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Le Monde, 1er octobre 2004

Irak : Un "réseau" parallèle trouble la libération des otages français

par Michel BÔLE-RICHARD, Stephen SMITH et Rémy OURDAN


Les agissements d’intermédiaires autoproclamés, autour du député UMP Didier Julia, entravent depuis plusieurs jours les efforts de la France pour récupérer les journalistes Christian Chesnot et Georges Malbrunot. Une opération déjà rendue délicate par les combats en cours.


Depuis le début de la semaine, selon des sources autorisées à Paris et à Bagdad, ainsi que des chefs tribaux irakiens, la libération des deux Français otages en Irak, Christian Chesnot et George Malbrunot, était programmée pour le vendredi 1er octobre 2004. Depuis plusieurs jours, les deux journalistes seraient aux mains d’éléments qui auraient donné leur accord pour les libérer mais attendraient des garanties de sécurité, a ainsi confié l’un de ses chefs tribaux, qui servent d’intermédiaires aux négociations en cours.

Or, d’autres "intermédiaires", français cette fois-ci, ont pollué le contexte, déjà difficile du fait des combats entre les forces coalisées et les insurgés, dans lequel Christian Chesnot et George Malbrunot devaient retrouver la liberté. Mardi 28 septembre 2004, sur la chaîne de télévision Al-Arabiya, Philippe Brett, cofondateur d’une association, type loi de 1901, proche de l’ancien régime de Saddam Hussein, l’Office français pour le développement de l’industrie et la culture (OFDIC), prétendait avoir rencontré les otages français et conclu un "accord" avec leurs ravisseurs pour leur libération imminente.

Depuis, tout un réseau parallèle s’est révélé à Bagdad, Damas et Amman. Il semble être coiffé par le député UMP de Seine-et-Marne, Didier Julia. Ce dernier, arrivé, jeudi 30 septembre 2004 au soir, à Damas, affirme actionner ses relais en Irak parce que "la diplomatie française est dans le bleu".

Pour le moins, le lambeau de réseau, dont l’agitation va sforzando depuis le début de la semaine, est lui-même vierge de professionnalisme. A la DGSE, (Direction générale de la sécurité extérieure) on les qualifie d’"opportunistes". Composé de personnes, dont la plupart sont des anciens proches de Jacques Foccart, l’historique "Monsieur Afrique" gaulliste, mort en 1996, et de Charles Pasqua, ce réseau s’est lancé dans une équipée, revendiquant une couverture officielle jusqu’à être, tout aussi publiquement, désavoué par les autorités françaises.

Voici, selon l’enquête du Monde, comment le groupe autour de Philippe Brett et de Didier Julia a tenté de s’assurer une "couverture" officielle à la dernière minute. N’aboutissant pas dans sa tentative de faire libérer les otages, peut-être inspirée des meilleurs sentiments, c’est l’un de ses membres, Philippe Evano, enseignant d’histoire à la Sorbonne et membre de l’UNI (Union nationale interuniversitaire), qui a appelé, mardi 28 septembre 2004 après-midi, depuis Amman, un élu de l’actuelle majorité réputé suffisamment proche de Jacques Chirac pour pouvoir saisir directement le chef de l’Etat. "Il faut faire passer d’urgence ce message à Chirac", a-t-il expliqué à son interlocuteur. "Nous savons où sont les deux journalistes otages, on peut les faire sortir sans problème. Mais le Quai d’Orsay déconne complètement. Il nous renvoie -le général- Rondot qui ne comprend rien à la situation. Il va tout faire capoter. Les ravisseurs ne savent plus qui croire, et les Américains, si Chirac n’intervient pas pour négocier avec eux un couloir de sécurité, vont flinguer nos otages et nous faire porter le chapeau."

Philippe Evano, connu pour interférer dans les relations franco-africaines, a également parlé d’une "deuxième équipe", qui brouillerait les pistes, sans préciser s’il s’agit de la filière officielle ou d’autres "intermédiaires" autoproclamés. Egalement sans préciser de quelle façon, il a invoqué au téléphone le nom d’un président africain, qui serait "au courant" et soutiendrait la tentative parallèle pour libérer les deux journalistes, pour rendre service aux autorités françaises...

L’élu ainsi sollicité a appelé, dans l’heure, mardi 28 septembre après-midi, l’Elysée. Il a saisi le conseiller pour les affaires africaines à la présidence, Michel de Bonnecorse, puis, mercredi 29 septembre 2004 au matin, la conseillère pour les affaires africaines au cabinet de Michel Barnier, Nathalie Delapalme. C’est à la suite de ses indications données sur l’équipée en cours à Bagdad, Amman et Damas que l’Elysée et le Quai d’Orsay ont publiquement pris leurs distances.

Le Quai d’Orsay a affirmé, mercredi 29 septembre 2004, n’avoir "pas connaissance d’un accord" pour la libération de Christian Chesnot et George Malbrunot, ni "d’une mission d’un émissaire qui aurait rencontré les otages".

Jeudi 30 septembre, l’Elysée a précisé que M. Julia et ses amis n’avaient été aucunement mandatés par Jacques Chirac. "Certaines personnes disent qu’elles ont une mission confiée par le président de la République. C’est totalement sans fondement", a fait savoir la présidence de la République. Le même jour, le porte-parole du ministère de la défense, a estimé que l’initiative de M. Julia créait "plus de confusion que de certitude". Enfin, vendredi 1er octobre 2004 au matin, sur France 2, le président de l’Assemblée nationale, Jean-Louis Debré, a souligné que le député Julia "n’engage que lui et certainement pas l’Assemblée nationale, ni la France".

Cependant, les agissements d’un réseau parallèle à Bagdad ont perturbé les efforts entrepris pour libérer les deux journalistes, s’ils n’ont pas davantage mis en péril la vie des deux otages. Craignant apparemment pour leur propre sécurité, plusieurs membres du groupe et, notamment, Philippe Brett se sont d’ailleurs eux-mêmes repliés sur Damas.

En même temps, et a contrario, le dispositif officiel s’est mis en place en vue d’un dénouement de la crise d’otages, qu’on dit "proche" à Paris : jeudi 30 septembre au soir, le général Rondot a été dépêché à Bagdad, et le secrétaire général du Quai d’Orsay, Jean-Pierre Lafon, à Amman, "dans le cadre des efforts actuellement déployés pour obtenir la libération de nos otages", selon un communiqué du Quai d’Orsay. Le ministère des Affaires étrangères s’est refusé, jeudi 30 septembre 2004 au soir, à tout commentaire allant plus loin, en se bornant aux consignes de "discrétion" et de "prudence".

De Damas, Philippe Evano a affirmé que les deux journalistes sont en "mains sûres, celles de la "résistance" -sous-entendu des saddamistes- et par conséquent que leur libération est acquise". Il a ajouté que "leur sortie est bloquée par les bombardements américains dans la région de Fallouja".

Ces bombardements sont quotidiens. La France va-t-elle, donc, demander au gouvernement intérimaire irakien et aux Américains une trêve afin de "sécuriser" la libération des deux otages, prisonniers depuis quarante-trois jours ?

Michel BÔLE-RICHARD, Stephen SMITH et, à Bagdad, Rémy OURDAN

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