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samedi 22 juillet 2017
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Le Monde, 10 janvier 2004

Parmalat ou le capitalisme pousse-au-crime

par par Eric Le Boucher


Le scandale Enron, le courtier américain qui a fait faillite il y a deux ans, était une histoire sans joie. Un conseil d’administration laisse, bouche bée, les dirigeants de la septième compagnie américaine se lancer dans "une comptabilité à haut risque" (comme l’a qualifié par euphémisme le rapport du Sénat des Etats-Unis) pour améliorer ses résultats et camoufler l’état réel de ses actifs. Vingt mille salariés ont perdu leur emploi et leur épargne-retraite. La chute d’Enron jette un discrédit sur tout le système capitaliste américain.


On s’est amusé un peu plus cette année avec un autre scandale, celui de Tyco, dont le patron, Dennis Kozlowski, s’est fait payer par son entreprise une gentilhommière de 2,5 millions de dollars et un joli yacht. Ce qui l’a coulé, c’est qu’il a mis en note de frais la facture de 2 millions de dollars de la party d’anniversaire de sa femme comprenant des serviteurs en soldats romains huilés, des nymphes dansantes, un gâteau représentant une femme nue à la poitrine très généreuse et, le clou, un David de Michel-Ange urinant de la vodka en continu.

Dennis Kozlowski

La palme du comble

On n’a pas ri du tout, par contre, quand furent découverts les abus chroniques de certains gestionnaires de fonds de placement américains grugeant des millions d’épargnants. Encore que leurs méthodes boursières d’achats-ventes "tardifs" (après la clôture) ou bien encore de market timing (entrer et sortir très rapidement pour profiter des microvariations) ont retenu l’attention des connaisseurs.

De même a-t-on pu décerner, non sans révérence, la palme du comble au patron de la Bourse de Wall Street qui, chargé de faire régner l’éthique et l’honnêteté entre ses colonnes, s’était attribué un pharaonique salaire de 140 millions de dollars. Mais, en gros, les nombreux scandales d’entreprises, qui ont fait de nouveau en 2003 les gros titres des journaux économiques, n’avaient rien de rigolo.

Wall Street, à New-York

Fierté nationale

Puis est venue l’Italie, pardon pour le cliché, pays de la comédie. Parmalat, son PDG propriétaire, Calisto Tanzi, ses faux comptes dans ses vraies filiales offshore.

Calisto Tanzi

Nous n’avons affaire ni à la saga high-tech d’un élève modèle de la déréglementation des marchés électriques, ni à l’embastillement musclé d’un oligarque enrichi lors des privatisations russes douteuses, pas plus qu’au brillant PDG français de GlaxoSmithKline dont le parachute était si doré qu’il a fait scandale à Londres.

Non, laitier au pays du jambon, quarante ans d’existence, fierté nationale, modèle de ce capitalisme familial italien devenu empire mondial, 36 000 salariés, Parmalat a monté la plus grande fraude d’Europe. Ainsi, deux ans après Enron et malgré le renforcement drastique des systèmes de surveillance, une grande entreprise a réussi à rouler banques, autorités boursières et auditeurs italiens et étrangers les meilleurs.

Le gros poisson est passé entre les mailles du filet grâce à un complexe réseau de 137 filiales opérationnelles et 20 filiales financières, et à un nombre, semble-t-il important, de complices aux bons endroits. Le système mis au point avait, certes, un côté professionnel difficile à repérer : quand l’auditeur Grant Thornton demande un relevé des comptes ouverts auprès de la Bank of America, une réponse lui arrive, sous en-tête officiel, faisant état d’un solde de 3,9 milliards de dollars. Grant Thornton est rassuré. Or c’est un faux.

Mais le système avait aussi son côté bricolé, qui aurait dû être découvert : le directeur général d’une trentaine de filiales n’était autre que le responsable du standard téléphonique...

Moyens de police

La justice travaille, et la suite promet d’être aussi cocasse qu’instructive. Il reste à comprendre pourquoi Calisto Tanzi, le PDG qui détient le contrôle de l’entreprise familiale, s’est lancé dans cette folie. Il semble que le point de départ remonte à 2002 : le groupe, qui s’est endetté pour grossir, n’arrive plus à rembourser ses obligations et doit s’inventer du cash pour rassurer ses créditeurs.

Quoi qu’il en soit, Parmalat vient souligner que le renforcement des moyens de police depuis l’affaire Enron ne suffit pas. Les réformes engagées depuis deux ans n’ont pas manqué, mais elles ont toutes leur revers. La transparence ? "Le meilleur des manteaux, sous lequel se cache l’opacité le plus légaliste", comme le note le professeur de droit Marie-Anne Frison-Roche. Les codes de bonne conduite ? Les voleurs sont les premiers à les signer. L’indépendance des administrateurs ? C’est choisir l’incompétence pour écarter la complicité. Le concept est peu pratique. La menace de la prison ? Elle est sûrement efficace mais, comme viennent de s’ouvrir les premiers procès d’Enron, on va voir si elle est vraiment mise en application.

En réalité, si les patrons risquent plus gros, la tentation de transgression reste égale. Les entreprises baignent dans un contexte où l’impératif de rentabilité est de plus en plus pressant. Le cours de Bourse reste le premier critère des investisseurs, et donc l’obsession des PDG. Hier, une honnête rentabilité industrielle comme celle de la transformation du lait suffisait. Aujourd’hui, il faut plus.

Les armes du fric-frac

Le capitalisme "pousse au crime", comme le notent Olivier Pastré et Michel Vigier (Le Capitalisme déboussolé, éd. La Découverte). Or il donne, dans le même temps, les armes du fric-frac : la comptabilité "créative" et les places offshore qui donnent aux directions financières les moyens de traverser impunément les limites de la légalité.

Houston, Texas

Toutes les entreprises ne tombent pas dans la délinquance. Loin de là. Le nombre de patrons voyous reste, malgré tout, très limité. Mais leurs dégâts dans l’opinion sont terribles. Selon un sondage de l’American Entreprise Institute, seuls 16 % des Américains estiment que les patrons ont "des principes d’honnêteté et d’éthique", contre encore 25 % en 2001. Et l’année 2004 nous promet de nouveaux croustillants exploits.

Eric Le BOUCHER

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