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Le Monde, 29 septembre 2004

Etats-Unis : Quatre détenus français de Guantanamo racontent leur parcours

par Gérard DAVET et Fabrice LHOMME


Actuellement incarcérés en France après plus de deux années passées sur la base américaine à Cuba, les quatre islamistes ont décrit aux enquêteurs de la DST leurs conditions de vie sur place. Ils ont aussi expliqué ce qui les a poussés dans les camps d’entraînement d’Al-Qaida.


Ils voulaient manier les armes à feu, apprendre l’islam, tester leurs limites physiques. Ils voulaient approcher la guerre, sans prendre trop de risques. Mais leur périple, commencé entre 2000 et 2001, s’est terminé en janvier 2002 lorsqu’ils ont été arrêtés, en Afghanistan et au Pakistan, avant d’être transférés à Guantanamo, dans le camp X-Ray tenu par les forces américaines sur l’île de Cuba.

Le 27 juillet, ils ont fini par retrouver la France. De longues années d’errance et de détention, qu’ils ont racontées par le menu, fin juillet, aux policiers de la DST, puis aux juges antiterroristes parisiens, qui les ont mis en examen, le 1er août 2004, pour "association de malfaiteurs en vue de préparer des actes de terrorisme".

Mourad Benchellali, 23 ans, Nizar Sassi, 25 ans, Imad Kanouni, 27 ans, et Brahim Yadel, 33 ans, toujours incarcérés en France -trois autres Français sont toujours détenus à Guantanamo-, ont narré leur parcours de petits soldats français d’Al-Qaida. Les policiers ont mieux compris aussi l’empressement des quatre suspects à retrouver leur pays. Car leur détention à Guantanamo, où ils ont été détenus plus de deux ans et demi, les a marqués. Ils en ont parlé sans pour autant évoquer des brutalités particulières dont ils auraient été victimes. Il est vrai qu’en quittant leur prison cubaine ils avaient signé un "accord" leur interdisant de porter atteinte aux intérêts américains.

"J’ai essayé de relativiser pour comprendre la position des Américains, a indiqué Mourad Benchellali aux policiers, mais les conditions de détention ne me paraissent pas normales. J’étais dans une cage, peu nourri, insulté par les gardes. Il y avait une pression psychologique qui était exercée sur nous. Notre religion n’était pas respectée." Imad Kanouni, lui, a évoqué des "conditions inhumaines", et Brahim Yadel des "conditions extrêmement dures psychologiquement".

A Guantanamo, il valait mieux éviter les camps 1, 2 et 3, qui, d’après Mourad Benchellali, prisonnier n° 161 à X-Ray, n’étaient que "des cellules dans des conteneurs". "Entre détenus, s’est-il souvenu,on ne parlait pas des camps en Afghanistan, on pensait qu’il y avait des micros." Nizar Sassi, de son côté, a dénoncé les conditions dans lesquelles, selon lui, bon nombre d’interrogatoires ont été réalisés à Cuba : "Lorsque j’ai été vu à deux reprises par la délégation française, ses membres ne m’ont jamais dit qu’ils appartenaient à la DST (...) mais se sont toujours présentés comme étant les autorités françaises. Ils m’ont alors dit que je n’étais qu’un numéro, que je devais coopérer avec eux."

"La réponse la moins pire"

Les auditions menées par les Américains lui ont également laissé un goût amer : "J’étais attaché, avec, à proximité, un militaire muni d’un fusil à pompe chargé. Je n’avais pas le choix des réponses aux questions puisque par exemple on me disait : "Tu voulais aller en Tchétchénie ou tu es un terroriste ? Choisis !" Je répondais qu’il fallait mettre la réponse la moins pire."

La Tchétchénie, s’il faut en croire leurs longs interrogatoires, les quatre Français n’avaient guère envie de s’y rendre. Surtout Mourad Benchellali et Nizar Sassi, les banlieusards lyonnais -ils sont originaires de Vénissieux-, partis en Afghanistan en 2001 sur les conseils de Menad Benchellali, le grand frère, vétéran afghan, incarcéré depuis 2002 car suspecté d’avoir voulu préparer des attentats contre les intérêts russes en France.

Lyon-Paris en TGV, puis Londres en bus, un séjour de trois jours dans la capitale anglaise, un détour par la mosquée de Finsbury Park, et les deux hommes se retrouvent un matin à Islamabad, au Pakistan. Avant de gagner Peshawar, puis Djalalabàd, Kandahar ou Kaboul. Le trajet ultraclassique de l’apprenti djihadiste français.

Que cherchaient ces banlieusards dans les montagnes afghanes ? "Ma vie était vide, je n’avais plus de travail,a indiqué Mourad Benchellali. Je n’avais rien à faire, cela s’est présenté comme une opportunité." Il souhaitait " se rapprocher de la religion". Les deux Lyonnais partagent la même passion pour les armes, née "dans les films à la télé". "Mon intégrité d’homme dépendait de cette maîtrise des armes. (...) L’arme est synonyme de pouvoir, de respect", a ainsi expliqué Nizar Sassi.

Les deux amis se retrouvent au camp d’entraînement de Farouk. "Nous avons été pris en main par un formateur qui nous a enseigné le montage et le démontage de la kalachnikov pendant une semaine", a relaté Nizar Sassi. Les "stagiaires" sont une quarantaine, disposant d’une seule kalachnikov pour s’exercer. Les Français ne parlent pas arabe, ils sont isolés, mais contents. "En fait, s’est rappelé avec candeur Nizar Sassi, j’avais l’impression d’être dans un film, et de participer à un entraînement du GIGN." La vie est spartiate : course à pied, enseignement théorique, repas à base de riz -"une assiette pour trois, un morceau de pain"-, sieste, puis à 17 heures exercices pratiques.

Le régime épuise Nizar Sassi, qui perd 19 kg et est évacué vers Kaboul. Mourad Benchellali, lui, poursuit l’expérience. Avec, a-t-il dit, la ferme intention de s’en tenir là : "Je souhaitais rentrer en France pour reprendre ma vie. (...) Moi, je ne voulais pas combattre. Je n’en voyais pas l’intérêt et je ne voulais pas mourir."

Nizar Sassi n’est pas en reste : "A aucun moment je n’ai eu pour intention d’aller faire le djihad. (...) Je ne suis pas prêt à commettre des atrocités." Oussama Ben Laden et Al-Qaida ? A peine en ont-ils entendu parler avant de partir chez les talibans, ont-ils assuré aux enquêteurs. Mourad Benchellali a pourtant aperçu le terroriste au camp Farouk : "Il disait que les premiers mécréants du monde étaient les Etats-Unis. A son arrivée au camp, tout le monde était excité, et tout le monde disait : "C’est le cheik Ben Laden." (...) Il encourageait les gens par des discours en prônant les attentats-suicides."

"Quelqu’un de religieux"

L’assassinat du commandant Massoud, puis les attentats du 11 septembre 2001, scellent la fin de leur séjour en Afghanistan. Les deux hommes se rendent au Pakistan, où ils sont arrêtés par les militaires puis remis aux Américains.

A Guantanamo, ils retrouvent Imad Kanouni, puis Brahim Yadel, que ses trois complices décrivent comme le plus assidu au djihad. "Personnellement, je ne me sentais pas l’âme d’un guerrier", a indiqué Imad Kanouni aux policiers, qui disposaient pourtant de renseignements précis sur son voyage en Albanie, d’où il comptait se rendre au Kosovo, puis sa tentative de départ en Azerbaïdjan, afin de lutter aux côtés des musulmans. "Je voulais juste étudier tranquillement, a-t-il expliqué, je pensais que la science était plus importante que se battre." Il assure ainsi avoir refusé de se rendre dans un camp d’entraînement. A la mi-décembre 2001, après avoir passé de longues journées sur les routes, dans les montagnes, puis au Pakistan, il est arrêté avec les autres Français.

Devant le juge Ricard, il a répété être "quelqu’un de religieux". "Je fais la différence entre le djihad, qui est une guerre défensive contre ceux qui nous combattent, et le terrorisme, que l’islam n’accepte pas."

Disent-ils la vérité ? Sont-ils seulement ces banlieusards naïfs en quête d’aventure, ces soldats d’opérette piégés par l’habileté des recruteurs d’Al-Qaida ? Brahim Yadel a, lui, indiqué devant les policiers : "Mourir pour l’islam est une chose que j’ai envisagée. (...) Combattre et tuer pour l’islam est possible." Tuer, oui, mais en guerrier, pas en martyr : "Je pense que c’est mal de mourir lors d’une opération-suicide."

Gérard DAVET et Fabrice LHOMME

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