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mercredi 23 août 2017
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Le Courrier, 20 février 2017

Suisse : De la difficulté de porter plainte

par Eric LECOULTRE


Une femme témoigne de sa prise en charge éprouvante par la police genevoise après une agression.


Suisse

« Les événements qui ont suivi mon agression ont été très éprouvants psychologiquement et émotionnellement. Heureusement que j’étais bien entourée par mes amis et ma famille, car sinon je n’aurais pas tenu le coup ». Sophie*, victime d’une agression en octobre 2016, à Genève, a été marquée par ses premiers contacts avec la police. Elle décrit pour Le Courrier un véritable « parcours du combattant », durant des jours, pour parvenir à porter plainte, et des agents très peu compréhensifs face à sa détresse.

Sa mésaventure débute dans la nuit du 1er octobre 2016. Alors qu’elle rentre d’une soirée à l’Usine [un centre culturel alternatif et autogéré situé à Genève], la jeune femme est agressée physiquement par un inconnu, non loin de la gare. Tout se passe très rapidement, avant que l’homme ne finisse par fuir. Sophie se relève avec plusieurs blessures, ­notamment au visage, et un énorme choc émotionnel. Chez elle, accompagnée de son père et de son frère, elle contacte la police. Deux agents se présentent. Sophie qualifie leur comportement d’inadéquat. « Ils m’ont paru très peu impliqués. Ils ont donné l’impression de ne pas vouloir que je porte plainte, en m’expliquant que cela ne servirait pas à grand-chose, à cause du peu d’informations que je pouvais fournir sur mon agresseur. J’en étais consciente, mais j’ai éprouvé ensuite le besoin de porter plainte, pour que l’on reconnaisse ce qui m’était arrivé, ou simplement pour les statistiques de la police ». La victime pointe également des manquements. Les deux policiers ne lui auraient pas mentionné l’existence du Centre LAVI [Loi fédérale sur l’aide aux victimes d’infractions], spécialisé dans l’aide aux victimes. Ils ne l’auraient pas informée de la nécessité d’effectuer un constat médical, afin d’obtenir une preuve essentielle en cas de procédure juridique. Ils n’ont également pas jugé utile de lui dire de ne pas laver les vêtements qu’elle portait lors de l’agression, dans l’optique de retrouver d’éventuelles traces du coupable. Or la police des mœurs a contacté Sophie quelques jours plus tard, à la suite d’une nouvelle agression dans un lieu proche de la sienne, afin de lui demander ses habits. Seule sa jaquette n’était pas passée à la lessive.

Si la rencontre avec les agents s’avère difficile, Sophie n’est pas au bout de sa peine. Elle se présente au poste de police, deux jours après les faits, afin de porter plainte. Elle doit le faire avec l’un des deux policiers qui ont recueilli son témoignage, mais la communication avec ces derniers est presque impossible. « Lundi, on m’a dit de revenir le lendemain car les deux agents ne travaillaient pas. Je retourne donc mardi, mais ils étaient cette fois-ci en patrouille. J’ai laissé un message, mais ils ne m’ont pas recontactée. J’ai rappelé le lendemain, durant une pause entre mes cours, et j’ai dû longuement insister avec la réceptionniste pour qu’elle transmette mon message. J’ai enfin obtenu un rendez-vous, une semaine plus tard, mais l’agent était alors malade. Son collègue terminait son service et m’a expliqué qu’il n’était pas autorisé à faire des heures supplémentaires à cause des coupes budgétaires. Il a toutefois fini par accepter d’enregistrer ma plainte ». Ce n’est qu’à ce moment-là, dix jours après les faits, que Sophie reçoit un prospectus présentant les services du centre LAVI.

La suite du périple se déroule au mois de décembre 2016, lorsque la victime désire obtenir des nouvelles de sa procédure. Elle tentera alors de joindre les policiers pendant une semaine, trois fois par jour, souligne-t-elle, sans que personne ne la rappelle, à nouveau. « J’ai dû encore m’énerver pour que l’on me téléphone enfin ».

Interpellée sur ce cas, la police genevoise reconnaît certains manquements, mais conteste toutefois ne pas avoir expliqué la nécessité d’effectuer un constat médical. « Nos agents sont confrontés à la violence en permanence, précise Jean-Philippe Brandt, officier de communication. Un oubli de ce type me paraît peu probable ». Les difficultés de communication seraient dues aux horaires particuliers des policiers, qui peuvent enchaîner du travail de nuit avec des périodes de congés. « Cela devient parfois difficile de répondre aux messages, même si, dans ce cas précis, les agents auraient dû répondre plus tôt », poursuit-il. L’officier relève que la procédure a été globalement respectée. « En revanche, sur le plan de la gestion humaine de cette victime, nous devons faire notre mea culpa. Les agents, une fois sur le terrain, peuvent faire preuve de plus ou moins d’empathie. Cela dépend des caractères. Pour la personne agressée, son histoire est forcément extrêmement importante. Or pour les policiers, il s’agit de leur quotidien. Ce n’est pas une excuse pour ne pas porter toute l’attention nécessaire à la victime ». M. Brandt ajoute enfin que les retours ­négatifs envers la police son rares. « Lorsque ce type de témoignage est porté à notre connaissance, nous nous en servons pour améliorer nos ­formations ».

Jean-Philippe Brandt

Sophie reste, pour sa part, dépitée par son expérience, alors qu’elle traversait une période compliquée. « Tout le processus a été fatigant. Plusieurs comportements n’étaient pas corrects. Je veux éviter que cela se reproduise avec d’autres. Les policiers doivent garder en tête que, dans un pareil cas, chaque interaction est importante et aucune ne doit pas être prise à la légère ».

Un organe de médiation existe

Lorsque les contacts avec la police sont problématiques, d’autres solutions existent pour porter plainte. Le Centre LAVI, spécialisé dans l’aide aux victimes d’infractions, peut notamment prendre à sa charge des frais d’avocats pour effectuer le dépôt d’une plainte. Un courrier envoyé directement au Ministère public peut également suffire. Un organe de médiation existe aussi, dans le but de régler les conflits avec la police ou d’améliorer le dialogue.

Interrogé sur le cas de Sophie, Ludovic Favre, intervenant LAVI psychologue, s’étonne que le Centre LAVI n’ait pas été mentionné par les policiers lors de la première rencontre. « Ils ont l’obligation de le faire lorsqu’une personne porte plainte et, de façon générale, ils le font », précise-t-il. D’autres victimes déplorent-elle parfois leur prise en charge par la police, suite à une infraction ? « Ça peut arriver. Je pense que cela dépend beaucoup des agents que l’on rencontre. Certaines personnes peuvent se sentir dissuadées de porter plainte, lorsque les chances de succès de la procédure sont faibles ».

Eric LECOULTRE

* Prénom d’emprunt

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