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Le Temps, 3 novembre 2004

Irak : Face aux résistants, la nouvelle armée irakienne est minée par les craintes et les soupçons

par Delphine MINOUI


Le gouvernement affirme toujours sa volonté de reprendre les bastions sunnites de la résistance, avant la tenue des élections prévues, au plus tard, en janvier 2005. La nouvelle armée, vite recrutée, manque toutefois d’arguments face aux résistants et aux poseurs de bombes. Et l’infiltration des casernes pose problème.


A l’entrée du pont Johmouri, qui rejoint les deux rives du Tigre, un pick-up vert kaki de la Garde nationale irakienne est en pleine mission de surveillance. Entassées à l’arrière, une demi-douzaine de recrues, en tenue camouflée, le doigt sur la détente de leur fusil-mitrailleur, se tiennent droites comme des poteaux. La peur se devine sur leur visage, qu’ils ont couvert d’une cagoule pour ne pas être reconnus. « J’ai rejoint l’armée pour servir mon pays, mais je sais que je suis une cible de premier choix, souffle le soldat Ali Abdu Raza, tout en scrutant minutieusement du regard les voitures alentour. On ne sait jamais, dit-il. L’une d’entre elles pourrait être piégée. »

Pour ces soldats de la nouvelle armée irakienne, rester en vie est devenu la préoccupation numéro un. A cela s’ajoute la crainte, de plus en plus déstabilisante, d’être lâchement vendus aux membres de la résistance anti-américaine, par des agents infiltrés dans leurs rangs. « Le massacre de Mandali a été perçu comme un signal d’alerte pour nous tous », raconte le major Ala Al-Kafaji. Retrouvés morts au bord de la route, le samedi 23 octobre 2004, couchés sur le ventre, le corps rouge de sang, les 49 soldats de la Garde nationale tués à Mandali venaient d’achever une formation de trois semaines dans une base du nord de l’Irak, et s’apprêtaient à rentrer chez eux. D’origine du sud chiite, ils ont été froidement attaqués, alors que leur convoi traversait la province de Diyala, au nord-est de Bagdad, un des foyers les plus actifs de la résistance sunnite.

Pour le vice-gouverneur de la province de Diyala, Aqil Hamid al-Adili, il n’y a pas de doute : les auteurs de l’attaque avaient probablement des contacts au sein de l’armée ou d’autres groupes. « Sinon, les tireurs n’auraient pas pu savoir que les soldats quittaient leur camp d’entraînement et qu’ils n’étaient pas armés », a-t-il déclaré sur la chaîne d’information Al-Arabiya.

La caserne du major Ala al-Kafaji a été baptisée « 302 ». Elle est installée à l’emplacement de l’ancien aéroport de Muthana et a connu deux attentats mortels à la voiture piégée au cours des derniers mois. Une pratique que les résistants ont toujours privilégiée jusqu’ici.

Dans ce climat volatil, une multitude d’interrogations surgissent : qui sont les informateurs ? La sélection des soldats devrait-elle être plus draconienne pour empêcher les infiltrations ? Et, bien sûr, l’éternelle question : à qui la faute ? Le premier ministre, Iyad Allaoui, pourtant réputé proche des Américains, n’y va pas par quatre chemins. Il affirme haut et fort « qu’il y a une grande négligence de la part de certains éléments de la Force multinationale ».

Sans compter le reproche, fait aux Américains, d’avoir démantelé l’ancienne armée irakienne après la chute de Bagdad, en avril 2003. « Nous en payons encore le prix fort », confie le lieutenant-colonel Heydar Abdoul Rassoul, de la caserne 302. « Car le problème, c’est que le recrutement de la nouvelle armée s’est fait à la va-vite, et que les effectifs formés ne sont ni suffisants, ni totalement fiables. »

D’après les dernières statistiques disponibles, plus de 16000 membres de la nouvelle armée ont reçu une formation dispensée par les forces américaines. A cela s’ajoutent plus de 41000 soldats de la Garde nationale.

Quant à la police, elle compte aujourd’hui 135000 membres. Or, d’après le ministre de l’Intérieur, Falah al-Nakib, 500000 policiers sont nécessaires pour maintenir la sécurité pendant les élections prévues en janvier 2005.

La formation des nouveaux soldats, démarrée au début de l’été 2003, a rapidement attiré des colonies de jeunes recrues, venues des quatre coins d’Irak. Dans un pays miné par le chômage, le salaire est plutôt alléchant : il va de 50 à 250 dollars. « Le problème, constate le major Al-Kafaji, c’est que les Américains, pressés par le temps, ont commencé à recruter en voulant appliquer leur propre modèle : un test médical et un test physique. Et puis si le nom du candidat ne figurait pas sur la liste des terroristes recherchés, alors il était immédiatement embauché », dit-il. Résultat : « De jeunes recrues travaillant pour le compte de la résistance ont ainsi pu facilement s’infiltrer. » Pour lui, « il aurait fallu être plus draconien dès le départ, en menant une enquête dans le quartier du candidat, en vérifiant ses antécédents ».

Aujourd’hui, il reconnaît que l’armée irakienne se trouve dans une impasse. Identifier les infiltrés nécessite une compétence en matière de renseignement que les nouvelles autorités irakiennes ne possèdent pas. Quant aux jeunes candidats, ils sont de moins en moins nombreux à se presser au casse-pipe.

Delphine MINOUI

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