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lundi 26 juin 2017
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Sans-A, 26 janvier 2017

France : Malika, en cadence à l’usine

par Martin BESSON et Rémi-Kenzo PAGES


Depuis 25 ans, Malika passe ses nuits en apnée à l’usine de PSA Poissy. De 22h00 heures à 05h30, l’ouvrière automobile vit au rythme des gestes cadencés des machines, de la pression des chefs et des carrosseries de bagnoles qui défilent.


France

La nuit tombe. Seuls les néons de l’usine éclairent le site. Les hauts murs vitrés laissent entrevoir des machines surdimensionnées répéter inlassablement les mêmes mouvements. 21h30, un flot continu d’ouvriers, jeunes pour la plupart, relie la station du RER A aux portiques de PSA Poissy. Comme si un cortège reliait les rails à la zone industrielle. C’est là, quelque part sous les réverbères du parking du géant de l’automobile français que nous retrouvons Malika. Revêtue d’un gilet de sécurité fluo, l’ouvrière de nuit nous attend avant d’aller rejoindre à son tour la chaîne de production. Vingt-cinq ans qu’elle y partage éclats de rire et coups de gueule avec ses collègues.

Malika a de la gouaille et un certain franc parler. Son visage ne porte pas les traces des nuits qu’elle passe éveillée sur la chaîne de production. « On me dit que je fais plus 35 que 44 ans… Vous voyez comment je suis ? » demande-t-elle entre deux éclats de rires. Les années à l’usine paraissent avoir glissées sur elle. Aujourd’hui, Malika est PQG. « Ils nous ont mis ce mot là, mais je sais même pas ce que ça veut dire ». Derrière cet acronyme obscur, une fonction clef dont elle est fière, qui vise à assurer la qualité de chaque véhicule qui sort de l’usine : Porte Qualité Garantie.

Aucun défaut n’est permis. Malika est là pour s’en assurer. « Je contrôle la voiture, sur la chaîne, à l’affût du moindre détail. Je fais le tour, je contrôle les pédaliers, les freins. C’est un travail important, avec beaucoup de pression. On peut pas laisser passer la moindre faille. Je note les défauts, si c’est facile à rattraper, je le fais, vite fait ». Et où que l’on soit sur la chaîne de production, il faut aller vite. On s’épuise à effectuer sans cesse les mêmes gestes. « La métallurgie, c’est très dur. Alors, vingt-cinq ans à faire la même chose… Même si je change de poste, une voiture, c’est une voiture. C’est toujours les mêmes mouvements. T’es toujours debout. Tu piétines. Ça reste la même chose ».

A la sortie de l’adolescence, Malika suit les traces de son père, ouvrier de l’automobile, et entre chez PSA. Il lui apprend tout : comment se comporter à l’usine, s’imposer face aux collègues, aux chefs et surtout : résister face au rouleau compresseur de l’industrie, cette chaîne qui ne s’arrête jamais. Le premier poste qu’elle assume dans le groupe industriel, emboîter des pièces sur les véhicules, aura raison de son corps. « J’étais en préparation et je faisais un peu de tout : pare-choc, petites pièces, fils, lumières… Puis j’ai été en câblerie pour les faisceaux de planches de bord ». La fatigue et une tendinite à chaque bras, causée par la répétition des gestes, l’amènent à changer de poste et devenir PQG.

Aujourd’hui, Malika est l’une des doyennes de la nuit à PSA Poissy. « Tous les anciens ont fini par partir », lâche-t-elle dans un soupir. « Jeunes, on les regardait et on espérait ne jamais devenir comme ça. On les voyait boiter, monter mal les escaliers, à quarante ans avec le visage fripé. Avec les filles, on se disait oh là là… Maintenant, on est comme eux. Et avec le salaire bas comme eux. C’est un combat physique. On se sent jeune à l’extérieur, mais morte à l’intérieur, c’est mon médecin qui m’a dit ça ». Malika n’a guère d’espoir que les conditions de travail s’améliorent pour les générations futures. « Vous imaginez, les jeunes qui sont là, ils vont être pareils. Allez voir, avec les perceuses et tout, si vous pouvez y échapper ! »

En tout, ce sont 5098 salariés qui s’activent jour et nuit dans les ateliers du constructeur automobile, à Poissy. Une véritable ville dans la ville. Sauf que celle-ci ne s’arrête jamais. De l’emboutissage jusqu’au montage, en passant par le ferrage et la peinture, entre 1500 et 1920 voitures sont recrachées toutes les 24 heures par le tube gigantesque qui traverse les différents ateliers du site, jusqu’au « bout de l’usine ». Là, les derniers tests sont effectués. Les véhicules sont ensuite acheminés aux quatre coins du pays.

« Bosser la nuit, on fait ça pour le salaire, mais je me fais voler », s’indigne Malika qui n’a pas été augmentée depuis quatorze ans. Travailler la nuit lui rapporte 360 euros supplémentaires par mois, soit une paye de 2000 euros mensuels. Mais pour compenser ce salaire, PSA exige des ouvriers nocturnes une cadence accélérée. Le but ? Pallier aux retards qui seraient pris sur la chaîne en amont. « Ils disent qu’on doit rattraper les bagnoles des salariés qui travaillent la journée. La nuit, ils augmentent les cadences, on le ressent, et en même temps, ils suppriment des postes. On est environ 830 à bosser la nuit : bien moins que les équipes de jour ».

Pour Malika, c’est le coeur du problème : moins de monde que le jour pour faire sortir plus de voitures pendant la nuit. Une cadence infernale qui profite à la multinationale. D’autant que les objectifs sur le nombre de véhicules à produire quotidiennement varient. « C’est très opaque, parfois on fait plus, parfois on fait moins. Forcément, la nuit, tout va plus vite. C’est très difficile. En plus de ça, y’a les chefs aussi qui mettent plus de pression ».

La nuit, un seul représentant de la direction est présent. Loin des regards, les petits chefs de l’atelier en profiteraient pour abuser de leur autorité sur la chaîne. « On le vit mal, car y’a pas de respect. C’est une pression gratuite. Ils trouvent toujours quelque chose qui ne va pas ». Sur la chaîne, la concentration doit être maximale et l’ambiance se dégrade. « On n’a plus le temps de parler. Avant, on travaillait, on rigolait ensemble, on discutait. On faisait notre boulot, c’était super », se souvient Malika. « Maintenant, c’est chacun pour soi ». Cette tendance serait de plus en plus nette la nuit où les bataillons d’intérimaires, plus nombreux que les salariés embauchés en CDI, auraient, selon elle, plus de mal à résister aux pressions.

Alors que Malika poursuit son récit, Bruno, un collègue s’incruste dans la conversation. Le quinquagénaire est lui aussi un ancien de l’usine et ses dix-sept ans passés à la CGT ne le rendent que plus déterminé à faire bouger les lignes. Ce retoucheur tôlier, assigné à l’atelier de ferrage depuis vingt-quatre ans, corrige les défauts détectés sur la chaîne par les PQG avant le passage en peinture. Onze ans qu’il passe des coups de soudure et remplace des éléments abimés sur la chaîne la nuit. « S’il faut se mettre à quatre pattes, on le fait ».

Lui aussi souffre d’une tendinite, depuis cinq ans, et ne décolère pas lorsqu’il est question des conditions de travail de nuit. Selon le syndiqué, « la nuit, ils ont peur des chefs, ils sont sous la menace de “si tu fais pas ton boulot, si tu parles mal, si tu fais le con, tu dégages de l’équipe de nuit”. Et pour les intérimaires, si tu fais pas le taf, t’es fin de mission ». A force d’encaisser, arrive un jour où ça explose. « Ils pètent un câble, ils insultent », faisant allusion à divers incidents dans l’atelier.

Avec les cadences qui s’accélèrent, le corps doit s’adapter au tempo, encaisser, tenir le choc. Le gaillard est solide, Malika aussi. Heureusement, « y’a le café et puis la cigarette ». C’est leur respiration, celles qu’ils s’accordent lors des deux pauses réglementaires. Huit minutes de 00h52 à 01h00, et treize minutes de 03h17 à 03h30. Et tenir jusqu’à la première pause, c’est long, précise Malika. L’heure tourne, la lune est pleine, il est temps pour eux de rejoindre leur poste. « Bonne nuit ! », lancent-ils, caustiques, avant de regagner l’immense cathédrale de taule qui vrombit, prêts à manger du lion. Les squelettes de voitures défilent à un rythme régulier et s’étoffent au fur et à mesure qu’ils avancent sur la chaîne de production. Inspecter, observer, noter. Inspecter, observer, noter : la chorégraphie que Malika danse chaque nuit sur la ligne de montage.

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