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mercredi 29 mars 2017
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lepoint, public.fr, 17 février 2017

France : Comment Théo a été interpellé

par Aziz ZEMOURI


Théo

"Le Point" publie des extraits du rapport d’un des policiers qui ont interpellé le jeune homme. Une version validée par les caméras de surveillance.


France

Que s’est-il passé le 2 février 2017 au soir, dans la cité des 3000, à Aulnay-sous-Bois ? Selon Théo L., les policiers de la brigade spécialisée de terrain (BST) l’ont frappé alors qu’il était contre un mur, « tranquillement ». Le jeune homme, qui a porté plainte pour viol, dénonce un passage à tabac, des insultes racistes et surtout le fait qu’un des policiers lui a enfoncé volontairement une matraque dans l’anus. Hospitalisé, une blessure de 10 cm dans la zone rectale a été constatée et le jeune homme a eu une incapacité totale de travail de 60 jours.

Reste que, quelques heures à peine après l’intervention, et alors que Théo L. n’a pas porté plainte, la version des policiers consignée dans un procès-verbal est tout autre. Selon le policier incriminé pour les faits les plus graves –il a été mis en examen pour viol alors que ses trois collègues le sont pour violences volontaires–, Théo L. s’est interposé violemment, alors que l’unité procédait à l’interpellation d’un dealer. Lequel est parvenu à s’enfuir. « (...) Un des individus contrôlés avançait sa tête vers la mienne en signe de défiance, alors, de la paume de la main, j’ai repoussé fermement sa tête au niveau de sa joue. C’est à cet instant que l’individu (« Théo », NDLR) qui se trouvait sur sa gauche et qui n’avait pas encore fait l’objet d’une palpation s’en mêlait et que ce dernier m’attrapait au niveau du col et me disait quelque chose du genre Eh, tu fais quoi là ? Je repoussais immédiatement son bras avec ma main, mais il ne me lâchait toujours pas. Un collègue intervient alors. Il lui saisissait son bras afin qu’il me lâche. Mais l’individu (« Théo ») se retournait vers lui, puis un échange de coups s’ensuivait. (...) Alors que je venais de lui saisir le bras, je recevais de sa part un coup de poing au niveau de la pommette gauche. Durant quelques instants, j’ai été sonné. J’ai compris à ce moment-là que l’individu serait prêt à tout pour se soustraire. Il se débattait, portait des coups de poing à tout va, gesticulait en tout sens, même des jambes ». La suite de son rapport décrit un combat assez violent pour immobiliser le jeune homme. « J’usais de ma matraque télescopique et lui portais des coups en visant l’arrière de ses cuisses. Il continuait de se débattre, il se retournait, gesticulait en usant de son gabarit musclé et il parvenait à se relever. Il continuait de porter des coups dans tous les sens. Là, je le voyais piétiner mon collègue qui était encore au sol dos contre terre et, subitement, un jet de gaz lacrymogène s’échappait de la bombe de mon collègue. Malgré le gaz, l’individu parvenait à se relever. (...) Il continuait de piétiner le collègue. Je décidais de lui porter des coups de matraque télescopique en visant ses membres inférieurs dans l’espoir de lui faire perdre l’équilibre et de l’amener au sol. Mon effort portait ses fruits et l’individu basculait à terre. Au sol, il continuait de donner des coups de pied, j’ai donné un coup de matraque au niveau des jambes. Enfin, nous arrivions à lui passer une menotte, puis la seconde ».

On le voit, le récit du policier diffère très sensiblement de celui de la victime. Or il concorde avec les images des trois caméras de surveillance de la municipalité. Le Point a pu lire le compte rendu d’exploitation détaillé minute par minute par l’IGPN, la police des polices, qui, au vu de ces images, avait conclu à l’absence d’intentionnalité de la part du policier. Une conclusion qui avait suscité l’indignation. Reste que ce rapport de l’IGPN ne contredit pas l’audition du policier faite moins de deux heures après les faits, ce qui lui aurait laissé peu de temps pour échafauder un scénario concerté avec ses collègues. Selon le compte rendu : « À 16 h 45 et 15 s, constatons la présence de 4 individus, dont le nommé Théo L., face au studio d’enregistrement le CAP (lieu de l’intervention de la BST, NDLR). À 16 h 46 et 19 s, constatons l’arrivée du véhicule de police sur l’avenue principale. À 16 h 46 et 29 s, constatons qu’un fonctionnaire (de police, NDLR) se dirige pédestrement vers le groupe d’individus. À 16 h 46 et 43 s, constatons que le fonctionnaire dirige le groupe à l’arrière du bâtiment. À 16 h 47 et 35 s, constatons qu’un individu repousse le gardien de la paix. À 16 h 47 et 50 s, constatons que le nommé L (Théo, NDLR) se bat avec les fonctionnaires de police ». Une chose est sûre : l’intervention de Théo L. intervient quinze secondes après l’arrivée des policiers. Par contre, la police des polices n’a pas réussi à trancher la question de savoir qui a commencé l’altercation. Le rapport poursuit : « À 16 h 47 et 50 s, constatons que le nommé L est emmené au sol. À 16 h 47 et 53 s, constatons que le gardien de la paix utilise le bâton télescopique de défense au niveau des jambes du nommé L et qu’un usage de gaz lacrymogène a été utilisé. A16 h 48 et 38 s, constatons que le nommé L est menotté. À 16 h 49 et 7 s, constatons que le nommé Théo L. se trouve au sol, le gardien de la paix se trouvant debout à côté de lui. Selon les images de la vidéosurveillance, donc, il a suffi d’à peine plus d’une demi-minute pour immobiliser au sol le jeune homme en le frappant « au niveau des jambes ». Le récit qui se poursuit ne fait pas état de nouveaux coups. « Remarquons qu’un individu porteur d’un col jaune filme la scène. Remarquons que les trois autres gardiens de la paix dispersent le groupe d’individus restant. À 16 h 50 et 59 s, constatons que le nommé Théo L., menotté et relevé, se dirige en compagnie des policiers interpellateurs en direction de l’escalier menant au véhicule. (...) À 16 h 53 et 31 s, constatons que les fonctionnaires descendent les escaliers en compagnie du nommé Théo L. et se dirigent vers le véhicule de police stationné sur le parking. À 16 h 53 et 50 s, les policiers et Théo L. montent dans le véhicule. À 16 h 54, ils quittent les lieux ».

Théo a-t-il été violé ? Selon l’IGPN, le visionnage des images enregistrées par les caméras de la ville ne permet pas de trancher en faveur d’une version ou de l’autre. Les policiers ont porté plainte contre le jeune homme pour « rébellion » et « outrage ». Ils sont mis en examen.

Aziz ZEMOURI

Vidéo : Aulnay-sous-Bois : le témoignage poignant de Théo

http://www.dailymotion.com/video/x5avl5t_aulnay-sous-bois-le-temoignage-poignant-de-theo_news

Un autre jeune agressé par le même policier témoigne : "sale noir", "salope"...

Deux semaines après l’agression de Théo à Aulnay-sous-Bois, un de ses amis sort de l’ombre. Mohamed K vient d’être cité par l’Obs dans une interview qui accable le policier accusé de viol, surnommé "Barbe Rousse".

Alors que l’un des quatre policiers accusé du viol de Théo -pendant une interpellation musclée le 2 février 2017- est actuellement suspendu, la colère n’est pas retombée à Aulnay-sous-Bois. Cette semaine, dans les colonnes de l’Obs, le témoignage d’une autre jeune du quartier, Mohamed K, pourrait peut-être changer la donne dans le combat pour obtenir #JusticePourThéo. Ce dernier, ami de Théo, raconte avoir été passé à tabac une semaine avant ce dernier par ce même policier.

A propos de lui, le jeune homme explique dans les colonnes de l’hebdo : "On le connaît dans le quartier, c’est le même que celui qui a pénétré Théo avec sa matraque, tout le monde l’appelle "Barbe Rousse". Concernant sa propre agression, Mohamed raconte que, le 26 janvier 2017, alors qu’il était sur le point de rentrer chez lui, et qu’il allait chercher du pain, il avait tenté de s’interposer entre un "petit" et un policier en civil. Il fut rattrapé par deux policiers qui voulaient le contrôler. Un contrôle qui a visiblement fini par dégénérer puisque ces derniers se sont mis à le frapper et le traiter de "sale noir" et de "salope".

Mohamed raconte aussi sur BFM TV : "Barbe Rousse" me donne un coup au visage, un coup-de-poing, puis un autre. Un autre agent me donne un coup de matraque, on me donne des coups de pied, on essaie de me faire tomber au sol. [...] Je suis ouvert, je saigne de partout. Ils me mettent des menottes [...] je n’ai plus d’équilibre, je tombe par terre, [...] on écrase mon visage on me crache dessus. Il y a des voisins au rez-de-chaussé, ils me voient, de panique ils referment la porte, je suis en train de ramper par terre, j’essaie de me sortir de là, par tous les moyens. Je me fais étrangler, [...] alors que j’étais menotté : je ne comprenais même pas pourquoi ils me strangulaient. Je leur disais : "je suis menotté c’est bon là, je ne bouge plus, laissez-moi tranquille". Ils ne voulaient pas me laisser tranquille", a-t-il ajouté sur BFMTV.

Un témoignage choc qui a obligé le ministre de l’Intérieur, Bruno Le Roux, à saisir, le mardi 14 février 2017, l’Inspection générale de la police nationale (IGPN). Rappelons que le 9 février, cette police des polices avait privilégié la thèse de l’accident dans le cadre de l’affaire Théo.

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