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Le Temps, 18 septembre 2004

Irak : Les milliards de la reconstruction vont servir à mener la guerre


Pour 45 jours encore, l’Irak est un pays imaginaire. Des élections y auront lieu en janvier 2005, des progrès sont mesurés tous les jours dans l’économie, la société, et le peuple irakien, défiant les pronostics pessimistes, marche vers la liberté : c’est ce que George Bush et ses porte-voix disent chaque jour, c’est ce qu’ils répéteront jusqu’au 2 novembre 2004.

La réalité est un peu différente : une trentaine de villes sont aux mains de l’insurrection, qui conduit des attaques de mieux en mieux coordonnées contre tous les signes de l’occupation, de la collaboration, et de la reconstruction financée par les milliards alloués par le Congrès américain.


Kofi Annan, qui avait avalisé l’échéance de janvier pour les élections, n’y croit plus lui-même : les 7000 volontaires qu’il faudrait recruter sont déjà les cibles désignées des kalachnikovs.

Le voile du rêve est déchiré aussi aux Etats-Unis -sans effet électoral. Les quinze agences du renseignement américain ont produit, en juillet 2004, une « estimation » pessimiste sur l’Irak. Elles prévoient une augmentation de la violence et des destructions d’infrastructures.

Les sénateurs de la Commission des affaires étrangères devaient connaître les conclusions de ce rapport (non publié) quand ils ont examiné cette semaine une demande de la présidence : elle veut réaffecter au domaine de la sécurité 3,46 des 18,4 milliards de dollars votés il y a dix mois par le Congrès pour la reconstruction de l’Irak. Des ténors républicains sont entrés dans une colère noire. Richard Lugar et Chuck Hagel n’ont jamais montré d’enthousiasme pour la guerre ; maintenant, ils disent leur effroi. Le premier dénonce « l’aveuglement optimiste » de l’administration, le second dit que le « seuil du pitoyable » a été franchi.

Le délitement irakien se mesure aussi en dollars. Depuis l’automne 2003, après le vote des Chambres, seul 1,14 milliard, sur les 18,4 milliards alloués, a été dépensé. Autrement dit, tonne Richard Lugar, les Etats-Unis ont « échoué à tirer parti de l’instrument le plus puissant que nous avions pour influencer l’avenir de l’Irak ».

L’une des raisons de cette impuissance, c’est naturellement la montée de la résistance à l’occupation. Mais ce n’est pas la seule. Les Nations Unies commencent à demander avec insistance où ont passés les 20 milliards de dollars que l’ancienne Autorité provisoire coalisée avait reçus du programme « Pétrole contre nourriture » que l’ONU gérait jusqu’à la guerre, de la saisie des avoirs de l’ancien régime et des ventes ultérieures de brut. Les Américains avaient accepté qu’un organe de surveillance, sans grand pouvoir, ait un œil sur la gestion du pactole. Les vérificateurs demandent aujourd’hui comment 8,8 milliards ont pu disparaître sans laisser de trace, à Bagdad, pendant que les Irakiens demandaient à voir les preuves tangibles de la reconstruction.

La demande de réaffectation de crédits présentée par la Maison-Blanche ne va pas contribuer à satisfaire leurs attentes. Cette décision est une conséquence de la montée en force de l’insurrection depuis le printemps. Avec retard, l’administration admet que le rétablissement de la sécurité est une priorité. Les installations pétrolières et électriques subissent des attaques constantes, les contractants étrangers sont enlevés, décapités : que veut dire reconstruire dans ces conditions ?

Après l’invasion, le commandement américain avait tenté de former très vite un grand nombre d’unités des nouvelles forces de sécurité irakiennes, d’abord pour des tâches de police et pour garder les frontières. Le développement de la guérilla, à Falloujah, à Nadjaf, a démontré la vanité de ce projet. Aujourd’hui, avec les 3,46 milliards détournés de la reconstruction, les Etats-Unis veulent former de véritables forces de combat, et améliorer la protection des infrastructures existantes. L’objectif américain est d’obtenir une stabilisation, ou d’empêcher une plus grande déstabilisation, afin que la tenue d’élections, en janvier ou plus tard, soit possible.

D’une certaine manière, Washington cherche à répondre à l’un des arguments de Kofi Annan : on ne vote pas sans un minimum de sécurité. L’Irak, la semaine prochaine, sera au cœur des débats à l’Assemblée générale de l’ONU qui s’ouvre à Manhattan. La promesse du Conseil de sécurité de constituer une force de 1800 hommes pour protéger l’action des Nations Unies à Bagdad est toujours en l’air. L’OTAN, de son côté, s’apprête à rendre public un petit plan d’aide à la formation des soldats irakiens. George Bush s’accroche à ces bribes d’espoir d’engagement international. Mais, comme dit le philosophe Francis Fukuyama, néo-conservateur repenti, « celui qui croit que ce plan pourra être réalisé vit dans un pays complètement imaginaire ».

Alain CAMPIOTTI

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