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Le Courrier, 22 janvier 2017

La Guyane française est hantée par le suicide

par Christophe KOESSLER


Les jeunes Amérindiens français de Guyane sont proportionnellement cinq à dix fois plus nombreux à s’ôter la vie que les adolescents de métropole. Le symptôme d’un malaise plus vaste.


Guyane française

« Je me demande si nous sommes encore, nous autres Amérindiens, considérés comme des sous-hommes », a déclaré, le 31 novembre 2016, à Paris, Alain Mindjouk, un autochtone kalina teleweyu de Guyane française, lors d’un colloque consacré au problème de l’« épidémie » de suicides chez les jeunes dans ce département d’outre-mer d’Amérique du Sud (1).

Alain Mindjouk

Les Amérindiens tirent la sonnette d’alarme depuis 2003 déjà : les adolescents qui vivent à l’intérieur des forêts de Guyane sont cinq à dix fois plus nombreux à se donner la mort que leurs camarades de France métropolitaine.

Les causes sont profondes, à en croire un rapport détaillé de la sénatrice Aline Archambaud et de la députée Marie-Anne Chapdelaine, élaboré sur la demande du premier ministre de l’époque, Manuel Valls, à la suite d’une visite sur place en 2015 : non reconnaissance des cultures et des langues amérindiennes par les autorités, manque de perspectives économiques et d’activités dans les villages, éloignement scolaire, école inadaptée, écartèlement entre tradition et modernité, absence d’infrastructures de base (eau, électricité, etc.), contamination au mercure des rivières et des sols, etc.

Aline Archambaud

« Un grand trouble identitaire mine ces populations, et notamment les jeunes, tiraillés entre le monde dans lequel ont vécu leurs grands-parents et celui dans lequel, déjà, ils se meuvent avec plus d’aisance que leurs parents », constatent les deux élues. « Ce trouble est amplifié par un fort sentiment d’humiliation, lié aux jugements stigmatisants et aux commentaires désobligeants dont les Amérindiens sont régulièrement victimes ».

Marie-Anne Chapdelaine

Si d’autres pays voisins d’Amérique latine, comme la Colombie ou le Brésil, ont adopté l’éducation bilingue dans les écoles des territoires autochtones, ce n’est pas le cas de la France pour les quelque 10000 indigènes qui vivent en Guyane. Les autorités tricolores ignorent délibérément la Convention 169 de l’Organisation internationale du travail sur les peuples indigènes, qu’elles n’ont pas ratifiée. Seuls des « intervenants en langue maternelle » sont parfois présents dans les classes, au compte-goutte.

Mais le décalage n’est pas que linguistique : « Certes, l’école apporte beaucoup à tous les enfants, les Amérindiens comme les autres. Toutefois, les valeurs "républicaines hexagonales" ne sont pas toutes concordantes avec celles des traditions des peuples autochtones », relèvent les rapporteuses, qui observent que les enseignants ont de la peine à reconnaître la valeur des cultures des élèves et montrent parfois du mépris à l’égard des populations.

De surcroît, les apprentissages concernant la pêche, la chasse, le tressage, le pistage et les activités traditionnelles et initiatiques ne sont pas enseignés dans les classes, et les horaires ne sont pas aménagés de sorte que les enfants puissent se former dans ces domaines. « L’école n’est pas du tout adaptée à notre façon de vivre, on y perd son identité », a témoigné l’Amérindienne Teko Tiwan Couchili, lors du colloque de Paris.

Teko Tiwan Couchili

L’éloignement des établissements scolaires à partir du degré secondaire pose des problèmes kafkaïens aux populations, à en croire les élues françaises : « Aller à l’école suppose de se lever très tôt, de faire plusieurs heures de pirogue par jour dans des conditions souvent difficiles et aléatoires. Pour d’autres, les collégiens par exemple, cela signifie s’exiler dans une localité à deux ou trois jours de navigation de sa famille, dans un milieu nouveau, soit un internat (qui ferme le week-end), soit une famille d’accueil (peu formée et parfois peu motivée) ».

Pour ces élèves, peu préparés, l’expérience se révèle souvent douloureuse et parfois couronnée d’un échec scolaire. « De retour au village, on découvre qu’aucun débouché économique au sens moderne du terme ne sera possible. Il faut ajouter à cela la honte ressentie par les jeunes de revenir sans diplôme et le sentiment de culpabilité d’avoir provoqué pour la famille de nombreuses dépenses sans résultat ».

Avec à la clef un déchirement : « Leur retour au village se fait sous le signe de l’érosion de l’estime de soi, de l’absence de dialogue avec les parents, de la frustration liée à l’impossibilité d’accéder aux signes modernes du bien-être et de la réussite –le téléphone portable en premier lieu– et plus largement, de l’ennui et du désœuvrement. C’est dans ce contexte qu’ont lieu la plupart des suicides ».

Une fois ce diagnostic posé, Aline Archambaud et Marie-Anne Chapdelaine ont exhorté les autorités à l’action avec la présentation de pas moins de 37 propositions concrètes. Parmi elles, bien sûr : renforcer les dispositifs sanitaires de prise en charge des personnes en risques suicidaires, et améliorer les conditions de scolarisation, en offrant notamment de meilleures conditions de logement et d’alimentation aux élèves du secondaire. Mais aussi reconnaître simplement les cultures et les langues amérindiennes en Guyane, encourager les projets des jeunes dans les villages en créant un fonds de soutien, ou encore rouvrir la mission locale pour l’emploi de la commune de Maripasoula.

Vue de Maripasoula

Au-delà, les deux élues recommandent de mobiliser les connaissances ancestrales des Amérindiens sur la forêt pour y développer des activités comme la recherche en biodiversité, l’écotourisme, l’entretien des milieux naturels et l’exploitation durable des ressources.

Mais lors du colloque, qui a marqué la première année du dépôt de ces propositions, aucune avancée notable n’a été relevée, indique Yves Géry, auteur du livre Les Abandonnés de la République (2014), consacré aux Amérindiens de Guyane. Même la promesse de la ministre d’Outre-mer de financer le Conseil consultatif des peuples amérindiens à hauteur de 50000 euros, pour qu’il puisse exprimer les points de vue de la société civile autochtone auprès des autorités, n’a pour l’instant pas été tenue, souligne le magazine Outremers 360°.

Quant au projet de créer un collège au cœur de la lointaine région du Haut-Maroni, porté par Aikumale Alemin, l’un des seuls élus locaux autochtones, rien de concret non plus n’a vu le jour pour l’instant, malgré sa pétition.

Aikumale Alemin

L’adoption de la nouvelle loi sur « l’égalité outre-mer », dont l’intitulé est explicite, actuellement en discussion à l’Assemblée nationale, contraindra-t-elle le gouvernement français à agir enfin ?

Orpaillage illégal

Des orpailleurs pollueurs peu inquiétés

« La mission a pu constater la forte préoccupation des populations quant à leur contamination par le méthylmercure », note le rapport parlementaire. Sans tenir cette pollution pour une cause directe des suicides en Guyane, les élues françaises s’inquiètent de l’orpaillage illégal responsable d’une grave pollution dans les rivières et les forêts. Entraînant à son tour de graves intoxications chez les autochtones, en raison principalement de la consommation de poisson contaminé.

Environ 10000 orpailleurs, venant principalement du Brésil et du Surinam voisins par pirogues, exploitent quelque 300 sites clandestins, extrayant entre cinq et dix tonnes d’or par année (ce qui représente 200 à 400 millions de dollars).

Si l’Etat français mène des opérations de police, appuyées par l’armée, contre cette exploitation, son action reste largement insuffisante aux yeux de nombreux observateurs. Les chercheurs d’or opèrent jusque dans le Parc amazonien de Guyane. Les administrateurs de la zone protégée ont calculé que le nombre de sites clandestins a augmenté de 24 % en 2016.

L’association locale Hurleurs de Guyane, spécialisée dans le domaine, estime que la solution passe par une coopération renforcée avec le Brésil et le Surinam. Mais des exploitants internes à la Guyane sont également apparus et ne sont pas stoppés, a témoigné la sénatrice guyanaise Chantal Berthelot au colloque du 31 novembre 2016 : « Nous avons, sur la rivière Waki-Tampoc, douze barges en train de pratiquer de l’orpaillage illégal ! C’est un furoncle sur le nez de la France ». L’Organisation des nations autochtones de Guyane a porté plainte contre l’Etat français pour manquement à son devoir, mais a été déboutée en premier instance. Un recours est pendant à Bordeaux.

Quelles sont les raisons de la mollesse des actions de l’Etat français ? « Nous constatons une absence de volonté politique en France métropolitaine depuis vingt-cinq ans, doublée d’un manque de moyens au niveau local pour permettre aux acteurs engagés dans cette lutte de faire leur travail correctement », répondent les Hurleurs de Guyane. Question de priorités aussi, complète le journaliste Yves Géry : « La gendarmerie concentre son action sur la sécurisation de la base de lancement des fusées Ariane en Guyane dans le contexte de la menace terroriste ».

Mais la situation pourrait changer. La société civile s’est emparée du sujet depuis trois ans, note l’association Hurleurs de Guyane : « Le dossier de l’orpaillage illégal est désormais au-dessus de la pile et cela oblige les autorités à se creuser la tête pour trouver des solutions », conclut-elle.

Christophe KOESSLER

Pollution des cours d’eau

Note :

(1) Le journaliste Yves Géry donne sur internet des extraits de témoignages livrés au colloque du 31 novembre. http://bit.ly/2jcGgYh

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