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mercredi 23 août 2017
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boutique2mode, 14 février 2017

France : L’enfer Primark

par Laurent MAUREL


Qu’apporte Primark à notre société ? Pas grand-chose à en croire les premiers concernés, salariés et ex-salariés, qui nous décrivent leurs conditions de travail désastreuses et ressortent souvent meurtris de cette expérience.


France

A chaque ouverture d’un magasin de la marque irlandaise l’histoire se répète : une file d’attente à n’en plus en voir la fin et des clients qui repartent les bras chargés de grands sacs en kraft brun recyclé, frappé du logo turquoise Primark. Il faut dire aussi que l’enseigne a de quoi séduire le grand public : des prix cassés toute l’année (moyenne de 4 à 6 euros par article), un large choix de produits allant du prêt-à-porter à l’accessoire en passant par la chaussure et la literie, ou encore des emplacements premium en centre commerciaux. Des prix ultra compétitifs qui avaient poussés au mois de février 2015 le député européen belge Marc Tarabella à poser une question avec demande de réponse écrite à la Commission européenne, afin que cette dernière enquête « sur les pratiques de la marque ». Une démarche jamais entreprise. « J’ai fait cette demande car les prix pratiqués par cette enseigne défient toute concurrence, d’où mon interrogation. Surtout lorsque l’on connaît les problèmes de conditions de travail dans certains pays d’Asie. Malheureusement, la Commission européenne ne réalise que trop rarement d’enquête », nous explique-t-il. Avant de rajouter, « je suis très attaché aux droits des consommateurs. Je tenais donc à savoir s’il n’y avait pas de distorsion de concurrence ». Une interrogation légitime d’après ce que nous avons pu récolter durant notre enquête. En effet, l’envers du décor fait beaucoup moins rêver. Car la réussite de la multinationale repose sur un jeu à somme nulle : plus l’entreprise réalise des bénéfices et moins l’économie dans sa globalité y gagne en valeur ajoutée.

Tout commence en amont, dans les usines de confection d’Asie du sud-Est notamment, au Bangladesh ou au Cambodge par exemple, où les salariés perçoivent entre 50 et 100 euros par mois ! En attendant peut-être d’investir prochainement l’Éthiopie, qui se démarque aussi par ses coûts de main d’œuvre excessivement faibles. En 2014, deux clientes du pays de Galles avaient ainsi découvert des messages d’appels à l’aide écrits sur l’étiquette des vêtements qu’elles venaient d’acquérir chez Primark. De même en Irlande du Nord, une acheteuse avait retrouvé dans la poche de son jean une lettre d’un prisonnier chinois qui aurait participé à la confection. S’il est difficile d’établir leur véracité (la direction de l’enseigne irlandaise suspecte des canulars), ces messages ont toutefois le mérite de soulever un point important : Primark ne maitrise pas complètement sa chaine d’approvisionnement. Des conditions d’emplois exécrables exposées aux yeux du monde entier lors de l’effondrement du Rana Plaza, au Bangladesh, qui avait provoqué la mort de 1138 ouvriers en avril 2013. Primark, qui faisait partie des clients de l’usine, se défend de compensations versées aux familles des victimes, mais le mal est fait et la politique de fabrication n’a pas fondamentalement évolué. Car pour mettre en vente un jeans à 9€, au moins un acteur de la chaine n’y trouve pas son compte. Et dans le cas de Primark, ils sont nombreux à ne pas s’y retrouver.

En France également, les conditions de travail sont difficiles. Rupture abusive de périodes d’essais, arrêts maladie non payés, ambiance de travail stressante… les retours d’expériences de salariés laissent peu de place au doute. « Vous êtes épiés et surveillés comme le lait sur le feu, en permanence, relate ainsi Aymeric, ex-salarié à Lyon. Les chefs ne se gênent pas pour vous parler mal et vous rabaisser devant les clients. J’y ai eu le droit plus d’une fois. C’est plutôt humiliant ». Une situation que connaît bien Anna, du Primark de Dijon. « Mes supérieurs se moquent de moi à cause de mon accent, car je ne suis pas française. Ils s’amusent même à m’imiter. Cela fait maintenant trois ans que ça dure, alors que je leur ai dit plusieurs fois d’arrêter », se désole-t-elle.Pour Estelle, qui a finalement remis sa démission au mois de mars 2016, après huit mois passés dans le magasin de Lyon, Primark constitue la « pire expérience professionnelle » de sa vie. « Aujourd’hui encore, j’ai des problèmes de sommeil hérités de mon expérience chez Primark, poursuit-elle. Vous êtes constamment mis sous pression par les managers pour que le magasin soit bien rangé, et lorsque je leur ai finalement dit que je commençais à prendre des antidépresseurs, la superviseuse m’a ri au nez ! ». Dégoutée, Estelle a même décidé qu’elle ne travaillerait plus dans le commerce. Cathy, employée à Créteil, a de son côté l’impression « d’avoir vieillie de dix ans après deux années passées chez Primark. Les jeunes particulièrement ont beaucoup de mal à supporter le rythme très soutenu de travail, dès 06h00 une semaine sur deux, particulièrement à Créteil où ce sont entre trois et cinq camions qui viennent livrer des pièces chaque jour ». Le tout dans des conditions quelques fois dangereuses pour la sécurité physique des salariés et des clients. « Au magasin d’O’ Parinor, certaines gondoles utilisées pour exposer les vêtements sont cassées. A tout moment elles peuvent tomber sur les clients ! certifie Karine, employée comme vendeuse. Même chose concernant le rangement des stocks, la réserve est parfois tellement pleine que nous sommes obligés d’entreposer au sous-sol et de circuler dans des espaces très étroits. Le matériel que nous utilisons lors du déchargement aussi est défectueux, mais bien entendu, lorsque l’inspection du travail vient nous rendre visite, tout est dissimulé, comme si la direction était prévenue de leur visite… »

Ces retours d’expériences catastrophiques sont loin d’être des cas isolés. A l’image d’Elodie, toujours en poste à Lyon, qui nous a contactés suite à la première parution de cet article au mois de juillet 2016, car elle n’a désormais plus le courage de se rendre à son lieu de travail. « J’ai travaillé plus de six ans dans diverses enseignes de prêt-à-porter, mais ici c’est l’horreur, nous raconte t’elle, désespérée. Les managers nous parlent comme des moins que rien. On est juste des matricules, pour eux. En réalité, lorsque l’on signe chez Primark, on a l’impression que nos droits sont mis de côté, comme si l’on était au Bangladesh… »

A ce contexte exécrable s’ajoutent des anomalies et des incohérences répétées sur les bulletins de paie. « Personne ne comprenait la logique de sa fiche de paie, se souvient Estelle. Parfois, il y avait des écarts immenses entre deux vendeurs, alors que nous avions tous travaillé le même nombre d’heures dans le mois, et lorsque nous demandions des comptes à la direction, ils se renvoyaient la balle les uns aux autres, le superviseur, les ressources humaines, la comptabilité… c’était incompréhensible ! » Et là encore, aucun magasin ne semble épargné par ce phénomène. « Je suis en poste à Marseille depuis trois ans et le montant de mon salaire n’a jamais été le même », confirme Myriam. Sans compter que celui-ci arrive très souvent en retard. « Théoriquement je dois être payée le 25 du mois, mais ça c’est uniquement en théorie, ironise Sofia. Dans la réalité, le virement arrive sur le compte avec plusieurs jours de retard, le 5 ou le 6 du mois suivant, voir plus dans certains cas ! ». Un témoignage qui ne devrait pas étonner les salariés de Primark, tant le problème semble toucher l’ensemble du personnel. « La direction profite du fait que l’on soit tous jeunes et non qualifiés pour nous embrouiller. Du coup, tout le monde râle mais personne ne peut vraiment changer les choses », constate Elodie. « Il suffit de se rendre au magasin d’O’ Parinor les jours où l’on reçoit nos fiches de paie pour constater les dégâts, renchérit pour sa part Karine. Les vendeurs ne se cachent plus et se plaignent ouvertement, certains même crient, tellement c’est un scandale, et tout cela sous les yeux des clients ! ».

Même problématique concernant les arrêts maladies. « Je suis en arrêt depuis le 13 juin et je n’ai toujours pas été payée, relate Meriam, du Primark de Marseille. A chaque fois, les ressources humaines envoyaient la mauvaise attestation à la sécurité sociale. En attendant d’être payée, j’ai été contrainte de débloquer mon épargne retraite et de mettre en gage des bijoux pour pouvoir continuer de vivre ! ». Là aussi, la pratique ne serait pas isolée. « Les arrêts maladie ne sont jamais transmis à temps à la Sécu. Du coup, on sait que si l’on est malade on ne se sera jamais payé avant très longtemps. C’est du chantage ! » renchérit Anna. Idem pour les congés payés. « J’ai démissionné de mon poste depuis maintenant plus de deux mois et j’attends toujours qu’ils me remboursent mes congés. Sans compter les frais de déplacement qui ne m’ont jamais été remboursés et la mutuelle qu’ils m’ont forcée à souscrire, alors même que je bénéficiais déjà d’une couverture collective à mon entrée dans l’entreprise », témoigne Mathilde, ex d’O Parinor.

Dans ce climat délétère, les langues commencent progressivement à se délier. Une page Facebook intitulée “Primark la Valette des employés scandalisés“ a même été créée pour partager les expériences individuelles désastreuses. A ce jour elle regroupe plus de 4000 membres ! Et là aussi, les témoignages sont parfois effarants : « A force de nous empêcher de boire et d’aller aux toilettes, je me suis tellement retenue que cela a provoqué une cystite que je traîne depuis cinq jours déjà... Cette entreprise est inhumaine ! », relate ainsi une vendeuse en poste. Une cadence de travail très soutenue qui aurait même conduit à la mise à l’écart de certains travailleurs handicapés, selon Coralie, ex salariée à Lyon. « Primark m’a recrutée lors de l’ouverture du magasin dans le cadre de Cap Emploi (un organisme chargé des relations entre des travailleurs handicapés et des employeurs), témoigne Coralie, atteinte de sclérose en plaque. Selon les prescriptions du médecin du travail, je ne dois pas travailler plus de 4 heures par jour en position debout. Or, cela a très vite posé problème, puisqu’au moment où j’étais en poste, il n’y avait pas de siège pour s’assoir en caisse. Les managers m’ont alors fait comprendre que je ralentissais le rythme et ont décidé de mettre fin à ma période d’essai », certifie-t-elle. « Je n’ai pas été la seule, ajoute-t-elle. Un autre travailleur handicapé que je connais bien et qui était salarié à la même période a été remercié car il n’était pas assez productif dans le rangement du stock, à porter des cartons toute la journée… ». A l’heure d’aujourd’hui, Coralie n’a toujours pas retrouvé d’emploi.

« La seule envie que j’ai en me levant le matin, c’est de pleurer. J’en suis venue à me doper au Doliprane pour pouvoir continuer de supporter cette entreprise ! », explique, de son côté, une autre employée. « En fait, le seul avantage que l’on a, lorsque l’on est chez Primark, ce sont les tickets-restaurant. Et encore, ils sont réservés à ceux qui sont aux 35 heures », témoigne Sofiane, ex-vendeur au magasin de Cagnes-sur-Mer, qui attend pourtant toujours son carnet de tickets-restaurant du mois de… mai. Pour ces salariés et ex-salariés, la déception vis-à-vis de Primark est d’autant plus grande que l’entreprise leur a « vendu du rêve » dès leurs arrivées, des termes utilisés par la quasi-totalité des personnes interviewées. « Lors de la formation pour notre premier jour, je crois que le mot prononcé le plus souvent a été “l’évolution“, en évoquant les perspectives de carrières qui s’ouvraient à nous en entrant ici, confirme Sofiane. Ils nous disent que chez Primark on est soudé, comme dans une famille… tout cela ce ne sont que des paroles en l’air, malheureusement ! ». « Au début, ils vous font miroiter les promotions. Les managers vous disent qu’ils ont démarré en bas de l’échelle, comme nous, que tout est possible chez Primark… », renchérit Philippe, ancien de la Valette.

Pourtant, il semblerait que la cadence et l’ambiance de travail pèsent aussi sur ces managers. « Je me souviens d’un manager littéralement effondré sur sa table, se frottant les yeux, avec une attitude qui démontrait une réelle fatigue physique et mentale », assure Sophie Duray, ex salariée de la Valette. « Si certains managers ont un comportement horrible avec les vendeurs, d’autres s’investissent pleinement pour créer une bonne ambiance dans leur équipe, renchérit Karine. J’en ai vu quelques-uns fondre en larme après avoir appris qu’ils n’étaient pas retenus au dernier jour de leur période d’essai ». Un système où le stress se répand à tous les échelons, tel une cascade, de la direction aux managers, des managers aux vendeurs, et parfois même jusqu’aux clients ! Une précarité qui semble être la marque de fabrique de l’enseigne irlandaise, car les retours d’expériences de salariés et ex-salariés de ses concurrents directs ne sont pas aussi sévères. « Zara a été mon premier employeur et j’en suis ressortie avec pleins de conseils et d’amis, se souvient Alyson, ex-salariée sur la Côte d’Azur du géant espagnol. Il y a un certain contact commercial avec le client, même si cela reste limité, car la manutention reste notre principale tâche ». Un avis partagé par Sofiane : « En comparaison à mon ancien emploi chez H&M, le job est sensiblement le même, certes, mais avec beaucoup moins de pression. Les rapports étaient plus humanisés, on pouvait discuter calmement avec les managers. Chez Primark, on a l’impression d’être des machines ».

Malgré ces conditions déplorables, la contestation peine encore à prendre de l’ampleur. En cause, notamment, la faiblesse des syndicats dans les points de vente, encore trop peu représentatifs, voire inexistants. A cela s’ajoute une réelle méconnaissance des salariés, jeunes pour la plupart, sur l’étendue de leurs droits. Ils redoutent ainsi de se plaindre, par peur des représailles. Comme ce fut le cas, par exemple, au mois de janvier 2016, lorsque près d’une centaine de vendeurs du magasin de Créteil s’étaient mobilisés. « Nos revendications portaient principalement sur une réelle augmentation des salaires, ainsi que la mise en place d’un 13ème mois dès 2016 et non sur trois ans jusqu’en 2019, comme cela nous a été présenté, se rappelle Cathy, déléguée syndicale CGT. Malheureusement, la mobilisation était trop faible pour que nos réclamations soient entendues, surtout à cause des managers qui mettaient une grosse pression sur les vendeurs, notamment les plus jeunes, afin qu’ils ne rejoignent pas le mouvement », se désole-t-elle. Une peur de perdre son poste que nous avons aussi pu observer au moment de notre enquête, certains salariés préférant capitaliser sur « la chance d’avoir un travail malgré tout », et redoutant même qu’un témoignage à l’encontre de leur condition d’emploi puisse leur porter préjudice. Suite à la première parution de l’article, une superviseuse en poste nous avait ainsi contactés pour témoigner, avant finalement de se rétracter par peur de se faire découvrir. Plus récemment encore, une salariée nous a certifié que « le groupe Facebook regroupant certains salariés du magasin est surveillé par des cadres. C’est pour cela que nous ne voulons pas dire du mal de l’enseigne, afin de préserver notre sécurité ». Edifiant.

Certains d’entre eux ont pourtant réussi à franchir le pas, à l’image de Meriam, à Marseille, qui a décidé de recourir à la justice prud’homale afin que son arrêt maladie puisse être pris en compte par la sécurité sociale. Une requête légitime, puisque Primark a été condamné, en date du 22 septembre 2016, à lui verser la somme de « 1000 euros au titre de dommages et intérêts pour préjudice financier ». Le tribunal de prud’homme estimant que dans cette affaire l’enseigne irlandaise n’avait pas respecté l’Article R441-4 du Code de la sécurité sociale, ainsi que l’Article 1142 du Code Civil.
Mais le combat qui fait aujourd’hui le plus de bruit est celui mené par les ex-salariés de la Valette. En effet, pour préparer l’ouverture du magasin de l’enseigne irlandaise dans le Var, en 2016, Primark avait décidé, à l’époque, de recruter massivement des salariés, pour n’en conserver au final qu’une partie d’entre eux, un nombre que la direction a refusé de nous communiquer. Sophie Duray, qui fait partie de ceux qui n’ont pas été retenus, estime pour sa part qu’ils sont au moins une centaine dans le même cas qu’elle, pour 350 personnes recrutées au départ. Les remerciés ont bien entendu tous quittés l’entreprise avant la fin de leur période d’essai… Certains d’entre eux avaient pourtant beaucoup misé sur ce nouveau travail, avec des engagements forts à la clé. Un travailleur handicapé, tout juste recruté, avait même décidé d’emménager à proximité, afin d’être certain d’arriver à l’heure le matin !

Face à cette injustice, Sophie Duray a décidé de saisir les prud’hommes pour rupture abusive de sa période d’essai. « Le samedi 22 avril, la direction nous avait réuni pour annoncer certaines ruptures de période d’essai. Lorsque j’ai demandé si j’en faisais partie, on m’a répondu par la négative », se souvient-elle. Pourtant, le jour même, une lettre l’attendait chez elle pour lui notifier son licenciement. « C’est grâce à la page Facebook “Primark la Valette des employés scandalisés“ que j’ai décidé de me lancer dans cette procédure, voyant que je n’étais pas la seule à m’insurger contre le cynisme de cette entreprise ». Et Sophie a raison, car elle est bien dans son droit. « Pour une fois, le code du travail est très clair sur ce sujet (cf article L1221-20 du code du travail), la période d’essai permet d’évaluer les compétences du salarié dans son travail, donc si l’on met fin à celle-ci, c’est uniquement pour des motifs inhérents à sa personne, certifie Maître Fréderic Casanova, avocat au barreau de Toulon, qui représente les intérêts de Sophie Duray. Le fait que près de la moitié des employés ont été remerciés avant la fin de leur période d’essai démontre une volonté de contourner la loi pour ne pas à avoir à recourir à des CDD ou des contrats d’intérims, qui impliquent le paiement de primes de précarité », poursuit-il. En plus de la loi, les ex-Primark peuvent également s’appuyer sur une jurisprudence qui leur est favorable (cf arrêt de la cour de cassation de 2007). Le jeudi 23 juin, une première audience devant le conseil de prud’hommes n’a pas permis de mettre d’accord Sophie Duray et la direction de l’enseigne irlandaise. Une seconde audience a par conséquent été fixée au 30 novembre. En cas de jugement favorable, les victimes pourraient percevoir jusqu’à six mois de salaires bruts. « Pour que l’on ait une chance de l’emporter, il est indispensable que les personnes qui ont été flouées par Primark rejoignent notre démarche », encourage ainsi Maître Casanova, qui a déjà convaincu une cinquantaine d’ex-salariés.

Interrogé sur cette affaire, Primark s’est contenté de répondre par l’intermédiaire de son service de presse : « Dans le cadre de la préparation d’une ouverture de magasin, nous devons faire face à un surcroît d’activité temporaire sur de très courtes périodes. Pour y faire face et comme le prévoit le code du travail, nous renforçons alors nos équipes en recrutant des collaborateurs en contrats à durée déterminée ». Ce qui n’a donc manifestement pas été le cas pour le point de vente de la Valette.

Mais au-delà des conditions de travail en elle-même, c’est aussi les compétences apportées qui semblent assez limitées. Car pour la plupart d’entre eux, le job consiste à plier et ranger des piles de vêtements. Nicolas, qui travaille à Marseille depuis un peu moins d’un an, nous raconte une journée de travail typique : « la plupart des vendeurs ici sont des jeunes avec des contrats de 25 heures. Soit on reste 5 heures à la caisse soit 5 heures à plier les vêtements. Le plus difficile, c’est de supporter la foule, surtout le vendredi et le samedi ». La répétition monotone des tâches semble particulièrement difficile à supporter. « Cette expérience chez Primark ne m’a rien apporté sur le plan professionnel. Avec un peu de recul, je peux même affirmer que je n’ai strictement rien appris », juge Mathilde. Myriam préfère de son côté en sourire : « trois années passées chez Primark m’ont enseigné une chose, la patience, après pour le reste… ».

Philippe, ancien gérant d’un atelier de confection, qui a dû fermer ses portes à cause de la concurrence à bas coût chinoise, a lui aussi été choqué par l’inutilité du travail proposé. « Je n’ai jamais vu autant de personnel improductif. C’était ahurissant. On pouvait replier cinq à six fois le même t-shirt dans la journée, et les managers nous hurlaient dessus en permanence », relate-t-il. Pour Cathy, qui a pu échanger avec la direction, son impression générale est que le sort des vendeurs est loin d’être une priorité pour eux. « Sur notre contrat de travail, c’est écrit que nous sommes des vendeurs, mais en réalité ce que nous faisons est uniquement de la manutention », affirme-t-elle. « Quand un client vient nous voir pour un renseignement, il faut que l’on s’en débarrasse au plus vite, autrement notre rayon ne sera plus tenu et les ennuis commenceront avec les managers », renchérit Sofiane. « Chez Primark, le vendeur ne doit pas parler au client, si ce n’est seulement de dire “bonjour“. On ne doit pas perdre notre temps à le conseiller ! », confirme Elodie. S’il n’existe pas de possibilité de vendre, Karine reconnaît néanmoins avoir acquis certaines compétences en merchandising. « Nous avons une certaine autonomie concernant la répartition des articles en magasin. Grâce à Primark, j’ai appris à construire une silhouette ou encore rendre un rayon attractif, nuance Karine. Le problème est qu’une grande partie des jeunes salariés ne sont ni formés ni motivés à apprendre ». Un manque de motivation que de nombreux salariés justifient par l’absence de considération de la direction, mais aussi des relations avec la clientèle qui ne semblent pas toujours au beau fixe. « Certains clients ont un comportement détestable avec les vendeurs. Au quotidien, ce rapport tendu est difficile à supporter psychologiquement, explique Sandra, ex salariée à Dijon. Sans compter les problèmes d’hygiènes, avec parfois des personnes qui confondent les cabines d’essayages avec les toilettes… ».

Face à l’ensemble de ces réactions, la direction de Primark est restée insensible et fermée à toutes nos sollicitations. La seule réponse que nous avons pu obtenir est un communiqué transmis par son agence de presse, vantant leur soi-disant politique de fabrication éthique dans les pays d’Asie du Sud-Est. Ce communiqué mentionne également un sondage effectué en interne, selon lequel, « 74 % des salariés sont fiers de travailler chez Primark ». Sans apporter plus de précision sur la véracité de cette enquête et la manière dont elle a été menée. Un chiffre étonnant qui n’a pas manqué de faire réagir les personnes que nous avons interviewées. « Je ne sais pas ce qu’il en est des autres magasins, mais ce que je peux vous certifier, c’est que nous sommes très loin de ce pourcentage à Marseille. Et je sais de quoi je parle, puisque cela fait trois ans que j’y travaille », certifie Myriam. « Ce sondage est faux. De toute façon, la politique de Primark repose sur le mensonge à tous les niveaux », confirme Elodie. « Je me rappelle d’une fois où la direction nous avait demandé de répondre à une enquête de satisfaction des salariés, précise Karine. Ce sondage était une mascarade. En réalité, les questions portaient sur la relation client ». Sans compter que la quasi-totalité des personnes interrogées nous ont certifié que la plupart de leurs collègues souhaitaient également quitter l’entreprise. « Aujourd’hui, je préfère rechercher un autre emploi à mi-temps plutôt que d’accepter un contrat de 35 heures chez eux », garantit même Myriam. Du côté des managers et superviseurs, là aussi, obtenir des réponses claires est très compliqué. Si nombre d’entre eux confirment ce qui est dit dans les témoignages, rejetant la faute sur la pression exercée par la direction, aucun n’a voulu témoigner concrètement, même de manière anonyme. Les quelques directeurs de magasins que nous avons contactés n’ont quant à eux jamais répondu à nos demandes d’interviews.

La multiplication annoncée des magasins Primark ces prochaines années pose alors de nombreuses interrogations sur la légitimité d’accueillir une telle enseigne sur notre territoire. Car le fonctionnement économique de Primark est opposé à tous les niveaux à celui de l’entreprise du 21ième siècle. Répétition des tâches, travail à la chaîne, management directif, maltraitance de la main d’œuvre… alors que la tendance est aujourd’hui au management collaboratif et à la valorisation des salariés, afin de créer un environnement propice à l’innovation. Le rebond économique passe par la création d’une valeur ajoutée, ce qui est loin d’être la préoccupation de Primark. Et pour preuve ! Des stylistes en interne qui copient les créations des grandes marques, des ouvriers exploités, des vendeurs qui ne vendent pas, des impôts payés dans un paradis fiscal, pour au final des produits de mauvaise qualité… États, consommateurs, salariés, professionnels de la mode, à la fin tous sont perdants. Plus Primark grandit, moins notre modèle économique et de société progresse. Un jeu à somme nulle on vous disait.

Laurent MAUREL

* Certains prénoms et lieux de magasins ont pu être changés pour des raisons de confidentialité.

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    éditeur : Frank Brunner | ouverture : 11 novembre 2000 | reproduction autorisée en citant la source