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Le Monde, 12 octobre 2004

Irak : Trêve précaire et simulacre de désarmement à Sadr City

par Rémy OURDAN


Une révolution, vraiment ? En avril 2003, c’était "Ne l’appelez plus Saddam City !". En août 2004, c’est "Ne l’appelez plus Sadr City !". Pour la seconde fois en un an et demi, l’extrêmement vaste et extrêmement pauvre faubourg chiite de Bagdad, où une trêve vient d’être conclue entre l’armée américaine et l’Armée du Mahdi de l’imam Moqtada Al-Sadr, devrait changer de nom. Ce sera Al-Thawra (la révolution), l’appellation d’avant Saddam, et d’avant Sadr.


Pour les deux millions et demi d’habitants de Sadr City, tout cela serait une vaste blague s’ils n’étaient pas, après des années de harcèlement par les services de sécurité du dictateur sunnite, épuisés et meurtris par six mois de combats. Si épuisés qu’ils en sont arrivés à détester autant l’Armée du Mahdi que l’armée américaine. Si épuisés qu’ils rêvent que cette trêve, la troisième, dure effectivement. Ils en doutent.

Il y a bien eu, lundi 11 octobre 2004, l’amorce d’un dépôt des armes de l’Armée du Mahdi dans trois commissariats de police, respectant ainsi les termes de l’accord annoncé deux jours auparavant. Ceux qui déposent les armes se voient délivrer un reçu permettant de recevoir ultérieurement une somme d’argent, mesure destinée à marquer le bon vouloir du gouvernement irakien, et surtout à éviter que le "désarmement" s’effectue au profit de la guérilla sunnite. "Des types de Fallouja sont venus et ont proposé de racheter les armes dans la perspective d’un nouvel assaut américain, témoigne un journaliste de Sadr City. J’ignore ce qu’ils ont obtenu."

Ce qui est sûr, en revanche, est que chaque combattant garde sa kalachnikov. "Cela fait deux jours que leur principale activité est de creuser des trous dans les jardins pour enterrer les armes !", ricane un habitant. Et ce qui est sûr aussi est que, effrayés par le fait qu’il faut remplir un formulaire où les noms et adresses doivent figurer pour le paiement, beaucoup de rebelles ont rebroussé chemin. La police a donc surtout mis la main sur de vieilles pétoires, même si un tas de mortiers et de lance-roquettes, et même un missile sol-air, ont été fièrement exhibés devant les caméras de télévision. De toute façon, l’important pour le gouvernement est le geste symbolique.

Pour la population, l’heure est tout de même au soulagement. "Même si nous savons qu’ils cachent leurs armes dans le quartier "Chichan" -"Tchétchénie", surnommé ainsi parce que réputé pour être le repaire des combattants les plus irréductibles et des bandits les plus féroces-, les gens sont contents ce matin, témoigne un homme, Hussein. C’est la première fois que nous voyons les policiers oser dresser des check-points et contrôler les identités. Et puis j’ai vu des habitants enlever les panneaux "A vendre" qu’ils avaient apposés sur les façades de leurs maisons. Ceux-là pensent que la guerre est peut-être finie."

Hussein n’est pourtant, comme beaucoup d’habitants, pas tout à fait rassuré. "Très heureux de voir un check-point, j’ai dit aux policiers : "Merci les gars. Je vais égorger un poulet et vais vous l’amener pour le déjeuner !" Mais les policiers m’ont répondu : "Attends un peu l’ami. Car si les combats reprennent, on détale aussitôt" !"

Hussein pense que "le problème, ça va être les caches d’armes". "Si l’armée américaine n’entre pas dans Sadr City, ce sera la paix, mais si, après ces cinq jours, elle vient chercher les armes, l’Armée du Mahdi l’attaquera, c’est certain", dit-il. A la même heure, le commandant américain du bataillon de Sadr City, le lieutenant-colonel Gary Volesky, déclarait comme en écho qu’"il n’y a pas d’accord de cessez-le-feu", ce qui signifie que "si nous avons des renseignements nécessitant un raid ou une perquisition, nous avons la possibilité de le mener". D’un côté, on espère sans trop y croire être parvenu à un accord qui excluerait Sadr City du rayon d’action de l’armée américaine, tandis que, de l’autre côté, on exige une capitulation. Chacun se prend pour le vainqueur, ce qui est rarement le signe que la discussion a abouti à la fin d’un conflit.

Conscients des frictions possibles, Washington et Bagdad ont promis 500 millions de dollars pour la réhabilitation du quartier. "Ce qu’il faut, c’est acheter la paix en payant les chefs de tribu, témoigne le journaliste. On a remarqué que plus l’Armée du Mahdi créait de problèmes, plus ses chefs devenaient riches. D’où vient l’argent ?" Tous les habitants du quartier pointent du doigt l’Iran, le grand frère chiite, sans apporter de preuves.

"L’Armée du Mahdi, on en a vraiment marre, raconte Hussein. Ils ont enterré des mines partout dans nos rues. Ils ont fait la guerre six mois, et pour quel résultat ? La désolation." Hussein est nostalgique du temps, au printemps 2003, après la chute de Saddam Hussein, où "les Américains venaient déjeuner dans les échoppes, aménageaient le terrain de football et organisaient le ramassage des ordures". Il n’imagine pas cela aujourd’hui. "Il y a eu trop de combats. Trop de morts." Et l’armée américaine, comme partout, n’a pas ménagé les civils. Les jours d’offensive, ses snipers visaient aussi bien les enfants que les combattants, tous ceux qui s’aventuraient dans les rues. Certains n’oublieront pas.

Les habitants de Sadr City se tournent donc plutôt vers le gouvernement d’Iyad Allaoui et ses forces de sécurité. "Allaoui a promis 3000 policiers rien que pour Sadr City !", se réjouit Hussein. Ils comptent sur le gouvernement pour remettre de l’ordre dans les administrations, les écoles, toutes les institutions conquises par l’Armée du Mahdi. "Imaginez-vous que les types de Moqtada ordonnent aux instituteurs de bien noter les fillettes voilées et de punir les autres !"

En Irak, la lutte armée contre l’occupation, à Fallouja la sunnite comme à Sadr City la chiite, s’accompagne toujours d’une dictature islamiste. C’est aussi à cela que les habitants de Sadr City, urbains même s’ils ont toujours été "ceux d’à côté", bagdadis avant tout, espèrent dorénavant échapper. Sans trop oser y croire encore.

Rémy OURDAN

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