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dimanche 25 juin 2017
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Investig’Action, 21 février 2017

Mexique : La vraie question

par Michel COLLON


Vue du mur érigé à la frontière entre les Etats-Unis et le Mexique

A juste titre, on se scandalise à propos des déclarations racistes de Trump contre le Mexique. Mais le plus important n’est pas dit. D’abord : qui a commencé à construire ce Mur ? Réponse : Bill Clinton, président de 1991 à 1999. Ensuite, la vraie question est : mais pourquoi les Mexicains doivent-ils partir ? Dans son livre Les 7 Péchés d’Hugo Chavez, Michel Collon avait analysé ce qu’il appelait « Les fléaux de l’Amérique latine ». Dont « l’agriculture assassinée ». Un extrait de ce livre.


Mexique

« Désormais, le Mexique, pour faire ses tortillas traditionnelles, doit acheter du maïs états-unien ». Voilà comment Monseigneur Mario Ruiz, archevêque de Portoviejo, juge les effets des traités de libre-échange imposés par Washington : « La grande puissance du Nord te dit : signe ou signe. Et si tu ne signes pas, je t’enfonce, je t’annihile. Que veulent à présent les Etats-Unis ? Que nous négocions un par un, parce qu’ainsi, il est plus facile de nous écraser ? »

Le maïs constitue l’aliment de base des Mexicains, surtout des pauvres. Il a toujours été produit sur place. Mais depuis l’entrée en vigueur du traité ALENA, les importations de maïs venant des USA ont quadruplé. Même tendance pour le lait et de porc. L’ALENA, c’est l’Accord de Libre Echange Nord Américain qui a instauré en 1994 une zone de libre-échange entre les Etats-Unis, le Canada et le Mexique.

Le montant global de ces importations alimentaires est passé de six à dix milliards de dollars et continue de croître. Certes, les exportations alimentaires du Mexique ont également augmenté. Mais beaucoup moins vite. Conséquence : les importations d’aliments engloutissent la moitié des revenus du pétrole. Provoquant une saignée des devises dont le pays aurait tant besoin pour se développer.

Diverses variétés de maïs mexicain

De plus, quels sont les produits que le Mexique exporte ? Des tomates, de la bière et de la tequila. C’est-à-dire la production des grosses sociétés de l’agrobusiness. Par contre, ce qu’il importe, ce sont les aliments stratégiques comme le maïs. Les petits paysans ont été sacrifiés. Et le pays a perdu sa souveraineté alimentaire

Ce libre échange entre la chèvre et le loup a déséquilibré toute l’économie du Mexique. Depuis l’entrée en vigueur du traité avec les Etats-Unis, les revenus des producteurs locaux de céréales et de haricots ont chuté de moitié.

En fait, ces produits valent de moins en moins dans les échanges internationaux. Du coup, au Mexique, le salaire agricole moyen a chuté de 107 à 93 pesos en dix ans. L’emploi dans l’agriculture et les secteurs annexes est tombé de neuf à sept millions. Tout ceci aggrave la pauvreté. Un enfant mexicain sur cinq vit dans la misère et est sous–nourri.

Une fillette et sa poupée

Même si le Mexique crée en moyenne deux cent cinquante mille emplois par an, en réalité l’emploi recule. Pour compenser la croissance démographique, il en faudrait un million. On comprend donc pourquoi cinq cent mille Mexicains émigrent chaque année. Mais lorsqu’ils tentent de pénétrer aux Etats-Unis, ils subissent une forte répression autour du mur construit à la frontière.

Actuellement, un Mexicain sur dix vit aux Etats-Unis d’où il envoie un peu d’argent à sa famille pour l’aider à tenir le coup. Ces vingt milliards de dollars des remesas constituent une des principales sources de revenus du Mexique. Mais ruiner l’économie d’un pays, puis surexploiter et traiter en "illégaux" les pauvres qu’on a ainsi créés, n’est-ce pas un système hypocrite et absurde ?

Pour imposer ce système au Mexique, les sociétés étrangères soutiennent les politiciens de droite comme le président frauduleusement élu Felipe Calderon. On les achète pour favoriser les investissements et réprimer les luttes ouvrières, paysannes, indigènes.

Au Mexique, par contre, hommes d’affaires, dirigeants politiques et policiers ne sont quasi jamais poursuivis pour les crimes qu’ils commettent. La torture est pratique courante, ainsi que les emprisonnements arbitraires, sans charge, sans procès, pendant des mois, voire des années. La police nationale, régionale ou locale attaque très violemment les contestataires comme en octobre 2006 à Oaxaca. Cette année-là, les forces de répression ont assassiné au moins vingt morts, battu des centaines de gens, violé de nombreuses femmes. Et tué dix journalistes.

Les belles promesses des traités de coopération sont démenties par les faits. Au Mexique, l’exode rural a plus que triplé en vingt-cinq ans, comme le reconnaît le site officiel du traité ALENA. Même la Banque Mondiale a été forcée de reconnaître en 2005 que le bas niveau des prix agricoles « résulte en grande partie de l’ouverture de l’économie, augmentée avec l’entrée en vigueur de l’ALENA, et de l’inégalité des moyens dont disposent les paysans mexicains face à leurs voisins du Nord, vu la faiblesse croissante des subventions agricoles alors que d’importantes subventions sont en vigueur aux Etats-Unis et au Canada ». Le loup et la chèvre.

Des agriculteurs

Entre Nord et Sud, le fossé de la productivité ne cesse d’augmenter. Logique : un agriculteur des Etats-Unis reçoit trente fois plus d’aides qu’un agriculteur du Mexique. En cette matière, l’hypocrisie règne. Tout en exigeant que les pays pauvres cessent de protéger leurs entreprises, les vingt-neuf pays les plus riches du monde dépensent annuellement 370 milliards de dollars pour aider leurs propres entreprises agricoles. Un chiffre qui ne cesse d’augmenter depuis des décennies.

On est bien dans le « Faites ce que je dis, et pas ce que je fais », explique l’économiste brésilien Osvaldo Coggiola : « Pendant que les Etats-Unis et l’U.E. continuent de subventionner massivement leurs exportateurs de nourriture et de céréales, le FMI et la Banque Mondiale exigent des pays d’Amérique Latine qu’ils appliquent des coupes budgétaires et le libre échange, réduisant brutalement les budgets alloués à l’agriculture. Du coup, ces marchés seront inondés d’importations bon marché car subventionnées. Les quotas –officiels mais aussi camouflés– imposés par les USA et l’U.E. sur leurs importations agricoles font du tort aux agro-exportateurs potentiels et, en retour, diminuent l’emploi de la main d’œuvre rurale. La nature non réciproque des règles commerciales acceptées par les pays d’Amérique Latine révèle leur caractère "colonial" ».

Osvaldo Coggiola

Le Mexique, tout proche des Etats-Unis, est sans doute un cas extrême de cette colonisation. Mais toute l’Amérique latine est concernée parce que la domination des multinationales sur les économies ne date pas d’aujourd’hui. Au Venezuela, le “tout au pétrole” a entraîné l’abandon des rares industries locales, et aussi de l’agriculture. Le pays importe plus de 70 % de son alimentation. Dans les rues de Caracas, nos l’avons dit, vous pouvez manger du maïs grillé en direct sur le trottoir. Il est vénézuélien et délicieux. Mais si vous achetez un bocal de maïs dans un supermarché, il sera Made in USA.

Michel COLLON

Un vendeur de rue à Caracas, au Venezuela

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