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Le Temps, 22 janvier 2004

Et si l’Amérique dissimulait d’autres Guantanamo ?

Le "trou noir" juridique de Guantanamo pourrait n’être, selon Amnesty International, que "la partie émergée de l’iceberg"

par Samuel Gardaz


Le "trou noir" juridique de Guantanamo pourrait n’être, selon Amnesty International, que "la partie émergée de

La base cubaine n’est-elle que la partie visible de l’iceberg ? Les interrogations s’accentuent sur l’existence de nombreux autres camps dans lesquels les Etats-Unis maintiennent hors du droit les personnes arrêtées dans le cadre de leur « guerre mondiale contre le terrorisme ». Le Comité international de la Croix-Rouge s’inquiète.


« Le cerveau » a disparu. Khaled Cheikh Mohammad, l’un des chefs des opérations d’Al-Qaida les plus recherchés capturé au Pakistan le 1er mars 2003, est maintenu au secret dans un lieu inconnu. Celui que la CIA et le FBI appelaient aussi de ses seules initiales, « KCM », aurait été transféré dans un pays autre mais ne serait pas à Camp Delta, sur la base de Guantanamo à Cuba. Bref, sa trace se perd entre la banlieue chic d’Islamabad où il a été cueilli au saut du lit et les voies tortueuses de la « guerre mondiale contre le terrorisme ».

Le sort mystérieux de « KCM » est loin d’être unique. Sur les milliers de suspects arrêtés par les Etats-Unis depuis septembre 2001, environ 650 seulement moisissent à Guantanamo, où la justice internationale essaie bec et ongles de reconquérir progressivement ses droits. Des centaines d’autres ont « disparu » et l’ampleur du phénomène est telle aujourd’hui que le Comité international de la Croix-Rouge (CICR), d’habitude si prudent en la matière, est sorti de sa réserve la semaine dernière pour exprimer son inquiétude. Au terme d’une visite de son président à Washington, l’organisation genevoise, garante du respect des Conventions de Genève, a affirmé dans un communiqué être « de plus en plus préoccupée par le sort d’un nombre inconnu de personnes capturées dans le cadre de ce que l’on appelle la guerre mondiale contre le terrorisme et détenues dans des endroits tenus secrets ».

« Flou absolu »

Bref, alors que Guantanamo commence à régurgiter quelques misérables contre lesquels l’administration américaine n’a retenu aucune charge, le « trou noir » du droit apparaît finalement comme « la partie émergée de l’iceberg », comme on dit à Amnesty International ; la face visible d’un réseau beaucoup plus vaste de centres de détention où les Américains soumettent leurs captifs à la question en dehors de toute légalité internationale.

L’inquiétude est amplement partagée par Human Rights Watch. « Les autorités américaines entretiennent un flou absolu sur cette question, affirme Rory Mungoven, l’un de ses responsables à New York. Et nous devons bien avouer que nous rencontrons d’immenses difficultés à nous faire une idée de l’ensemble de ces centres de détention. »

Celui de Bagram, au nord de Kaboul, est relativement connu depuis la guerre en Afghanistan de 2001. Récemment, les soupçons sur le rôle exact de Diego Garcia, dans l’océan Indien, se sont précisés. Khaled Cheikh Mohammad aurait transité par l’île britannique louée depuis trente ans aux Etats-Unis, selon certaines sources. Riduan Isamuddin, alias Hanbali, aussi, selon le magazine Time. Peut-être même que ce leader de la Jamaah Islamiyah, le groupe islamiste indonésien qui serait responsable des attentats de Bali, y serait encore. Sur la base de photos satellite de l’île diffusées sur le site www.globalsecurity.org, le quotidien britannique The Independent s’interrogeait fin décembre sur la véritable finalité d’installations que les Etats-Unis ont construites dans l’enceinte de leur base, Camp Justice : un centre de détention ? Des soupçons similaires se sont également portés sur Djibouti, ancienne colonie française où les forces américaines ont implanté en 2003 leur commandement pour les opérations de contre-terrorisme dans la corne de l’Afrique et le Yémen. Les autorités djiboutiennes, bien sûr, ont officiellement démenti la présence sur leur territoire du moindre camp de type Guantanamo. Mais sans convaincre.

Rôle trouble de certains pays arabes

Reste enfin le rôle trouble joué par certains pays arabes alliés des Etats-Unis dans ces disparitions : abritent-ils aussi des centres de détention secrets, ou font-ils carrément de la sous-traitance en matière de torture et d’extorsion de renseignements ? Ces dernières accusations, formulées dès 2002, ont été illustrées de manière sordide en novembre dernier quand un Canadien d’origine syrienne a fait le récit de ses mésaventures. Arar, un jeune informaticien de 33 ans soupçonné de liens avec Al-Qaida, a été arrêté à New York le 26 septembre 2002. Les Américains l’ont déporté vers Amman, où les autorités jordaniennes l’ont ensuite remis aux Syriens. Lesquels, entre deux séances de torture, l’ont maintenu au secret en dehors de tout cadre légal jusqu’à ce qu’ils décident de le relâcher dix mois plus tard.

Les organisations de défense des droits de l’homme recensent de nombreux cas de ressortissants arabes victimes de ces procédures occultes mises en place par Washington avec des services amis, en particuliers marocains et jordaniens. Assem Al-Omri, avocat jordanien et chercheur au Cermoc (Centre d’études et de recherches sur le Moyen-Orient contemporain) d’Amman, explique le zèle déployé par son pays par le fait que les autorités avaient entrepris, bien avant le 11 septembre 2001, de s’investir d’une nouvelle mission régionale : la sécurité. « Le régime hachémite craignait que la fin du conflit israélo-palestinien ne remette en cause l’identité jordanienne du royaume. La guerre contre le terrorisme lui a redonné une place centrale et il en joue à fond aujourd’hui. »

Samuel GARDAZ

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