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Le Courrier, 11 octobre 2016

Suisse : L’interdiction de mendier est combattue

par Mario TOGNI et Benito PEREZ


La salle du Grand conseil vaudois, à Lausanne

Associations et partis de gauche lancent un référendum contre la loi adoptée par le Grand Conseil [parlement cantonal vaudois].


Suisse

« Luttons contre la pauvreté, pas contre les pauvres ! » C’est sous ce mot d’ordre qu’une dizaine d’associations et de partis politiques se sont réunis, lundi 10 octobre 2016, dans les locaux de la Soupe populaire pour annoncer le lancement d’un référendum contre l’interdiction de mendier, décidée à la fin septembre par le Grand Conseil. A une courte majorité, le parlement avait accepté une initiative de l’UDC [parti d’extrême droite dont la xénophobie est le fonds de commerce] demandant de proscrire la mendicité dans tout le canton de Vaud.

Le comité référendaire aura soixante jours pour récolter 12000 signatures dès la publication de la loi. Pour l’instant, il regroupe la Fondation Mère Sofia, Emmaüs, la Communauté Sant’Egidio, l’association Opre Rrom ainsi que les partis solidaritéS, POP et les Jeunesses socialistes.

Les Jeunes Verts et les Jeunes libéraux-radicaux pourraient rejoindre le mouvement, à l’instar de certains de leurs représentants déjà présents à titre personnel. Les autres partis, PS et Verts en tête, sont incités à en faire de même, tant la tâche s’annonce ardue.

Pour les associations de terrain, ce combat est néanmoins indispensable. « Cette loi me choque car elle s’attaque au dernier moyen qu’ont les plus pauvres pour subvenir à leurs besoins », s’indigne Yan Desarzens, directeur général de la Fondation Mère Sofia, qui œuvre depuis plus de vingt ans auprès des démunis, notamment via la Soupe populaire.

Yan Desarzens

« On ne peut adhérer à l’idée que la misère soit punissable », ajoute Anne-Catherine Reymond, présidente de la Communauté chrétienne Sant’Egidio, très active auprès des Roms. En l’occurrence, c’est bien eux qui sont directement ciblés par les discours sur la mendicité, rappelle Véra Tchérémissinoff, présidente d’Opre Rrom. « Ils sont un bouc émissaire idéal, sans moyens pour se défendre ». Alors que son association et d’autres mènent des actions de longue haleine pour « sortir ces personnes de l’impasse », un durcissement de la loi « détruirait tout ce travail, poursuit-elle. Ils ne partiront pas tous et devront se tourner vers d’autres sources de revenus, comme la délinquance ou la prostitution ».

Vera Tcheremissinoff et Anne-Catherine Reymond

Le comité référendaire s’appuie aussi sur l’exemple genevois pour relever le caractère illusoire d’une interdiction, qui n’a pas porté ses fruits au bout du lac. « La loi genevoise a produit une gigantesque usine à gaz administrative et judiciaire. Ces coûts seraient mieux utilisés pour lutter contre la pauvreté et pas contre les pauvres », soutient Hadrien Buclin, de solidaritéS.

Hadrien Buclin

« Une interdiction générale est disproportionnée et va complètement à l’encontre des libertés personnelles et de l’autonomie communale », dénonce à son tour Mathilde Maillard, des jeunes PLR [parti des banquiers et des multinationales]. La section jeunes du parti doit encore se prononcer, alors que l’immense majorité des députés PLR avait soutenu l’initiative de l’UDC au parlement.

Quid des Verts et des socialistes ? Embarrassés par ce sujet délicat, alors que pointent les élections cantonales, ils sont désormais poussés à se prononcer sur leur participation au référendum. Du côté des écologistes, la décision est prise. « Nous allons nous engager dans la récolte de signatures », répond Alberto Mocchi, leur président. « On sait que ce sera difficile devant le peuple, mais ce combat mérite d’être mené, quel que soit le calendrier ».

Alberto Mocchi

Chez les roses, la question n’est pas encore tranchée, mais pourrait l’être d’ici à la fin de la semaine, selon Stéphane Montangero, président du Parti socialiste vaudois. « Notre comité directeur va décider si et de quelle manière nous participerons à ce référendum. Dans tous les cas, cette initiative est inhumaine, d’une brutalité crasse et une réaction est nécessaire ». Parallèlement au référendum, le comité s’est aussi adressé au Conseil d’Etat [exécutif cantonal] par courrier. Il lui demande de revenir dans les meilleurs délais avec un nouveau projet de loi devant le parlement, modifiant la disposition adoptée. « Cette voie est intéressante », juge le président du PSV. « Le gouvernement pourrait très bien redéposer un texte avec les éléments principaux de son contre-projet, qui n’a même pas été étudié en plénum ».

Stéphane Montangero

Une démarche que soutient également l’Eglise évangélique réformée du canton de Vaud (EERV), comme elle l’a fait savoir par un communiqué : « L’EERV a la conviction qu’un nouveau projet de loi pourrait être adopté par le parlement et éviter la voie référendaire ».

L’initiative serait-elle contraire au droit européen ?

L’interdiction de la mendicité peut-elle être invalidée par la justice européenne ? C’est ce qu’espère Dina Bazarbachi, présidente de l’association Mesemrom à Genève. L’avocate a contesté le dispositif genevois devant la Cour européenne des droits de l’homme, à Strasbourg. La haute instance est entrée en matière et devra statuer, dans un délai inconnu. Depuis Lausanne, la procédure sera scrutée attentivement. Mais difficile de prédire quel sera son impact sur d’autres législations cantonales.

Dina Bazarbachi

« Indépendamment du résultat, on ne sait pas s’il s’agira d’une décision spécifique au cas genevois ou de portée générale », explique Jean-Michel Dolivo, avocat et membre de solidaritéS. Pour les référendaires, la voie juridique n’est donc pas la priorité à ce stade.

Mario TOGNI

Jean-Michel Dolivo

Aux côtés des plus faibles

Le référendum est lancé, le pari est osé, voire risqué. La gauche de la gauche vaudoise, les jeunesses de partis et les défenseurs des plus humbles ont deux mois pour récolter 12000 signatures et provoquer une votation populaire : faut-il ou non autoriser la mendicité de rue ? Le risque d’une lourde défaite dans les urnes est important, avec d’inévitables conséquences en termes de légitimation du rejet de la population Rom, déjà parmi les plus stigmatisées. Et pourtant, ce combat est essentiel.

Il n’y a pas de principe fondamental qui ne mérite pas d’être défendu publiquement. Le succès surprise de l’initiative UDC au sein d’un Grand Conseil réputé centriste montre à quel point le grignotage des esprits est à l’œuvre. Sans appel à la conscience, on s’habituera à tout, même au pire. Comme d’envoyer de pauvres gens en prison, juste parce qu’ils ont sollicité notre compassion. Comme de ponctionner leurs misérables revenus d’amendes indécentes.

Au moins le scrutin permettra-t-il d’interroger nos peurs. Qu’est-ce qui nous dérange tant dans cette main tendue qu’il faille lui envoyer un gendarme ? Le souvenir d’un paradis perdu helvétique ? La chimère d’une invasion ? L’angoisse de se voir dans le miroir tendu ? Parler et déconstruire nos fantasmes demeure encore la meilleure façon de les affronter.

Un mendiant rom à Lausanne

Au-delà de la posture politique, le référendum sera aussi l’occasion de tenter d’injecter un peu de raison dans le débat public. Le canton de Vaud doit-il, pour se donner l’illusion d’une action résolue, prendre une mesure qui montre depuis près de neuf ans son inefficacité chez son voisin lémanique ? Neuf ans durant lesquels le nombre de mendiants est demeuré stable, mais qui a vu les contraventions tripler, selon une enquête de la RTS. Neuf ans d’une prohibition qui a offert de larges pouvoirs à la police genevoise –et d’inévitables dérapages, rappelons-nous l’affaire des passeports annotés–, sans qu’éclate le moindre scandale de traite humaine ou de mafia mendiante, pourtant systématiquement convoquées dans les discours anti-Roms.

Précariser les miséreux ne les a jamais fait disparaître : la leçon vaut pour les migrants –est-européens, syriens ou érythréens– comme pour les nécessiteux « de souche », de plus en plus ostracisés eux aussi.

Difficile, le combat référendaire exigera une gauche réunie et déterminée à aller au charbon. Après le pataquès des Verts au parlement, le centre-gauche a l’occasion de se reprendre et, malgré un calendrier électoral périlleux, de se tenir là où est sa place. Aux côtés des plus démunis.

Benito PEREZ

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