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dimanche 25 juin 2017
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Le Courrier, 18 février 2017

Cameroun : Le WWF, multinationale contre son gré

par Nathalie GERBER McCRAE


Des Bakas

L’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) a jugé recevable une plainte accusant le Fonds mondial pour la nature (WWF) de violer les droits d’autochtones du Cameroun. L’institution estime que les activités de cette ONG sont assimilables à celles d’une multinationale.


Cameroun

La nouvelle est tombée le 20 décembre 2016 comme un cadeau de Noël pour Survival International. Sa plainte à l’encontre du Fonds mondial pour la nature pour violation des droits humains des indigènes bakas, dans le sud-est du Cameroun, a été jugée recevable par le point de contact suisse de l’Organisation de coopération et de développement économiques.

Le dossier déposé par Survival en février 2016 avait tout d’abord plongé les experts suisses dans l’embarras. Pas tant sur le fond –le Fonds mondial pour la nature est accusé de former et de financer des gardes-faune coupables de maltraitance envers les Bakas vivant en marge de plusieurs parcs nationaux dont ils ont été expulsés, et d’avoir défini les limites de ces aires protégées sans avoir procédé à une réelle consultation des Bakas– que sur la forme.

En effet, une ONG attaquant une autre ONG dans le cadre de ses principes directeurs à l’attention des multinationales, l’Organisation de coopération et de développement économiques n’avait jamais vu ça ! Mais après plusieurs mois de réflexion, le point de contact suisse a estimé que les opérations du Fonds mondial pour la nature International, directement responsable de ses activités au Cameroun, pouvaient être assimilées à celles d’une multinationale. Son approche en matière de conservation a une dimension économique car l’organisation perçoit des royalties et vend des produits ainsi que son image.

Pour Survival International, c’est une décision sans précédent ainsi qu’un énorme pas en avant : « Certaines ONG ont l’envergure d’une entreprise multinationale. Il est donc normal qu’elles soient tenues pour responsables si elles violent des droits humains. C’est le cas du Fonds mondial pour la nature, qui récolte plus de 2 millions de dollars par jour », explique Mike Hurran, directeur de campagne.

La procédure peut donc aller de l’avant. Il faut savoir que le mécanisme de plainte de l’Organisation de coopération et de développement économiques n’est pas un tribunal, mais une plateforme de négociations conduites avec l’assistance d’experts, suisses dans le cas présent. Son mandat : trouver un accord mutuel acceptable pour les deux parties et proposer des recommandations, non contraignantes, au Fonds mondial pour la nature pour remédier aux violations des droits des Bakas. De son côté, Survival attend de l’ONG un soutien financier aux Bakas pour qu’ils puissent faire valoir leurs droits à la terre et aux ressources, ainsi qu’un monitoring sérieux du travail des gardes-faune.

Des Bakas

Le Fonds mondial pour la nature International a accepté à reculons de s’engager dans ce processus de médiation. L’organisation de protection de la faune a tout d’abord tenté de trouver un arrangement avec Survival hors du cadre de l’Organisation de coopération et de développement économiques, ce qui a ralenti le processus d’examen de la plainte. Elle a ensuite répondu que la situation décrite par Survival ne prenait pas en considération les défis posés par l’instabilité et la militarisation de la région, conséquence des conflits en République centrafricaine toute proche. L’organisation au panda a également affirmé avoir une influence limitée sur le gouvernement camerounais et son ministère des Forêts et de la Faune (MINFOF), qui gèrent les trois parcs nationaux.

C’est pourtant tout le contraire que révèle un rapport interne que le Fonds mondial pour la nature avait commissionné à des experts autochtones indépendants en 2015. Un rapport que l’ONG avait refusé de rendre public, mais que Survival a pu se procurer –et faire « fuiter »– fin janvier 2017. Le rapport ne fait pas état de l’impact des conflits voisins sur les aires protégées et met en évidence le partenariat étroit, notamment financier, du Fonds mondial pour la nature avec le ministère des Forêts, notamment lors de campagnes de lutte anti-braconnage aux conséquences désastreuses pour les Bakas.

Qu’en dit le Fonds mondial pour la nature ? Son siège en Suisse (à Gland/VD) ne communique pas et transmet toute demande de contact à Frederick Kwame Kumah, son directeur régional pour l’Afrique, à Nairobi, au Kenya. Ce dernier insiste sur le fait que le Fonds mondial pour la nature rapporte toute allégation d’abus aux représentants du gouvernement camerounais. « Nous sommes prêts à nous engager pour trouver une solution, pour protéger la forêt et les Bakas. Mais c’est un processus sur le long terme que nous ne pouvons mener seuls. Il faut inclure les Bakas, le gouvernement et les organisations de la société civile dans le processus de médiation. Nous allons donc demander à l’Organisation de coopération et de développement économiques que la discussion ait lieu sur place au Cameroun ». En attendant, que fait concrètement le Fonds mondial pour la nature pour les Bakas ? Frederick Kwame Kumah explique que six gardes-faune bakas ont été engagés dans les trois parcs nationaux concernés par la plainte. « Et nous allons faire pression sur le gouvernement pour que davantage de Bakas soient impliqués dans la gestion des aires protégées ».

Frederick Kwame Kumah

Pour remédier aux problèmes de racisme et de communication entre les Bakas et les gardes-faune bantous, le Fonds mondial pour la nature a organisé, en 2016, une formation sur la question des droits humains avec nonante employés des parcs, lesquels ont pu s’entretenir directement avec des Bakas.

Pour Nigel Crawhall, directeur du secrétariat du Comité de coordination des peuples autochtones d’Afrique (IPACC), l’amélioration de la situation des Baka passe d’abord par le renforcement de leurs capacités : « Nous menons un programme de formation et de sensibilisation des peuples indigènes à Dzanga-Sangha, une forêt pluviale au sud de la République centrafricaine en partenariat avec le Fonds mondial pour la nature Centrafrique et le Fonds mondial pour la nature Allemagne. Vu le succès rencontré, ce dernier nous propose faire de même au Cameroun ».

Nigel Crawhall

Reste qu’à ce jour, la situation n’a guère évolué aux alentours des parcs nationaux, selon deux spécialistes autochtones de la région contactés par Le Courrier. En s’aventurant dans les parcs nationaux pour se nourrir ou procéder à des rituels, les indigènes courraient toujours le risque de tomber sur des patrouilles antibraconnage –encore financées par le Fonds mondial pour la nature– qui n’hésiteraient pas à les menacer ou à les emmener dans les véhicules de l’ONG pour les maltraiter loin des regards. « Le Fonds mondial pour la nature refuse de dialoguer avec les Bakas et de faire la lumière sur le fonctionnement réel de son partenariat avec le gouvernement. L’acceptation de la plainte par l’Organisation de coopération et de développement économiques est donc une bonne nouvelle. Le temps de la protection policière de l’environnement est peut-être révolu », espère l’un d’eux.

Un Baka

Le double visage du Panda

Début 2015. Sous la pression de Survival International, qui lui demande, depuis 1991, de remédier aux violations dont sont victimes les indigènes bakas, le bureau du Fonds mondial pour la nature au Cameroun charge une organisation autochtone pygmée d’un pays voisin de mener une enquête indépendante dans les trois parcs nationaux de Boumba Bek, Nki et Lobéké. Le rapport qui en est issu n’a jamais été rendu public par le Fonds mondial pour la nature. Le Courrier s’en est procuré une copie.

Le travail effectué sur le terrain se révèle considérable : 493 personnes sont interrogées (Bakas, Bantous, personnel du Fonds mondial pour la nature, organisations de la société civile, représentants du gouvernement) et des dispositions légales en matière de conservation et de droits humains ont été passées au peigne fin.

Le constat est aussi implacable qu’embarrassant : le Fonds mondial pour la nature n’applique pas sa Déclaration de principe sur les peuples autochtones et la conservation, établie en 2008. Les Bakas confirment aux enquêteurs que leurs terres ancestrales ont été transformées en aires protégées sans leur consentement et que des exactions étaient régulièrement commises par les gardes-faune.

Sur le terrain, les enquêteurs constatent tout d’abord que la confusion règne autour et dans les parcs nationaux : les communautés bakas et bantoues ne sont pas en mesure de faire la différence entre le personnel du Fonds mondial pour la nature et celui du ministère des forêts et de la faune. Le rapport confirme que ce dernier bénéficie d’un appui technique et financier considérable de la part de l’organisation de conservation de la nature.

Un Baka

Le Fonds mondial pour la nature s’affiche également dans des opérations de lutte antibraconnage menées conjointement avec le ministère des Forêts et de la Faune et qui conduisent parfois à des raids violents sur des communautés bakas. Les indigènes confient aux enquêteurs qu’ils ne savent pas vers qui se tourner pour dénoncer les maltraitances dont ils ont été victimes car ils ne font pas confiance aux policiers, qui participent eux aussi à ces opérations.

Au niveau de la gestion des trois parcs, le rapport révèle encore que le Fonds mondial pour la nature privilégie une collaboration avec les populations bantoues, dont certains individus font preuve de racisme envers les Bakas et qui ont développé une relation de « maître à esclave » avec ces derniers. Des braconniers bantous embrigadent certains Bakas dans leurs chasses illégales, dont celle des éléphants.

Pour les enquêteurs, il est clair que le Fonds mondial pour la nature met davantage l’accent sur la lutte antibraconnage que sur la promotion des droits des indigènes bakas. Ces derniers ne reçoivent pas d’informations sur la politique, le mandat et la mission du Fonds mondial pour la nature. Les formations dispensées aux gardes-faune mettent elles aussi l’accent sur la conservation de la faune et de la flore et donnent peu de place à la question des droits humains.

Au final, les auteurs du rapport plaident pour que les Baka du sud-est du Cameroun puissent contribuer aux efforts de conservation en utilisant leurs savoirs traditionnels et les liens étroits qu’ils ont développé avec leur environnement. A ce jour, la coopération avec les indigènes pour la gestion des aires protégées reste très faible et les quelques gardes-faune Baka n’ont que des postes subalternes. « Les Baka sont les yeux et les oreilles de la forêt, mais leurs capacités sont grandement sous-estimées ».

Nathalie GERBER McCRAE

Des Bakas

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    éditeur : Frank Brunner | ouverture : 11 novembre 2000 | reproduction autorisée en citant la source