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La Presse, 8 novembre 2016

Corruption : Un maire couvert de cadeaux par des entrepreneurs

par Vincent LAROUCHE


Claude Dauphin

Séjour à l’hôtel de 3000 $, bonnes bouteilles, spectacle de Madonna : comme ancien président du Comité exécutif de la Ville de Montréal et comme maire d’arrondissement, Claude Dauphin aurait abusé de ses fonctions en acceptant d’être couvert de cadeaux par des entrepreneurs à qui il accordait des millions de dollars en contrats publics, selon la preuve amassée par l’Unité permanente anticorruption (UPAC) dans le cadre d’une enquête pour fraude, abus de confiance et corruption dans les affaires municipales.


Canada

« Les infractions ont été commises entre le 16 mai 2007 et le 9 septembre 2009 par Claude Dauphin, [qui est devenu depuis] maire de l’arrondissement de Lachine », lit-on dans une nouvelle déclaration assermentée d’un enquêteur affecté au projet Fronde, une vaste enquête de l’Unité permanente anticorruption sur divers soupçons de corruption à Montréal pendant le règne de l’ancien maire Gérald Tremblay.

Gérald Tremblay

Le document, daté du 18 août 2016, visait à justifier une perquisition au chic hôtel Quintessence de Mont-Tremblant, où M. Dauphin ainsi qu’un autre ancien président du comité exécutif, Frank Zampino, auraient séjourné aux frais de l’entrepreneur Paolo Catania. La Presse a récemment obtenu copie du document au palais de justice de Montréal. Les allégations des policiers n’ont pas été testées en cour, et aucune accusation n’a été déposée à ce stade dans le dossier.

Frank Zampino

Les prétentions des policiers s’appuient sur plusieurs documents saisis lors de perquisitions précédentes, mais aussi sur plusieurs témoins qui accablent Claude Dauphin. L’un d’eux est Claude Léger, directeur général de la Ville de Montréal de 2006 à 2009, qui avait témoigné à la commission Charbonneau à ce sujet et a répété la même chose à l’Unité permanente anticorruption. Il affirme qu’en juillet 2008, à peine une semaine après avoir été nommé président du Comité exécutif, Claude Dauphin est venu le voir à son bureau pour lui remettre une liste écrite de firmes. « Claude Léger a dit à Claude Dauphin qu’il ne toucherait pas à ça. Claude Dauphin a rétorqué à Claude Léger que ça faisait partie de son rôle de lui demander ça », résume le policier de l’Unité permanente anticorruption. M. Dauphin a déjà formellement nié avoir tenu de tels propos.

Claude Léger

Mais M. Léger n’est pas seul à alimenter l’Unité permanente anticorruption. Rencontrée séparément par les enquêteurs, Jocelyne Dragon, directrice générale de l’arrondissement de Lachine de 2007 à 2008, a été encore plus directe au sujet de M. Dauphin, qui est maire de Lachine depuis 2005. Elle raconte comment il demandait que ses connaissances chez les entrepreneurs soient traitées en « VIP » (l’expression était de lui, dit-elle). Un rapport interne de la Ville de Montréal rédigé en 2012 avait déjà fait état de l’utilisation de cette expression par M. Dauphin. Selon Mme Dragon, la liste des « VIP » comprenait les hommes d’affaires Franco Minicucci, Paolo Catania et Tony Magi, tous accusés au criminel depuis. M. Magi, qui avait été victime d’un kidnapping en 2005, puis d’une tentative de meurtre en 2008, a été décrit par le Service de police de la ville de Montréal ces dernières années comme « lié de près aux derniers événements impliquant le crime organisé » à Montréal. En 2009, il a avoué à The Gazette qu’il était partenaire d’affaires avec le fils du parrain de la mafia, Vito Rizzuto.

Antonio Magi

Rosaire Sauriol, ancien responsable du développement des affaires pour la firme de génie Dessau, a quant à lui raconté à l’Unité permanente anticorruption avoir fait du financement politique pour M. Dauphin « car il voulait demeurer un fournisseur de l’arrondissement Lachine ». Il a aussi expliqué que Claude Dauphin « n’a jamais payé de facture lors de leurs rencontres ». Et des rencontres entre les deux hommes, il y en avait : l’agenda de Sauriol, obtenu par la police, évoque des repas dans divers restaurants, des rondes de golf, des parties de hockey et un spectacle de Madonna dans une loge du Centre Bell. M. Sauriol a parlé à la police contre l’assurance que ses propos ne seraient pas utilisés pour l’accuser lui-même.

Rosaire Sauriol

L’ancienne directrice générale de Lachine a expliqué aux policiers que Claude Dauphin lui avait présenté l’entrepreneur Paolo Catania comme un « ami ». M. Catania est présentement accusé de fraude dans le cadre de l’affaire du Faubourg Contrecoeur, où il avait mis la main sur un énorme terrain de la Ville pour une fraction de sa valeur. Or, des documents saisis par la police chez Construction Frank Catania et son dirigeant démontrent que l’entreprise avait offert toutes sortes de bouteilles de vin à M. Dauphin : Tignanello, Farnito, Liano, Guado al Tasso, entre autres. MM. Catania et Dauphin mangeaient souvent ensemble et, un jour, l’entrepreneur a inscrit à son agenda que l’élu voulait prendre la prochaine facture lorsqu’ils se reverraient. Les policiers ont aussi découvert que Catania avait payé 3000 $ pour que Claude Dauphin séjourne à l’Hôtel Quintessence en 2008. Or, selon les calculs de la police, l’élu municipal était intervenu doctement dans l’octroi de contrats à Catania d’une valeur totale de 37,5 millions dans le cadre de ses fonctions.

Paolo Catania

Claude Dauphin, qui dirige aujourd’hui son propre parti politique dans son arrondissement de Lachine, n’a pas voulu commenter les allégations de l’Unité permanente anticorruption lundi 7 novembre 2016. « Le maire Claude Dauphin ne commente pas les allégations ; il respecte le processus d’enquête », a déclaré son porte-parole, Denis Gaumond. En mai 2015, M. Dauphin avait fourni une déclaration à la commission Charbonneau dans laquelle il niait avoir fourni une liste d’entrepreneurs à favoriser et niait avoir « tenté d’influencer de quelque façon que ce soit le processus d’octroi des contrats ». Il dénonçait aussi « l’opportunisme » de Claude Léger, qu’il qualifiait de témoin « peu fiable ».

Vincent LAROUCHE

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