retour article original

samedi 24 juin 2017
Vous êtes ici Accueil Informations internationales Afrique Cameroun
Le Courrier, 11 novembre 2016

Cameroun : Le WWF sur le banc des accusés

par Nathalie GERBER McCRAE


Des Baka

Une ONG accuse le WWF d’avoir contribué à l’expulsion des indigènes Baka de leurs forêts et à la violation de leurs droits humains au Cameroun.


Cameroun

L’information circule tel un sous-marin dans l’océan du Web depuis plusieurs mois : en février 2016, Survival International a déposé une plainte contre le Fonds mondial pour la nature (WWF) (1) auprès de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), dans le cadre d’un mécanisme lié à ses principes directeurs à l’attention des entreprises multinationales. L’ONG de défense des droits des peuples indigènes accuse le WWF de former et de financer des gardes-faune coupables de maltraitances envers des indigènes Baka vivant en marge des parcs nationaux de Lobeke, de Boumba Bek et de Nki, dans le sud-est du Cameroun.

Les témoignages sont accablants : « Les éco-gardes nous ont emmenés à la base du WWF, tandis que les autres, restés au village, recevaient l’ordre de s’asseoir dehors et de fixer le soleil. Nous avons été battus toutes la journée avec des machettes. Nous n’arrivions plus à marcher et nous avons failli mourir sur la route... », raconte un Baka à Survival International.

L’ONG s’est rendue à plusieurs reprises sur place pour écouter victimes et observateurs –parmi lesquels des anciens employés du WWF– et se procurer les rapports médicaux attestant des mauvais traitements. Elle a documenté une trentaine d’incidents entre 2001 et 2014 (2) : menaces, intimidations, mise à feu de campements et de villages, passages à tabac, torture, décès. Chaque fois, les violations sont commises par des gardes-faune qui, faute d’avoir les moyens d’arrêter les responsables d’activités de grand braconnage (gorilles, éléphants), s’en prennent aux autochtones qui s’aventurent dans les aires protégées.

Entre 40000 et 70000 Baka (3) –péjorativement appelés pygmées– habitent dans cette région du Cameroun qui fait partie du bassin du Congo et abrite la deuxième plus grande forêt primaire du monde après l’Amazonie. Entre 2001 et 2005, la création de ces aires protégées d’une superficie de 9200 km² et dédiées à la sauvegarde d’écosystèmes fragiles et au tourisme a signifié l’expulsion des Baka. Ces derniers, relocalisés le long des routes, en marge des parcs nationaux, sont souvent victimes de maladies, souffrent d’une alimentation appauvrie et tombent parfois dans l’alcoolisme, indique Survival.

Dans sa plainte (4), Survival International reproche en premier lieu au WWF d’avoir contribué à l’éviction des Baka. Selon l’ONG, le WWF a fourni l’aide financière et logistique indispensable à la création des aires protégées ; il ne pouvait pas ignorer que le ministère des Forêts et de la Faune du Cameroun s’appuyait sur un code forestier qui classifie les aires protégées de « forêts permanentes de l’Etat », avec pour conséquence l’expropriation du droit de propriété coutumier des individus, familles et communautés sur les terres en question.

De nombreux Baka continuent de se rendre sur leurs terres ancestrales pour chasser de petits animaux, pêcher la crevette, cueillir des plantes médicinales et des mangues sauvages et procéder à des rituels. Au risque de tomber sur des gardes-faune accompagnés des hommes du Bataillon d’intervention rapide contre le braconnage (BIR) qui patrouillent lourdement armés. Survival International accuse ainsi en second lieu le WWF de promouvoir une approche militariste de la surveillance des parcs, en formant les gardes et le Bataillon d’intervention rapide et en leur fournissant véhicules et équipements.

Des membres du Bataillon d’intervention rapide contre le braconnage dans le parc national de Bouba N’Djidda, en 2012

L’implication du WWF ne laisse pas d’étonner. En effet, ce dernier se targue d’être la première organisation de conservation de la nature à avoir reconnu les droits revendiqués par les peuples indigènes au niveau international ; en 1996 déjà, l’organisation au Panda s’engageait à ne pas encourager ni soutenir les projets n’ayant pas reçu au préalable le libre consentement exprimé en connaissance de cause des communautés indigènes concernées.

En 2014, après de multiples alertes lancées par Survival International et d’autres ONG, le WWF reconnaît qu’il y a eu des violations et mandate une enquête menée par des experts indépendants, de concert avec la Commission nationale des droits de l’homme et des libertés du Cameroun. Si Survival International n’a pu se procurer le rapport de cette mission, un de ces experts confirme au Courrier que « des violations des droits humains des Baka par les gardes des parcs nationaux ont bien été constatées ».

Aujourd’hui, la plainte de Survival International plonge dans l’embarras le bureau du Point de contact national suisse de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), habilité à traiter la plainte. Nadja Meier avoue que c’est la première fois qu’une plainte engage deux ONG l’une contre l’autre : « Nous devons dès lors examiner si les ONG peuvent être considérées comme des multinationales au sens des directives de l’Organisation de coopération et de développement économiques et si ces dernières sont applicables à leur égard ».

Pour Michael Hurran, responsable de campagne auprès de Survival International, il est clair que « les ONG doivent s’en tenir aux mêmes normes que les entreprises. Le WWF est une énorme organisation qui a les moyens de faire son travail correctement (182 millions de francs de revenus en 2015, ndlr). Si les grandes organisations de la conservation de la nature peuvent s’en tirer en finançant des abus de droits humains, alors quels espoirs avons-nous d’obtenir des multinationales ou des gouvernements qu’ils prennent leurs responsabilités ? »

Si la plainte est jugée recevable, l’Organisation de coopération et de développement économiques soutiendra les parties dans la recherche d’un accord mutuellement acceptable. Michael Hurran espère « une décision contraignante, selon laquelle le WWF accepte de respecter les principes qu’il a lui même formulés mais jamais mis en pratique ». Soit un soutien financier aux Baka pour faire valoir leurs droits à la terre et aux ressources, la mise en place d’un monitoring des actions des gardes-faune et l’assurance que les Baka puissent exprimer leur consentement pour toute activité future.

Des Baka

Des « héros » sacrifiés sur l’autel de la biodiversité

Dans sa publication Parks need people (5) (« Les parcs ont besoin d’habitants »), Survival International rappelle que notre planète compte 120000 aires protégées qui occupent 14 % de sa surface (6). En parallèle, l’ONG de défense des droits des peuples indigènes recense 10000 personnes déjà chassées de leurs terres en Inde, 500000 menacées de l’être en Thaïlande et 50000 déplacées en Afrique. Au nom de la protection de la biodiversité et de la lutte contre le réchauffement climatique, mais aussi pour générer de nouveaux revenus grâce aux activités touristiques.

Révélateur du malaise : l’impact des activités de conservation sur les peuples indigènes est devenu la priorité de la rapporteure spéciale des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones. Dans son dernier rapport (7), Vicki Tauli-Corpuz dénonce le trou béant qui existe entre les bonnes intentions des normes législatives internationales et des directives internes d’organisations, telles que le WWF et l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN), et la réalité du terrain : « En 2014, moins de 5 % des aires protégées sont gérées par des peuples indigènes. Pourtant ce sont eux les héros de la conservation de la nature : le 80 % des zones les plus riches en biodiversité se trouve sur leurs terres ».

Victoria Tauli-Corpuz

Pour Vicki Tauli-Corpuz, elle-même indigène des Philippines, on ne peut plus se réfugier derrière la faiblesse des lois nationales : « Les organisations de protection de la nature ont des positions importantes dans les pays où l’Etat de droit n’est pas garanti. Elles feraient bien de se servir de leur influence ». Dans le bassin du Congo, pour prolonger le cas des Baka, les quelque 50 millions de personnes habitant la forêt ne disposent pas de sécurité foncière sur leurs terres traditionnelles, selon l’ONG Rainforest Foundation UK (8).

Les organisations de la conservation de la nature pourraient donc simplement refuser de s’engager dans tout nouveau projet d’aire protégée si les droits humains des communautés concernées ne sont pas respectés. Mais en ont-elles la volonté ? Les aires délimitées dans le cadre des accords internationaux de réduction des émissions de CO2 provenant de la déforestation et de la dégradation des forêts (REDD+) permettent aux Etats de monnayer des crédits-carbone. Pour Survival International, « ces grandes organisations sont désormais devenues des intermédiaires sur ce marché lucratif ».

Que sont les parcs sans leurs habitants ? demande Survival International. Une « nature sauvage » mise en scène, avec des points d’eau creusés près des hôtels pour attirer des animaux et des vues dégagées pour que les visiteurs puissent prendre des photos, alors qu’autour de ces aires protégées les forêts sont plus exploitées que jamais. L’ONG a dans sa ligne de mire l’entreprise française Rougier, partenaire officielle du WWF dans le cadre du Global Forest & Trade Network (GFTN), qui promeut la bonne gestion forestière et le commerce responsable. Selon Survival, Rougier est en train de déboiser une vaste zone de forêt tropicale dans le sud-est du Cameroun, sans le consentement des communautés Baka.

Un camion de Rougier chargé de bois

Un espoir tout de même pour les peuples indigènes : lors du dernier congrès de l’IUCN, en septembre 2016, ils ont obtenu le droit de devenir membres à part entière de l’organisation. Le changement viendra-t-il de l’intérieur ?

Des Baka

« Nous ne tolérons pas les comportements abusifs »

Interrogé par email, Hanson Njiforti, directeur national du WWF au Cameroun, n’a pas répondu à la question de l’implication de son organisation dans l’éviction des Baka de leurs forêts à la création des trois parcs nationaux entre 2001 et 2005. Impossible également d’en savoir plus sur la position du WWF quant aux allégations de séquestration et de mauvais traitements qui auraient eu lieu dans une de ses bases.

En revanche, Hanson Njiforti a évoqué les mesures prises par le WWF pour tenter de mettre fin aux violences dont sont victimes les Baka : « Nous informons systématiquement le ministère camerounais des Forêts et de la Faune des accusations portées à notre connaissance et lui demandons de procéder à des enquêtes internes ». S’agissant des accusations les plus récentes, le WWF affirme avoir saisi le ministère des Affaires sociales et la Commission nationale des droits de l’homme et des libertés, et avoir offert son soutien pour organiser des enquêtes indépendantes.

Un Baka

Hanson Njiforti explique également que le WWF travaille en étroite collaboration avec « une ONG indépendante de défense des peuples autochtones » pour améliorer le recensement et le suivi des plaintes, avant de les relayer aux ministères concernés. « Nous avons rendu les représentants du gouvernement, y compris à l’échelon ministériel, attentifs au fait que le WWF n’était pas prêt à tolérer les comportements abusifs des gardes-faune envers les Baka ou toute autre communauté locale ».

Le WWF Cameroun confirme par ailleurs que les formations qu’il organise à l’attention des gardes-faune incluent la question du respect des droits humains. Pour ses employés, le directeur national assure avoir mis en place « un système de procédures internes très strict, en particulier pour assurer le respect des droits des peuples autochtones, qui va jusqu’au licenciement en cas d’abus avéré, ce qui n’a jamais été le cas ».

L’avènement d’un partenariat direct entre les organisations de conservation de la nature et les communautés indigènes qui vivent sur les aires protégées est également à l’ordre du jour du WWF. Hanson Njiforti révèle que le WWF a joué un rôle clé pour l’établissement, à Moloundou, dans le sud-est du Cameroun, de la première forêt communautaire gérée directement par les Baka. « De plus, dans cette même région, 13 zones de chasses communautaires totalisant plus de 600000 hectares ont été attribuées aux communautés locales et sont gérées par des comités locaux dont les Baka sont membres à part entière ».

Nathalie GERBER McCRAE

Vue de la forêt de Moloundou

Vidéo : Les Baka demandent la fin des abus commis au nom de la protection de la nature

https://www.youtube.com/watch?v=sydQv2HrBTk

Droit de réponse

Nous faisons à votre article du 11 novembre dernier, relatif aux accusations de Survival International incriminant le Groupe Rougier au Cameroun.

En réaction à ces allégations calomnieuses, le Groupe Rougier a procédé en mai dernier à une mise au point pour éviter la désinformation.

En réaction aux allégations calomnieuses portées par Survival International sur les activités de Rougier au Cameroun, le Groupe tient à réagir fermement face à des propos malveillants ainsi qu’à des faits mensongers.

Rougier tient également à rappeler que les accusations de l’organisation Les Amis de la Terre, citées par Survival International et remontant à 2002, ont toutes été classées sans suite par les justices camerounaise et française.

Rougier est un Groupe familial engagé de longue date dans la gestion responsable des forêts du Bassin du Congo, respectueux aussi bien de l’environnement que des populations qui vivent dans et en périphérie des concessions forestières qui lui ont été légalement attribuées par les Etats.

Rougier agit dans le strict respect des lois qui lui sont applicables. En outre, assumant pleinement ses responsabilités,

Rougier a été précurseur depuis déjà une dizaine d’années dans la mise en place d’une politique de certification de bonne gestion forestière. Le Groupe rappelle ainsi que les surfaces forestières gérées au Cameroun sont auditées chaque année par des tierces parties indépendantes et intégralement certifiées.

Dans sa démarche permanente de responsabilité sociale et environnementale, Rougier est en outre fortement engagé sur le terrain et mène notamment des actions volontaires importantes en faveur du développement local.

Rougier a ainsi mis en place depuis de nombreuses années des équipes sociales dédiées afin d’animer des plateformes de concertation avec les populations locales et les différentes parties prenantes. En vue de renforcer et d’améliorer son approche, le Groupe s’appuie également sur des expertises externes fournies notamment par des ONG spécialisées, qu’elles soient locales ou internationales.

« En réaction aux accusations de Survival International, nous réaffirmons fermement et avec fierté l’engagement qui est le nôtre en matière de bonne gestion forestière respectueuse des populations autochtones », a déclaré le Directeur RSE, Paul Emmanuel Huet.

Dans ce contexte, le Groupe Rougier s’inscrit en faux face aux accusations graves qui lui sont portées et mettra rapidement en œuvre les moyens de défense qu’il jugera appropriés à l’encontre de ces propos diffamatoires portant atteinte à l’entreprise mais également à l’ensemble des salariés du groupe.

Paris, le 26 mai 2016

Notes :

(1) La plainte est dirigée contre le WWF International, car la responsabilité légale des activités du WWF Cameroun lui incombe.

(2) En 2001 déjà, l’ONG Forest Peoples Programme dénonçait les violences exercées par les gardes-faune à l’égard des Baka à l’occasion d’une conférence à Kigali, au Rwanda, à laquelle assistaient des membres du WWF.

(3) Avec les Bagyeli et les Bedzan, les Baka représentent 0,4 % des 20 millions d’habitants du Cameroun.

(4) La plainte de 228 pages est publiée sur le web : http://bit.ly/2eNtUGs

(5) Parks need people, http://bit.ly/2eFt3Eu

(6) La Convention sur la diversité biologique s’est fixé pour objectif de protéger 17 % des aires terrestres et d’eaux intérieures, plus 10 % d’aires côtières et marines.

(7) http://bit.ly/2bM7ZNh

(8) L’étude est citée dans l’article de Simon Counsell, directeur de Rainforest Foundation UK : http://bit.ly/28Ml3Db

Liens liés a l'article.Le Courrier

AUTEURS 

  • Nathalie GERBER McCRAE

  • Accueil

    éditeur : Frank Brunner | ouverture : 11 novembre 2000 | reproduction autorisée en citant la source