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dimanche 20 août 2017
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Le Courrier, 16 octobre 2016

Interviews : Efraín Botero

par Benito PEREZ


Des soldats à San Juanito, en Colombie, en 1997

Efraín Botero travaille avec les victimes de la guerre colombienne. Pour le coordinateur national de Terre des Hommes, l’avenir de la paix est entre les mains des mouvements sociaux.


Efraín Botero

On imagine son dépit au soir du 2 octobre 2016. Aux côtés des victimes de la guerre civile colombienne depuis des années, Efraín Botero croyait fermement au processus de paix entamé en 2012 à La Havane. Il ne s’attendait pas au rejet dans les urnes de l’accord passé entre les Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC) et le gouvernement. Mais il reste optimiste. L’engagement de la société civile, et particulièrement des victimes du conflit, conforte ce quadragénaire originaire de Medellin : la marche de la Colombie vers la paix ne connaîtra pas de retour en arrière. Coordinateur depuis quatre ans des projets nationaux de Terre des Hommes, Efraín Botero s’efforce –avec ses huit organisations partenaires colombiennes– de redonner un avenir à des jeunes menacés d’être entraînés dans la violence sans fin qui caractérise le pays sud-américain depuis quelque six décennies. Violence politique à la campagne mais aussi sociale, avec des niveaux de criminalité très élevés dans les zones urbaines défavorisées. Avec six enfants de Cali, Efraín Botero est de passage en Suisse pour sensibiliser jeunes et donateurs. La délégation sera au complet, dimanche 16 octobre 2016, à Genève, pour la 25e Marche de l’espoir, dont les bénéfices iront aux projets colombiens de Terre des Hommes (1).

Des membres des FARC près de San Vicente de Caguan, en Colombie, en 1999

Question :

- "L’avenir du processus de paix paraît compromis après le vote du 2 octobre 2016".

Efraín Botero :

- "La situation est mouvante et incertaine, mais il y a des signes rassurants. Comme l’engagement des FARC et du gouvernement à renouveler l’accord de cessez-le-feu. Je soulignerais surtout l’ampleur de la mobilisation populaire surgie spontanément pour défendre le processus de paix. Femmes, jeunes, indigènes, paysans : tous les jours, de nouveaux secteurs prennent position pour la paix. L’appel, au lendemain du vote, [du chef de l’Etat] Juan Manuel Santos à Alvaro Uribe [ex-président et principal opposant aux accords de paix] a beaucoup inquiété. Un processus de paix auquel la société civile a pu participer, dans lequel les acteurs sociaux ont pu se faire entendre, notamment les victimes, un processus relativement transparent, soutenu et encadré par des experts de la communauté internationale, ne doit pas aboutir à un marchandage entre élites ! En Colombie, nous avons eu des précédents, comme le Pacte du Front national, dans les années 1950, qui n’avait rien résolu. Pour moi, seule la poursuite de cette mobilisation sociale pourra sauver le processus de paix".

-"Quelles sont les pistes du mouvement social pour aller de l’avant ?"

- "Il est impératif que les discussions prennent comme base l’accord de La Havane. Et que les victimes soient associées au processus. Le mouvement social exige des élites politiques qu’elles prennent leurs responsabilités. Chaque camp doit accepter de dialoguer rationnellement et mettre ses revendications sur la table de manière à trouver un consensus, et non pour le rendre impossible comme le fait actuellement le secteur uribiste. Certains proposent la mise sur pied d’une assemblée constituante. Je crois que ce serait très risqué au vu du contexte politique".

-"Comment expliquez-vous le rejet de l’accord dans les urnes ?"

- "Il y a eu beaucoup de manipulations. Certains secteurs minoritaires n’avaient pas intérêt à voir appliqués les accords de paix. C’est le cas, par exemple, de grands propriétaires, qui refusent la redistribution agraire. Ceux, par exemple, qui se sont accaparés plus de 6 millions d’hectares appartenant aux déplacés. Beaucoup craignent également le processus de justice transitionnelle, qui s’appuie sur l’obligation faite aux démobilisés et aux militaires de dire la vérité sur les crimes du passé. Les secteurs liés au paramilitarisme n’ont aucune envie que la lumière soit faite. Pour faire échouer l’accord, ces secteurs ont camouflé leurs intérêts derrière la peur du « castro-chavisme ». Des milliers d’affiches ont été placardées où l’on voyait le chef des FARC à côté du texte : « Timochenko président ? Votez non ! »".

-"On a avancé que l’accord de paix signé avec les FARC était trop clément en matière de justice. Qu’en pensez-vous ?"

- "L’accord est le résultat de négociations, non d’une reddition. Il est donc normal que des concessions aient été faites de part et d’autre. Le texte établit un système à trois niveaux. D’abord il concède l’amnistie pour les délits les plus communs (comme le port d’armes), dont le jugement n’apporterait rien en termes de conciliation sociale. Puis, il refuse de transiger sur les crimes les plus graves, comme les crimes de guerre, qui seront jugés selon les canaux du droit traditionnel. Entre les deux intervient l’idée d’une justice transitionnelle qui repose sur l’établissement de la vérité en échange d’aménagements de peine. Ceci est fondamental pour moi, comme pour la plupart des acteurs de la société civile. Davantage que la punition".

-"Cette dimension a été mal comprise…"

- "En effet. Pour beaucoup de Colombiens, l’idée que la justice puisse être réparatrice et pas seulement punitive, ne passe pas. Il y a clairement eu un vote de rancœur. Cela dit, cette attitude vient principalement de gens qui ont vécu le conflit à travers les médias. Les victimes du conflit ont, elles, défendu ardemment l’accord. En témoignent les votes des zones de guerre. Regardez Bojayá (2), ce village dans la jungle du Chocó, qui a voté à 96 % en faveur de l’accord. J’ai aussi entendu des victimes provenant des classes aisées, comme celles d’El Nogal (3), dire : « On ne gagne rien à ce que la guerre se poursuive ni à punir quelqu’un »".

-"On a parlé aussi d’une réaction à la présence dans l’accord de la « théorie du genre »…"

- "C’est une manipulation. Les partisans du « non » ont ravivé une polémique d’il y a deux-trois mois, n’ayant strictement rien à voir avec l’accord. Elle portait sur un programme scolaire d’origine onusienne qui présentait « l’identité de genre » comme une construction sociale. Or, si l’accord de paix comporte bien une dimension « genre », obtenue de longue lutte par les mouvements de femmes, celle-ci consiste à diriger les aides sociales et les programmes de développement de façon différenciée selon les besoins spécifiques des femmes".

-"Que pensez-vous de l’attribution du prix Nobel au seul président Santos ?"

- "Tout geste de soutien de la communauté internationale au processus de paix est important. Reste que ce choix peut se prêter à des manipulations. Ainsi, les uribistes ont déclaré, tout au long de la campagne, que le président se fichait de l’intérêt des Colombiens, qu’il ne ­visait que l’obtention du Prix Nobel de la paix… On peut donc y voir une confirmation.

Pour moi, au vu du pedigree militaire de Santos et du passé des FARC, aucun des deux ne méritait vraiment le prix. Moi, je l’aurais attribué aux victimes, qui se sont mobilisées, sont allées voir les FARC, ont pesé sur le processus. Et surtout pour leur extraordinaire capacité à pardonner et à se réconcilier".

Propos recueillis par Benito PEREZ

Des membres des FARC dans la province de Caqueta, en Colombie, en 1999

Redonner un avenir

Victimes souvent oubliées de la guerre, les enfants sont au cœur des programmes de Terre des hommes en Colombie. Enrôlés par les groupes armés ou le crime organisé, exploités sexuellement ou dans les mines, des milliers de jeunes colombiens se voient voler leur présent et prétériter leur avenir.

Pour prévenir ces drames, les huit partenaires colombiens de Terre des Hommes interviennent à l’école ou lors d’activités extrascolaires dans les quartiers populaires. En aval, des programmes de « reconstruction », identitaire (paysanne, indigène, afro-colombienne) ou sociale (projet de vie, réconciliation), tentent de réinsérer et d’aider au développement des jeunes et de leur communauté.

Quelque 7500 enfants colombiens bénéficient des projets de Terre des Hommes pour un budget annuel d’un demi-million de francs. Ils seront cette année les grands bénéficiaires de la 25e Marche de l’espoir.

Deux civils fouillent un policier pendant le siège de Dolores, en Colombie, en novembre 1999

Jeunes pour la paix

Si le « non » l’a emporté chez les adultes, les enfants ont pris résolument le parti de la paix. Portée par une plateforme d’ONG, une vaste opération de sensibilisation et de consultation a eu lieu avant le référendum. Avec des résultats très clairs, puisque deux tiers des 14000 enfants invités à s’exprimer ont apporté leur suffrage à la réconciliation. Comme pour les adultes, « les jeunes les plus critiques avec l’accord de paix sont ceux des villes, qui ont essentiellement vécu la guerre à travers les médias et non directement », témoigne Efraín Botero.

Benito PEREZ

Des soldats transportent un membre des FARC blessé au combat dans la province de Guayabetal Meta, en Colombie, en janvier 2000

Notes :

(1) Dimanche 16 octobre, de 11h00 à 17h30, entre la rotonde du Mont-Blanc et le Jardin botanique.

(2) Cette commune du Chocó, où une attaque des FARC en mai 2002 avait fait plus de 70 victimes civiles, a voté à 96 % en faveur de l’accord de paix après que le chef de la guérilla a visité la communauté et demandé pardon en septembre 2016.

(3) Un attentat à la bombe contre le club huppé El Nogal a tué 36 personnes le 7 février 2003. Accusées par la justice, les FARC ont toujours nié le massacre.

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    éditeur : Frank Brunner | ouverture : 11 novembre 2000 | reproduction autorisée en citant la source