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Le Monde, 12 octobre 2004

Crimes de guerre américains : La dernière prisonnière d’Abou Ghraib témoigne sur les tortures

Bagdad de notre envoyée spéciale

par Cécile HENNION


Houda Al-Azzawi, incarcérée sept mois dans la prison américaine, raconte la brutalité des sévices infligés par les gardiens.


"Moi, j’aime Saddam Hussein !" Quand elle exprime une opinion, Houda Al-Azzawi ne s’encombre pas de précautions. "Cela ne signifie pas que je participe à la résistance, et encore moins que j’ai été, ou que je sois une terroriste."

Accusée de financer l’insurrection armée, Houda Al-Azzawi a été incarcérée plus de sept mois à la prison d’Abou Ghraib. De cette expérience, elle garde une rancune tenace envers les Américains. Cela ne l’empêche pas de condamner "les actions criminelles" d’un groupe comme Tawhid wal Djihad (Unification et Guerre sainte) d’Abou Moussab Al-Zarkaoui. En exhibant leurs otages dans des combinaisons orange imitant celles des détenus de Guantanamo, en décapitant l’Américain Nick Berg quand éclate le scandale des tortures, Tawhid wal Djihad s’était présenté comme l’organisation vengeresse des prisonniers irakiens. Le groupe a encore kidnappé et décapité deux ingénieurs américains, ainsi que, le 8 octobre 2004, le Britannique Kenneth Bigley, après avoir exigé que toutes les femmes détenues en Irak soient libérées.

Or si Houda Al-Azzawi peut témoigner des mauvais traitements infligés, elle est bien placée pour savoir qu’à Abou Ghraib, il ne reste aucune prisonnière. Puisque la dernière à en sortir, le 19 juillet 2004, c’était elle.

Une femme d’affaires

Sa fortune personnelle -elle serait l’Irakienne la plus riche du pays après Sajida, la première épouse de Saddam Hussein- et son statut de femme d’affaires de 49 ans, récemment divorcée, lui facilitent cette liberté de ton inhabituelle. Aujourd’hui, elle a repris la tête d’Ishtar, son entreprise d’importation de Mercedes.

Vêtements moulant un gabarit tout en rondeurs, ongles dorés assortis aux bijoux qui cliquettent autour du cou et des poignets, maquillage audacieux et abondante tignasse blonde : un regard suffit pour comprendre que madame Azzawi n’est pas une "Irakienne typique". En livrant sans détour son histoire à Abou Ghraib, elle est l’une des rares femmes du pays à oser témoigner.

Ses soucis ont commencé à l’automne 2003. La pratique des dénonciations, répandue au temps de Saddam Hussein, redevient un sport national. Houda Al-Azzawi et sa riche famille en sont des cibles toutes désignées. Des lettres anonymes les préviennent que s’ils ne payent pas, ils seront dénoncés aux Américains. Ali, le fils aîné, est passé à tabac. Nahla, la fille cadette, est enlevée, puis libérée contre 10000 dollars. Pour Houda Al-Azzawi, pas question de céder au chantage. En femme d’affaires, elle décide de régler elle-même le problème.

Le 22 décembre 2003, elle se rend à la base américaine du palais Adhamiya afin de protester de "cette situation inacceptable". "Un officier m’a écouté poliment pendant dix minutes. Nous avons ensuite été interrompus par un militaire venu apporter un papier. L’officier l’a lu. La seconde d’après, je n’étais plus "madame", mais "terroriste"." Trois marines lui menottent les mains derrière le dos et lui passent une cagoule sur la tête.

Plusieurs mois s’écouleront avant qu’Houda Al-Azzawi comprenne qu’elle est accusée de financer la guérilla. En décembre 2003, son arrestation est suivie de celle de ses trois frères, Ali, Ayad et Moutaz, et de sa sœur, Nahla. Sur le moment, chacun ignore la présence des autres dans le centre de détention d’Adhamiya. Dans la pièce où elle se trouve, yeux bandés et mains liées, Houda comprend, au bruit des sanglots qu’elle reconnaît, que sa sœur Nahla a été placée à côté d’elle.

Suit une semaine pénible : coups de pieds ou de crosse sur les seins et le ventre, insultes, obligation de rester des heures debout ou accroupie, privation de nourriture et de sommeil, musique "effrayante" diffusée en boucle. Malmenée par un garde, Houda Al-Azzawi se déboîte une épaule. "Paradoxalement, ce fut la meilleure chose qui me soit arrivée. Le médecin était furieux contre le garde et il a exigé que l’on m’attache les mains, non plus derrière le dos mais sur le ventre, dans une posture moins douloureuse."

"Les hurlements de ma soeur"

Le pire est à venir. "Un soir, j’ai entendu un bruit sourd et les hurlements de ma sœur. On avait jeté sur elle le corps d’un homme nu. Elle paniquait. Elle a réalisé que le corps était inerte. Avec mes mains menottées à l’avant, j’ai pu soulever un coin de mon bandeau. L’homme nu, c’était Ayad, mon frère, et il avait le visage couvert de sang. J’ai demandé à Nahla de pencher la tête pour vérifier si son cœur battait encore. Il ne battait plus. Elle a passé la nuit avec le cadavre d’Ayad sur ses genoux."

Le père ne récupérera le corps qu’en avril 2004, à la morgue. Sur le certificat de décès, on lit : "Ayad, mâle, Irakien, musulman, fils de Hafez Ahmed Ali Al-Azzawi. Cause du décès, selon le rapport transmis par les forces de la coalition : arrêt cardiaque, raison inconnue. "La photo du mort, obtenue par le père à coups de dollars, montre un jeune homme de 32 ans, étiqueté n° 1640, au visage déformé au niveau de la tempe gauche et à l’abdomen couvert de tâches brunes.

Puis c’est le transfert. "Je suis arrivée à Abou Ghraib le 4 janvier 2004. On m’a donné le matricule 156283 et une cellule de 2 m2. J’y ai passé 197 jours et subi trente interrogatoires. Ma chance était de parler anglais. Au bout de trois mois, un responsable de la prison m’a demandé d’être l’interprète du médecin.

Le scandale des photos d’Abou Ghraib, je ne l’ai appris qu’à ma sortie. Elles n’ont pas été prises dans notre section, mais nous avons tous été témoins de scènes similaires, ou pires. J’ai vu des hommes à qui les soldats faisaient rentrer de force des bouteilles d’eau dans le derrière. Rétrospectivement, je réalise qu’après le scandale, notre condition s’est améliorée."

Selon Houda Al-Azzawi, "les femmes ont été relativement préservées. Vous n’en trouverez aucune qui témoignera de viol. Un viol pour un homme, c’est l’humiliation suprême, mais pour une femme, c’est une condamnation à mort par sa propre famille". Pendant qu’elle était en prison, le mari d’Houda Al-Azzawi a exigé le divorce. "Je ne sais pas si c’est à cause du scandale, mais je peux dire que je suis toujours restée fière et que les prisonniers me respectaient."

Sa libération intervient finalement le 19 juillet 2004, grâce à l’intervention du cheikh Hicham Al-Douleïmi, devenu le négociateur incontournable des libérations de prisonniers politiques. En cadeau, la famille Azzawi lui a donné Houda, qui est devenue sa dix-neuvième épouse.

Dans les faits, celle-ci a retrouvé son statut de femme libre. Outre son commerce de Mercedes, elle consacre son temps à la libération de ses deux frères encore incarcérés, et pour que soit reconnu officiellement le meurtre d’Ayad. Un autre projet lui tient à cœur, la création d’une "galerie Abou Ghraib", où sera exposé ce qu’elle a conservé de son séjour : le bracelet matricule, le tee-shirt d’un militaire qu’un prisonnier vola pour elle, le jour où ses vêtements élimés laissait entrevoir son soutien gorge, les chemises de fortune assemblées avec des morceaux de draps... "J’aurais bien aimé, au moment de quitter ma cellule, avoir une belle pensée ou prononcer une grande phrase. J’étais la dernière femme de la prison ! Mais j’avais la tête vide. Bizarrement, les seuls mots qui me sont venus à l’esprit étaient en anglais : "bye-bye". Pourtant, je crois que je n’ai pas encore réussi à sortir complètement d’Abou Ghraib."

Cécile HENNION

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