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Le Monde, 9 janvier 2004

Parmelat : beaucoup de questions sans réponses sur des fraudes de 8 à 10 milliards d’euros

Milan correspondance

par Marie-Noëlle TERRISSE


Vue de Parma

Après l’arrestation du fondateur et ancien patron du groupe, Calisto Tanzi, pour plusieurs chefs d’accusation dont "association criminelle aux fins de banqueroute frauduleuse", puis celle de sept personnes, anciens responsables du groupe et auditeurs, les premiers interrogatoires ont amené une série de révélations.


Fausto Tonna, l’ancien directeur financier de Parmalat, a raconté la fabrication de faux en tous genres et le montage d’opérations fictives sur des filiales aux îles Caïmans ou à Malte, créées pour maquiller les bilans.

L’île de Malte est située au Sud de la Sicile

"Le problème des altérations de la comptabilité était global et impliquait le groupe entier", aurait déclaré M. Tonna, qui, tout en admettant ses responsabilités, charge M. Tanzi : "Non seulement il connaissait les problèmes du groupe mais c’était lui qui avait décidé de les occulter", dit celui qui fut le bras droit financier du fondateur durant trente ans. Les enquêteurs cherchent désormais les comptes bancaires du patriarche et de ses acolytes. Probablement ouverts sous des noms d’emprunt.

Le "trou" dans les caisses

Difficile de s’y retrouver aujourd’hui dans les chiffres évoqués : 8 milliards d’euros, comme l’aurait déclaré Calisto Tanzi lors d’un interrogatoire ? 10 à 13 milliards selon des sources judiciaires citées par la presse ?

Il y a d’abord l’argent volatilisé. Bank of America a mis le feu aux poudres, le 19 décembre 2003, en déclarant faux un document à son en-tête attestant de liquidités et titres pour 3,95 milliards d’euros sur un compte de Bonlat, et qui avait servi aux auditeurs à certifier les comptes du groupe. On ignore encore si cette somme n’a jamais existé ou si elle a été détournée.

Deuxième "trou" : les obligations, inscrites au bilan des neuf premiers mois 2003 de Parmalat Finanziaria, pour un montant de 2,9 milliards d’euros, correspondant à des obligations émises par le groupe, puis rachetées successivement, n’auraient en fait jamais été rachetées. Ces 2,9 milliards iraient donc gonfler l’endettement du groupe.

Enfin, les fonds détournés par le fondateur, selon les enquêteurs, se monteraient à 800 millions d’euros sur les onze dernières années. M. Tanzi a reconnu avoir pris dans les caisses de Parmalat 500 millions d’euros, mais, selon lui, pour renflouer les activités touristiques de Parmatour, gérées par sa fille et n’appartenant pas à Parmalat. Or le "trou" creusé par Parmatour serait plus proche de 2 milliards d’euros.

La révision des comptes

La Consob, le gendarme de la Bourse italienne, a annulé, lundi 5 janvier le bilan 2002 du groupe Parmalat. L’équipe d’Enrico Bondi, le nouvel administrateur nommé par la justice, devra donc refaire les comptes 2002 et 2003. Sous la gestion Tanzi, le groupe apparaissait bénéficiaire : il affichait 252 millions d’euros de résultat net en 2002.

Logo de la Consob

Selon La Repubblica du vendredi 9 janvier, citant les premiers résultats des vérifications du nouveau cabinet d’audit de Parmalat, PricewaterhouseCoopers, les pertes des activités industrielles cumulées entre la fin 2000 et le 30 septembre 2003 s’élèveraient à 1,37 milliard d’euros et l’endettement atteindrait 9,7 milliards (au lieu de 5,4 milliards dans le bilan officiel).

Les fraudes et falsifications

Au départ, le scandale Parmalat semblait fondé sur l’utilisation à tout va d’instruments financiers sophistiqués. En fait, les collaborateurs de Calisto Tanzi n’ont pas hésité à recourir à des faux grossiers, comme le montre le document supposé émis par la Bank of America, élaboré à l’aide d’un scanner et d’un fax, et rédigé dans un anglais approximatif...

Calisto Tanzi prétend s’être contenté de donner des ordres pour respecter des objectifs, sans se soucier du détail. Fausto Tonna est plus clair : "Quatre fois par an, au moment des résultats trimestriels, était activé le système de construction de faux papiers."Les comptes de Parmalat regorgent d’opérations virtuelles, comme cette fourniture imaginaire de 300 000 tonnes de lait en poudre à Cuba ou cette licence fictive de la marque de jus de fruits Santal aux Etats-Unis.

Logo de Santal

Le plus intrigant est le rôle joué par les deux cabinets d’audit du groupe, Grant Thornton et Deloitte & Touche, dont les ex-dirigeants de Parmalat affirment aujourd’hui qu’ils ont commencé par fermer les yeux sur les fraudes, avant d’y coopérer activement.

Les deux auditeurs italiens de Grant (chargés de la certification d’une partie des bilans du groupe laitier, dont Bonlat) sont en prison et la filiale italienne a été sortie du réseau international de l’auditeur depuis jeudi 8 janvier. Quant à ceux de Deloitte & Touche, chargés de la certification de l’ensemble du bilan Parmalat, ils font à leur tour l’objet d’une enquête depuis jeudi.

Deloitte & Touche fait partie de Deloitte Touche Tohmatsu International, qui est l’une des "Big Six" firmes d’accounting and auditing, avec 65,000employés dans 128 pays

Le rôle trouble des banques

Presque toutes les grandes banques italiennes sont dans la ligne de mire des magistrats : Capitalia, la plus exposée, avec 393 millions d’euros, mais aussi Banca Intesa, Sanpaolo IMI, Unicredito, MPS, BNL... Capitalia est particulièrement visée. Proche tant de Calisto Tanzi (qui figurait au conseil d’administration de la banque romaine) que de Sergio Cragnotti, l’ancien patron du groupe Cirio, elle aurait joué un rôle de sponsor dans plusieurs affaires aux contours mystérieux. Notamment le rachat en 1999 de Eurolat, société du groupe Cirio, par Parmalat, pour une somme qui semble bien supérieure à la valeur de la société.

Plusieurs groupes financiers internationaux sont concernés : Bank of America, Citigroup, JP Morgan Chase Manhattan, Santander, Deutsche Bank... Tous ces opérateurs ont placé des actions et des obligations de Parmalat auprès de leurs clients. La Securities and Exchange Commission (SEC), le gendarme de la Bourse de New York, a ouvert une enquête et déposé plainte pour "fraude boursière", à la suite d’une offre de titres Parmalat déclarée en violation des lois américaines lors d’une opération d’août 2003 jamais menée à terme. La SEC a dépêché un enquêteur en Italie, Lawrence West. "Si par exemple, il est établi que la fraude est de 10 milliards de dollars, l’amende peut atteindre précisément 10 milliards de dollars", a-t-il précisé dans un entretien au Corriere della Sera.

Jeudi, la justice italienne a ouvert une enquête contre Luca Sala, ancien dirigeant de la Bank of America à Milan.

Mercredi, quatre responsables de la Deutsche Bank ont été entendus par le parquet de Parme, essentiellement sur deux faits : le rôle joué par la banque allemande dans une émission d’obligations Parmalat en septembre 2003 pour 350 millions d’euros, et l’étrange aller-retour réalisé dans le groupe laitier. La banque était en effet montée à 5 % du capital en novembre - une annonce qui avait contribué à rassurer les marchés - avant de réduire sa part à 1,5 % lors du krach du groupe.

Immeubles de la Deutsche Bank

Les origines de l’affaire

On ignore encore quand Parmalat a commencé à déraper : dès 1988 après l’incursion manquée dans le monde de la télévision, comme l’a affirmé Fausto Tonna ? Plus tard pour financer l’expansion internationale du groupe, notamment en Amérique du Sud ?

Les causes réelles de cette gigantesque fraude restent mystérieuses. La famille Tanzi, dont le train de vie n’était pas spécialement flamboyant, a-t-elle constitué un trésor à des fins personnelles ? Les manipulations visaient-elles à maquiller les pertes des filiales industrielles ? Ou à financer Parmatour et l’équipe de football AS Parma Calcio, fiefs des enfants Tanzi ? Le groupe a-t-il dû acheter les faveurs de partis politiques, notamment en Amérique du Sud ? Etait-il l’otage ou le complice d’intérêts criminels ? Enfin, de quelles complicités, en Italie notamment, a bénéficié Calisto Tanzi pour jouir si longtemps d’une telle impunité ? Le scandale Parmalat ne fait que commencer.

Marie-Noëlle Terrisse

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