retour article original

lundi 24 avril 2017
Vous êtes ici Accueil Corruption Corruption en France
sputniknews, 26 octobre 2016

Corruption : Les princes du Golfe nous voient comme des gens facilement achetables


Votre candidat, votre député, nos ministres sont-ils corrompus par un pétromonarque ? Les émirs financent-ils les djihadistes ? À quel jeu jouent-ils ? Le reporter Christian Chesnot était l’invité de Sputnik pour répondre à ces questions brûlantes.


France

« Ils nous connaissent mieux que nous ne les connaissons »… et c’est pour palier à cette ignorance que les grands reporters Christian Chesnot et Georges Malbrunot ont publié Nos très chers émirs, sont-ils vraiment nos amis ? aux éditions Michel Lafon. Une enquête aussi choquante qu’approfondie sur l’influence des émirs du Golfe dans notre pays et la corruption qui touche nos politiques.

Rachida Dati

Naturellement, cinq jours après la parution de l’enquête, la réaction ne s’est pas faite attendre : « les personnes mises en causes disent vouloir porter plainte pour diffamation —Rachida Dati, Jean-Marie Le Guen ou encore Nathalie Goulet. Pour l’instant ce n’est qu’une posture. Ils l’affirment. On verra dans les prochains jours si effectivement des plaintes sont déposées ». Chesnot, de surcroît, tient en effet à rappeler le sérieux de leur enquête : « d’autres noms auraient pu être cités mais nous n’avions pas les preuves, nous ne les avons pas cités ». C’est donc probablement un phénomène plus important encore qu’il convenait cependant de traiter avec précaution. Bien sûr, et heureusement, « tous les politiques ne sont pas victimes du syndrome de la Rolex (…) mais ces élus ont eu tendance à considérer ces pétromonarchies comme des vaches à lait. Les princes, de leur côté, nous voient comme des gens facilement achetables —avec quelques cadeaux, montres, quelques poignées d’euros. Un proche de l’émir père du Qatar nous disait : "les Français sont les moins chers à acheter". Alors, c’était peut-être une boutade, mais quand même, il y a eu une dérive ». Notamment, « Sous la présidence Sarkozy, il y a eu une lune de miel, presque une fusion entre le Qatar et Paris entre 2007 et 2012 ».

Jean-Marie Le Guen

Désireux de replacer la polémique dans une dynamique historique, Chesnot explique que « L’alliance avec l’Arabie Saoudite et les pays du Golfe est ancienne ». Celle date en effet « des années 1970 ». Ainsi peut-on parler d’une véritable « continuité pour faire de l’Arabie Saoudite notre partenaire stratégique ». Notre vision du monde en fut dès lors bouleversée :« nous avons signé de nombreux accords de défense. Les pays du Golfe sont nos premiers clients. Cela créé des liens très forts, favorables à la France en termes de recettes budgétaires et d’emploi, mais qui nous placent dans une relation difficile : nous avons un peu vu les réalités au travers des lunettes que nous donnaient les émirs du Golfe ».

Nathalie Goulet

Mais la France n’est pas la seule, évidemment : « Les USA ont une alliance plus que forte : dans la région pour eux, c’est Israël et l’Arabie Saoudite, malgré ce qu’on a dit sur un supposé retrait du Golfe —oui, il y a moins d’intérêt, mais non ils ne se retirent pas. Les Américains font encore la pluie et le beau temps dans le Golfe, et la France est un peu le partenaire de compensation dans la région. On nous promet beaucoup —50 milliards d’investissements en France, et finalement peu ont été effectués ».

Chesnot porte un jugement critique à l’encontre de l’action de l’Elysée à l’égard de l’Arabie Saoudite : « Le bilan pour François Hollande est mitigé : oui, il y a eu une coopération forte, mais ce n’est pas aussi glorieux que ce que nous disent les politiques : rappelez-vous du tweet de Manuel Valls sur les 10 milliards de commandes. Non, quelques milliards, et c’étaient des contrats anciens ». Plus grave encore : la France « se fait entrainer dans des dossiers où nous pourrions être plus prudents : au Yémen notamment ». Et Chesnot d’apporter certains chiffres ignorés par la plupart : « il y a eu 8000 morts et nous fournissons armes et photos satellites. On ne dit rien des massacres : 140 morts et plus de 500 blessés à Sanaa ».

Les Saoudiens jouent-ils le jeu des terroristes ? Pour notre invité, l’Arabie est plutôt un clan concurrent des mouvements terroristes actuels : « l’Arabie lutte contre le terrorisme : c’est un vrai concurrent. Elle a été frappée par des attentats violents. L’Arabie, c’est le centre du Wahhabisme. Elle exporte sa vision de l’islam, le salafisme, le wahhabisme un peu dans le monde entier. Et puis elle a participé au Djihad, notamment en Afghanistan en 1979-1980, pour lutter contre l’Union soviétique ». En des termes diplomates, Chesnot souligne les « dérives sur le dossier syrien », notamment « avec le Front Al-Nosra, ou d’autres, des mouvements salafistes qui ne sont pas tous terroristes selon l’ONU, mais qui ne sont pas des modérés ». Clairement, « l’Arabie Saoudite et le Qatar ont aidé et armé des mouvements parfois proches d’Al Qaeda ».

L’intention des monarchies du Golfe diverge nettement de notre pays, malgré certaines apparences : « comme la France et la Turquie, ils pensaient que Bashar el-Assad allaient tomber en trois mois. Donc on a encouragé l’opposition modérée syrienne au début pacifique ». En définitive : « les pays du Golfe n’ont pas le même agenda. Qui a bénéficié de l’aide du Qatar ? Pas les laïcs, les libéraux ou les jeunes bloggeurs, mais les Frères Musulmans, puis les salafistes. Cette djihadisation de la guerre en Syrie est largement due au Qatar ou à l’Arabie Saoudite —à la Turquie aussi ». Ainsi les Français ont-ils « un peu fermé un œil » et laissé faire, « sans vouloir voir que l’Arabie Saoudite et le Qatar djihadisaient l’opposition syrienne ».

Autre point sous-estimé : l’influence du Koweït : « c’est un peu l’angle mort du Golfe ». Une demi-douzaine de grands financiers du djihadisme y vivent sans être inquiétés, « mais tout le problème est que ces gens-là appartiennent aux grandes tribus, et il y a un équilibre social compliqué ».

Un faux procès au Qatar ? « Non, le Qatar ne rachète pas la France » : et de préciser : « en fait, s’il y avait un classement, ce sont les Emirats qui arriveraient en tête, eux qui ont investi 3,7 milliards. Viendrait ensuite le Qatar avec 1,7 milliards, puis 830 millions pour les Saoudiens ». Car en définitive, « les Qatariens investissent davantage à Londres ». Ainsi Chesnot affirme-t-il « qu’on leur fait un faux procès sur ce point », et d’estimer que « l’argent de ces pays n’est pas de l’argent sale », et les investissements « réalisés en pleine légalité ».

Plutôt que le commerce, Chesnot et Malbrunot préfèrent pointer du doigt « les accointances sur le financement de mosquées », évoquant celle de Nice ayant fait polémique au printemps, « financée à titre personnel par le ministre saoudien aux Affaires religieuses ». Et la France est loin d’être la seule touchée : notamment, « la diffusion de l’idéologie wahhabite-salafiste est en train de changer la nature de l’islam au Sahel, là où régnait un islam animiste, tranquille ». Ainsi « l’argent du Golfe est-il en train de polluer l’islam local depuis dix ou quinze ans : les femmes portent le hijab, alors que ce n’était pas leur tradition ».

Christian Chesnot

Mais alors que faire ? Chesnot n’est pas dépourvu « il faut plus de transparence, de clarté, ou parfois de fermeté » : « la Suisse a refusé de livrer des obus ou munitions à l’Arabie Saoudite pour sa guerre au Yémen, pour ne pas violer l’embargo de l’ONU ». Autre exemple : Bruno Le Maire, qui a laissé au coffre du Quai d’Orsay une montre cerclée de diamants de 85000€. Une élégante intransigeance qui fait dire à Christian Chesnot que l’on « peut aussi avoir une attitude plus responsable, moins facile ».

sputniknews

Bruno Le Maire

Liens liés a l'article.sputniknews

Accueil

éditeur : Frank Brunner | ouverture : 11 novembre 2000 | reproduction autorisée en citant la source