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jeudi 8 décembre 2016
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info-palestine, 10 octobre 2016

Corruption : Les autorités égyptiennes rackettent impitoyablement les Palestiniens qui veulent quitter la Bande de Gaza

par Sanaa KAMAL et Hunter STUART


Des Palestiniens attendent de pouvoir franchir la frontière égyptienne à Rafah, dans la bande de Gaza

Selon les intermédiaires à Gaza qui coordonnent les versements d’argent et selon aussi d’anciens agents des services frontaliers palestiniens et des voyageurs, des officiers égyptiens gagnent des pots de vin –allant jusqu’à 10000 dollars– sur le dos des Palestiniens de Gaza, désespérés de pouvoir quitter l’enclave côtière assiégée.


Egypte

En règle générale, un adulte, à Gaza, doit payer un pot de vin de 3000 dollars pour obtenir la permission de traverser la frontière égyptienne, ont déclaré à al-Jazeera deux courtiers palestiniens, qui ont parlé sous couvert d’anonymat. Ces courtiers ont dit se réserver 20 % de la somme, les 80 % restants allant au soldat ou à l’officier égyptien impliqué dans la boucle.

Toujours selon les témoins, il arrive que les officiers égyptiens inscrivent les noms de certains Palestiniens sur une liste noire, les déclarant être une « menace pour la sécurité ». La liste interdit alors l’entrée en Égypte à ceux dont les noms sont mentionnés, mais une somme de 10000 $ (dix-mille) peut faire que leur nom soit effacé.

De temps en temps, d’après les courtiers, les Égyptiens veulent des pots de vin payés en marchandises, et pas en argent comptant. « Parfois, ils veulent des iPhones ou même de l’or », a déclaré l’un des intermédiaires, connu dans la bande de Gaza comme le « Roi de la frontière » pour sa capacité à monnayer le passage de quasi n’importe qui. Au cours de l’entrevue qui a duré deux heures à son bureau de Gaza, ce courtier a reçu six appels téléphoniques de personnes lui demandant de l’aide pour entrer en Égypte. « Mon téléphone ne cesse jamais de sonner », se vante-t-il.

La volonté de payer des sommes élevées pour arriver à quitter Gaza reflète le désespoir des habitants pour échapper à l’enclave côtière assiégée, laquelle a enduré trois grandes opérations militaires israéliennes depuis 2008, laissant en ruines cet endroit considéré comme le plus densément peuplé de la terre. L’infrastructure de Gaza est tellement endommagée qu’un rapport des Nations Unies de l’an dernier a prédit que si les tendances actuelles persistaient, l’enclave deviendrait « inhabitable » d’ici 2020.

Depuis le coup d’État militaire de juillet 2013, le gouvernement égyptien du général Abdel Fattah al-Sisi a imposé des restrictions extrêmes sur le passage de Rafah, à la frontière de Gaza. Al-Sisi voit le Hamas, l’organisation qui administre Gaza, comme une extension des Frères musulmans en Égypte –une organisation déclarée terroriste en 2013– et il a accusé le Hamas de mener des attaques contre des soldats égyptiens dans la péninsule du Sinaï. Le Hamas a toujours nié un rôle quelconque dans ces attaques.

Dans la première moitié de 2013, lorsque Mohamed Morsi, le président égyptien élu était au pouvoir, une moyenne de 40816 personnes avait pu passer entre Gaza et l’Égypte chaque mois. Depuis qu’al-Sisi a pris le pouvoir, les responsables égyptiens ont rarement ouvert la frontière, permettant son fonctionnement pendant quelques jours tous les un ou deux mois. En 2016, le nombre moyen de personnes à traverser la frontière chaque mois est tombé à 1896, selon le Centre juridique Gisha pour la liberté de mouvement, une organisation indépendante basée en Israël. Il y a environ 30000 personnes à Gaza qui ont besoin de se rendre de toute urgence à l’étranger pour des raisons humanitaires, très souvent afin d’obtenir des soins médicaux, a déclaré à al-Jazeera le porte-parole de Gisha, Shai Grunberg.

Mohamed Abu Abdelqader, un patient atteint de cancer et vivant au sud de Gaza, a déclaré à al-Jazeera qu’il allait bientôt mourir s’il était dans l’incapacité de se rendre à un hôpital en Égypte pour recevoir un traitement approprié pour son état. C’est en effet impossible pour lui, car il n’a absolument pas les moyens de verser 2000 ou 3000 dollars à un intermédiaire qui assurerait son passage. « Je n’ai pas cet argent », dit ce fermier âgé de 55 ans, au bord des larmes.

La seule autre option pour les Palestiniens voulant quitter la bande de Gaza –qui est sous blocus commun égyptien et israélien par air, terre et mer depuis 2007– est le passage d’Erez vers Israël, puis par le pont Allenby vers la Jordanie. Mais Israël et la Jordanie imposent conjointement de sévères restrictions sur qui est autorisé à passer par les points de passage d’Erez et d’Allenby.

Des Palestiniens attendent de pouvoir franchir la frontière égyptienne à Rafah, dans la bande de Gaza

Al Jazeera a demandé de façon répétée au gouvernement égyptien, à la fois par téléphone et par e-mail, de faire des commentaires, mais sans recevoir de réponse. Pourtant, les accusations de corruption au passage de la frontière égyptienne ne sont pas nouvelles.

Un ancien haut fonctionnaire du Hamas qui a travaillé pour le Service des Frontières qui supervise le terminal de Rafah, a confirmé à Al Jazeera que ce type de corruption se produit fréquemment et que l’entreprise est devenue « une véritable machine à faire du fric ». En 2015, au cours de deux jours seulement et alors qu’il travaillait à la frontière de Rafah, selon ce fonctionnaire, près d’un demi-million de dollars ont été payés en pots de vin par 150 Palestiniens en échange de l’autorisation de voyager en Égypte.

Le site arabophone PLS48 a récemment repris les propos de responsables du Hamas affirmant que les officiers égyptiens travaillant au point de passage de Rafah, lors d’une ouverture de deux jours, en mai 2016, avaient insisté sur le fait que les Palestiniens qui avaient payé des pots de vin juteux devaient être autorisés à traverser la frontière avant ceux qui n’avaient pu le faire. Les Égyptiens sont allés jusqu’à fermer le terminal de passagers pendant sept heures, jusqu’à ce que leurs exigences soient satisfaites, selon les déclarations des responsables du Hamas.

En outre, en 2009, l’Associated Press a rapporté que les habitants de Gaza ont payé des intermédiaires palestiniens pour faciliter leur entrée à la fois en Israël et en Égypte, souvent par l’obtention de faux documents disant qu’ils avaient des maladies incurables.

Le passage de Rafah est devenu une bouée de sauvetage pour Gaza, dit Grunberg : « Il est fondamentalement le canal de Gaza vers le reste du monde ».

Amal Mustafa, âgée de 40 ans, a dit être venue à Gaza du Koweït, en 2012, pour prendre soin de son père mourant. Elle est restée à ses côtés pendant le coup d’État militaire en Égypte et après la fermeture du passage de la frontière, en 2013. Son père est mort peu après, mais Amal se retrouva dans l’impossibilité de retourner dans sa famille au Koweït. Au début de juillet 2016, Mustafa a payé un pot de vin de 3000 dollars à un « coordinateur » palestinien pour organiser son voyage vers l’Égypte. Mais, quand elle est arrivée à la frontière, on lui a dit que son nom était sur la liste noire et qu’elle était repérée comme une menace pour la sécurité. « Je suis juste une femme au foyer. Je n’ai jamais été impliquée dans la politique », dit-elle. « Je ne sais pas pourquoi ils ont inscrit mon nom ». Mustafa a alors raconté que le » Roi de la frontière » lui a dit que si elle lui versait 10000 dollars, il pourrait alors organiser son entrée en Égypte –un montant qu’elle dit être prête à payer, la prochaine fois que le passage s’ouvrira à nouveau. Pour elle, retrouver son époux et sa famille après des années d’éloignement vaut cette somme-là…

Sanaa KAMAL et Hunter STUART

Des Palestiniens attendent de pouvoir franchir la frontière égyptienne à Rafah, dans la bande de Gaza

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