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Tribune de Genève, 10 janvier 2004

Terrorisme : coup de filet spectaculaire en Suisse

Suivi d’un interview de Jacques Pitteloud, coordinateur des renseignements suisses au Département de la défense, par Laurent Aubert

par Jean-Noël CUÉNOD avec Adrien BRON


La péninsule arabique

Enquête sur les attentats de Riyad : la Police judiciaire fédérale interpelle huit suspects dont trois à Genève.

De nombreux documents ont été saisis au cours de perquisitions dans cinq cantons.

C’est la logistique du groupe terroriste qui a été visée par une centaine de policiers.


C’est la première fois qu’une opération antiterroriste a été menée avec autant d’ampleur en Suisse. C’est la première fois aussi que la Police judiciaire fédérale (PJF) est parvenue à recueillir autant de renseignements sur une filière terroriste.

Le Ministère public de la Confédération a donc annoncé hier que, sous sa direction, la PJF mené une vaste opération d’interpellations, de perquisitions et d’auditions de témoins concernant cinq cantons (Vaud, Genève, Argovie, Berne et Zurich) dans le contexte de l’enquête ouverte par Berne après le triple attentat de Riyad qui avait causé la mort, le 12 mai 2003, de 35 personnes (dont un Suisse) et des blessures à 200 autres (dont trois de nos compatriotes).

Une vue de Berne

La Police judiciaire fédérale (PJF) a interpellé huit ressortissants étrangers qui ont été placés en détention préventive. Ils sont pour l’instant suspectés d’avoir soutenu la logistique d’une organisation criminelle. Trois de ces prévenus ont été arrêtés à Genève. Dans notre canton, c’est le procureur fédéral Christian Coquoz qui a dirigé les opérations. Rappelons qu’il a commandé la police cantonale genevoise jusqu’à l’an passé.

Christian Coquoz

Le procureur général, Daniel Zappelli a suivi le déroulement de cette enquête sur le territoire genevois et s’est félicité de l’excellente collaboration qui s’est instaurée, d’une part, entre les polices cantonales et, d’autre part, entre ces dernières et la toute nouvelle PJF.

Les soupçons sur Al-Qaida

En tout, une centaine de policiers ont participé à ce large coup de filet. Des documents bancaires et financiers ont été saisis auprès de divers établissements. Une vingtaine de témoins ont été interrogés. Des perquisitions ont été menées dans des logements et bureaux. A cette occasion, il y a eu également saisies de matériel sur la nature duquel le Ministère public de la Confédération demeure muet pour ne pas gêner les investigations.

Si le nom d’Al-Qaida n’a pas été articulé par les autorités fédérales, en revanche il semble que c’est bien cette filière terroriste qui est visée, ou plutôt les centres de logistique dont elle dispose dans notre pays.

Une personne proche de l’enquête nous a d’ailleurs confié : "C’est bien le troisième cercle d’Al-Qaida qui a été touché par cette opération." Qu’est-ce que ce "troisième cercle" ? Les unités antiterroristes américaines et européennes ont dressé une sorte de cartographie de cette "nébuleuse du terroriste franchisé" que constitue l’organisation illustrée par Oussama ben Laden.

Cette intrication de cercles et de réseaux s’est progressivement constituée depuis les années 80. Elle est née des combats contre la présence soviétique en Afghanistan. A cette époque, la CIA avait aidé à la formation de ces réseaux afin de financer la lutte antisoviétique. On sait l’usage que ces réseaux ont fait par la suite de cette aide.

Le siège de la CIA

Les djihadistes.

Il s’agit de l’astre central, idéologique, de la nébuleuse. Il est constitué par des théoriciens de l’islam radical qui désignent les cibles à atteindre en les enrobant de "fatwas" plus ou moins clairement spécifiées. Ils sont présents dans les mosquées et les madrassas (écoles coraniques) en terre d’islam mais aussi en Occident. Ils n’agiront pas directement, sauf cas particulier.

Les minarets du Caire

Les activistes locaux.

Les intégristes musulmans se répartissent dans divers groupes d’action d’envergure nationale ou locale qui ne sont pas forcément liés entre eux. Nourris idéologiquement par les djihadistes, ils vont appliquer localement les recommandations de ces derniers par le recours aux actes terroristes. C’est dans cette frange que se recrutent les kamikazes, les poseurs de bombes et autres tueurs.

Les logisticiens.

Ils circulent entre les groupes d’activistes locaux et le noyau djihadiste. Ils transmettent les informations ; ils apportent aussi leur appui financier et matériel aux uns et autres en fonction des actes terroristes à commettre.

Des renseignements en quantité et en qualité

Ce serait donc ce cercle-là, celui des logisticiens, qui serait placé dans la ligne de mire de la Police judiciaire fédérale, à en croire notre source proche des investigations. "De nombreux documents ont été saisis. Ils sont en train d’être examinés soigneusement. Mais les enquêteurs ont été surpris par leur quantité et leur qualité."

Le Ministère public de la Confédération a ouvert une enquête de police judiciaire le 20 mai dernier, soit huit jours après l’attentat. La Suisse aurait de toute façon réagi favorablement à une demande d’entraide pénale internationale, si elle en avait été saisie.

Mais le fait que des Suisses figurent parmi les victimes a simplifié la donne juridique. En effet, le Code pénal helvétique s’applique aux délinquants suisses ou non qui ont perpétré un crime à l’étranger au préjudice d’un ou d’une de nos compatriotes.

Après le triple attentat de Riyad, la police saoudienne avait impliqué Al-Qaida. Cette piste a été renforcée peu après par Washington dont les services de détection électronique avaient intercepté un message provenant d’une cellule d’Al-Qaida en Iran, message qui suggérait un lien entre les attentats et l’organisation du Saoudien Ben Laden.

La mosquée de l’Immam, à Isfahan, en Iran

En juin 2003, le ministre-adjoint de l’Intérieur du gouvernement d’Arabie saoudite a annoncé que l’un des organisateurs du triple attentat de la capitale saoudienne s’était rendu de son plein gré à la police. Il s’agit d’Ali Abdelrahmane Saïd Al-Fakassi.

Les autorités saoudiennes suspectaient un autre personnage, soupçonné d’être l’un des principaux représentants d’Al-Qaida au sein du royaume : Turki Al-Dandani. Les policiers étaient parvenus à le localiser dans la ville de Skaka. Mais il s’était fait exploser juste avant d’être arrêté. Pour l’instant, dix-huit suspects sont recherchés par la police saoudienne dont un Yéménite et un Canadien, les autres étant des ressortissants du royaume.

Dangereuses liaisons téléphoniques

En Suisse, la Police judiciaire fédérale a concentré ses recherches, notamment, sur les liaisons par téléphones portables entre divers suspects séjournant sur notre territoire. Cette enquête a même suscité un arrêt critique de la part de la Chambre d’accusation du Tribunal fédéral en novembre dernier. En effet, les juges fédéraux ont accepté le recours d’une femme qui avait été mise sur écoute téléphonique par la PJF dans le contexte de l’enquête sur les attentats de Riyad.

Le numéro de téléphone de cette personne tout à fait hors de cause figurait dans le répertoire d’un portable appartenant à un suspect. Lorsque la surveillance téléphonique de cette femme a été terminée, le Ministère public de la Confédération s’est contenté de l’informer que son téléphone avait été écouté par ses services dans le cadre de l’enquête sur les attentats terroristes de Riyad.

Affolée par cette information lacunaire, la recourante avait exigé de connaître la cause de son implication dans une telle enquête. Le Tribunal fédéral lui a donc donné gain de cause. Et c’est ainsi qu’elle a pu savoir que son numéro de téléphone avait été inscrit dans le téléphone portable de l’un des suspects et que telle était la cause de cette surveillance.

Les portables ont-ils trahi les prévenus ? Pour l’instant, la PJF ne donne aucune réponse. Mais il est souvent arrivé que des filières terroristes soient démantelées, en partie, grâce à l’interception de leurs communications.

Jean-Noël CUÉNOD avec Adrien BRON

Satellite espion KH 11

« Un travail interdisciplinaire extraordinaire »

Interwiew : Jacques Pitteloud, coordinateur des renseignements au Département de la défense

Etes-vous surpris par ces arrestations ?

- Si j’étais surpris, c’est que j’aurais mal fait mon travail... En fait, je suivais cette affaire, de loin, depuis de nombreux mois. Contrairement à ce que certains croient, la Suisse n’est pas une île. Des groupes de soutien ont été démantelés dans les pays voisins, il était logique qu’on en trouve aussi chez nous.

Quel attrait la Suisse présente-t-elle pour ces gens ?

- Tout d’abord sa situation géographique au centre du continent et de bonnes liaisons avec le monde entier. La Suisse a pu être perçue aussi comme un trou noir au sein du dispositif sécuritaire de l’Europe. Ces gens penseraient qu’ils seraient tranquilles, ils ont eu tort.

Sans remonter très loin, y a-t-il eu des précédents en Suisse ?

- Franchement non. Un tel coup de filet est quelque chose de nouveau.

Au vu de ces arrestations, peut-on penser que les réseaux démantelés en Belgique, en France et en Allemagne se sont repliés en Suisse ?

- Je ne le crois pas. Mais je ne voudrais pas tirer des conclusions prématurées, surtout que les personnes arrêtées sont au bénéfice de la présomption d’innocence.

Quelles réflexions vous inspire cette affaire ?

- Les autorités de poursuite, les polices et les renseignements ont mené un travail interdisciplinaire extraordinaire, comme jamais auparavant. Ça a payé ! Il faut dire aussi que depuis le 11 septembre, nous avons beaucoup appris et que l’attention de nos services n’était pas forcément focalisée sur ces gens-là.

Laurent AUBERT

L’attentat du 11 septembre 2001, à New-York

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