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La Presse, 18 novembre 2016

Burundi : La chanson que les autorités ne veulent pas que vous écoutiez

par Jean-Thomas LEVEILLE


Jean Claude Niyonzima, soupçonné d’être un membre de la milice du parti au pouvoir, et qui s’était caché dans un égout, supplie des soldats de le protéger de la foule, à Bujumbura, le 7 mai 2015

Appeler au respect des droits de la personne n’est pas sans risque, au Burundi. Une émission de radio a été suspendue... pour avoir diffusé une chanson sur la question. La pièce aux allures de rap est contraire aux « valeurs démocratiques » du pays, selon les autorités ; d’autres y voient plutôt un « prétexte » pour faire taire la contestation de la part d’un régime en pleine « dérive autoritaire ». Mais que dit cette oeuvre musicale que les autorités burundaises ne veulent pas que vous écoutiez ?


Burundi

L’accusation est à peine voilée : « Droits de l’homme bafoués par ceux qui devaient les faire respecter », chante le groupe burundais KGB, dans un passage en français d’une chanson qu’il vaut mieux ne pas diffuser, au Burundi. Policiers et administrateurs de l’État y commettent des exactions, précise le chanteur en kirundi, la langue nationale de ce petit pays des Grands Lacs africains voisin du Rwanda en proie à une sanglante crise politique depuis un an et demi.

L’affirmation n’est pas sans rappeler le rapport des Nations unies sur la situation au Burundi, en septembre 2016, qui dénonçait des « violations graves, [...] systématiques et constantes » commises principalement par des agents de l’État ou qui y sont liés et qui s’alarmait du « grand danger de génocide ».

La chanson viole ainsi le principe de « présomption d’innocence », explique le président du Conseil national de la communication (CNC) du Burundi, Ramadhan Karenga, contacté par La Presse. L’organisme est indépendant du pouvoir, affirme cet ancien ministre de la Communication de l’actuel président burundais Pierre Nkurunziza. Il indique que toute chanson qui porte atteinte à « la vie privée » et au « respect des textes de la législation » est interdite, au Burundi.

Ramadhan Karenga

La radio Isanganiro, l’une des rares stations indépendantes ayant recouvré le droit d’émettre après le coup d’État raté de mai 2015, a été sanctionnée pour avoir diffusé la chanson durant l’émission Karidiridimba, une tribune téléphonique qui donne la parole aux Burundais vivant à l’étranger. L’émission en question a été suspendue des ondes pour un mois. Les remontrances du Conseil national de la communication à la radio Isanganiro ne concernent « pas seulement la chanson », explique Ramadhan Karenga, qui lui reproche d’avoir évoqué le rapport d’une association de défense des droits des prisonniers qui accusait lui aussi les autorités d’exactions.

« Compte tenu du contexte, nous trouvons normal de nous abstenir [de diffuser cette chanson] », a indiqué à La Presse le directeur d’Isanganiro, Samson Maniradukunda. « Le contexte dans lequel nous travaillons est difficile », reconnaît-il en marchant sur des oeufs.

Samson Maniradukunda

La diffusion de la chanson est « un prétexte » utilisé par le pouvoir pour faire taire une émission qu’il « n’aime pas », car les gens qui y participent « sont libres » de s’exprimer puisqu’ils vivent à l’étranger, affirme un ancien journaliste d’Isanganiro, qui a demandé à La Presse de taire son identité pour des raisons de sécurité. « C’est une mise en garde pour dire qu’il ne faut plus donner la parole aux gens qui critiquent le gouvernement ».

L’ancienne présidente d’Isanganiro, Jeanine Nahigombeye, qui vit aujourd’hui en exil, abonde dans le même sens, estimant que « c’est dans la logique du gouvernement actuel de faire taire tout le monde, de ne pas accepter de critique, même des chansons ». « Le gouvernement ne veut que des propagandistes », s’exclame-t-elle.

Jeannine Nahigombeye

Le Burundi n’est pas le premier pays à censurer des chansons, souligne Frank Chalk, de l’Institut montréalais d’études sur le génocide et les droits de la personne de l’Université Concordia, rappelant que la musique de Bob Marley avait été interdite en Afrique du Sud sous le régime d’apartheid. « C’est souvent un signe précurseur du désespoir du régime », qui se sent « anxieux et vulnérable », dit-il.

Frank Chalk

Ce genre de pratique est typique d’un gouvernement qui tente d’assoir son pouvoir, de passer de l’autoritarisme au totalitarisme, analyse la professeure Marie-Ève Desrosiers de l’Université d’Ottawa, spécialiste des Grands Lacs africains. Cette « dérive autoritaire » a commencé bien avant le début de la crise, en avril 2015, dit-elle, mais le régime burundais semble maintenant dans « une stratégie de survie ».

Marie-Ève Desrosiers

Les autorités burundaises ont lancé un recensement des gens ayant un lien d’emploi avec l’État où figure l’appartenance ethnique, rapportent Radio France internationale (RFI) et Deutsche Welle (DW). Quelque 100000 personnes seraient concernées par l’opération, qui suscite de vives inquiétudes au pays ainsi qu’à l’étranger, où l’on s’alarme du risque de génocide. Le gouvernement explique vouloir ainsi s’assurer de respecter l’équilibre entre Tutsis et Hutus prévu par la Constitution du Burundi ; or, les quotas ethniques ne concernent que la police, l’armée et le Parlement, mais pas la fonction publique, a indiqué à DW le spécialiste du Burundi Filip Reyntjens, professeur à l’Université d’Anvers, en Belgique.

Jean-Thomas LEVEILLE

Filip Reyntjens

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