites par son succès, et doit s’ouvrir à d’autres domaines que l’interprétation. Pour revenir à Scholars at Risk, je souligne qu’en accueillant des chercheurs menacés, l’opération est gagnante pour tout le monde, puisque l’Université bénéficie de leurs compétences".

Rachad ARMANIOS

Yves Flückiger

Liens liés a l'article.Le Courrier

AUTEURS 

  • Rachad ARMANIOS

  • Accueil

    éditeur : Frank Brunner | ouverture : 11 novembre 2000 | reproduction autorisée en citant la source