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Le Monde, 3 novembre 2004

Irak : Bagdad sous l’occupation

par Cécile HENNION et Rémy OURDAN


Bagdad est une ville occupée. C’est un état difficilement descriptible. Et pourtant, il y a toujours quelque chose dans l’air pour le rappeler.


L’occupation américaine, c’est Abou Ghraib et la torture, ce sont les prisons et les coups systématiques, l’humiliation. C’est une Green Zone, vaste camp américano-irakien planté dans le cœur de la ville, censé symboliser le "nouvel Irak". Un Irak si éloigné de l’Irak réel que les habitants en rient souvent, en pleurent parfois. C’est le ballet des avions et des hélicoptères. C’est une patrouille apeurée qui traverse la ville canons pointés.

L’occupation, l’autre occupation, conséquence directe de la première, c’est la guérilla qui rôde. C’est cette carcasse de ferraille noircie sur le trottoir, ce sont ces voitures piégées qui cherchent leurs cibles. Ce sont les maisons criblées d’impacts de balles de la rue Haifa, place forte de la résistance sunnite, à cinq cents mètres de la Green Zone. C’est cette route de l’aéroport aux palmiers coupés et aux embuscades néanmoins routinières. Ce sont ces avions de ligne qui s’élèvent dans le ciel en spirale pour éviter les missiles des moudjahidins. Ce sont les rues piégées de Sadr City, où les mines de la résistance chiite tuent plus les enfants du quartier que l’ennemi américain. C’est la peur qui hante certains regards, et la menace qui se lit dans d’autres. L’autre occupation, ce sont les assassins, les kidnappeurs qui épient leurs proies, irakiennes et étrangères.

Et puis il y a l’occupation invisible, celle des esprits. "Saddam a disparu, mais aujourd’hui, chaque Irakien est un petit Saddam." Certains, comme Ammar l’étudiant, croient que le poison vient d’abord de l’intérieur, que trois décennies de stalinisme à la sauce tikritie ont perverti les esprits.

Rares sont ces Irakiens qui ne se décrivent pas eux-mêmes comme des anges foudroyés par une force étrangère et diabolique. Rares sont ceux qui ne rappellent pas toute la journée, comme pour conjurer le sort, que ce pays est celui de la "gentillesse" et de l’"hospitalité". L’ennemi de l’Irak, c’est forcément l’étranger. Les premiers accusés sont les Etats-Unis, Al-Qaida, l’Iran et d’autres voisins.

"Nous ne serons pas libres, dit pourtant l’étudiant, tant que Saddam sera dans nos têtes." Il parle de mentalités, de savoir-vivre, et surtout de "valeurs". Pour lui, l’ennemi de l’Irak, c’est d’abord l’Irakien. "Sous la dictature de Saddam, les Irakiens étaient des loups pour les Irakiens. Il y avait beaucoup de morts, de disparitions, de torturés, se souvient Mona, une universitaire. Pourtant ce n’était rien par rapport à aujourd’hui. Sous cette occupation, avec cette guerre, la solidarité et la confiance n’existent plus. Nous n’avons plus seulement peur des moukhabarat -services secrets de Saddam Hussein-, mais de l’homme de la rue, de notre voisin. Le danger est partout." "Les gens ne pensent plus qu’à survivre et à gagner des dollars, dit Ammar, quitte à piétiner les autres."

Alors les Bagdadis choisissent la réclusion volontaire. Beaucoup ne quittent plus la maison, interdisent aux enfants d’aller à l’école, aux garçons d’aller au terrain de football, aux filles d’aller manger une glace. Et même à la maison, la vie a changé. Les portes sont closes. La chaîne hi-fi et tous les biens de valeur ont été relégués dans une pièce fermée, là où la curiosité des voisins malveillants ne s’exercera pas. Si on est riche, on est kidnappé pour une rançon. Alors il faut cacher ses richesses. Ne plus changer de voiture. Se lamenter à voix haute de la hausse des prix. Ne pas susciter la convoitise. Et, pour plus de sûreté, ne plus inviter les voisins. Rester seuls, en famille, à l’abri des regards. A l’abri du danger.

Pour ces Irakiens assiégés, la liberté, c’est la télévision et Internet. Du moins le croient-ils. Jusqu’à ce qu’ils découvrent, comme Mona, que son mari, dépressif, se relève la nuit pour se saouler à l’arak devant les informations télévisées, et que son fils Mohammed passe ses insomnies à regarder des films pornographiques. Ou, comme Nahla, que son fils Ahmed surfe sur les sites web islamistes, où s’étalent, plein écran, les exécutions d’otages. Ahmed visionne des décapitations à longueur de temps. Le sang le fascine. L’autre jour, il a fait une crise, s’est roulé par terre sur le tapis persan, s’est frappé la tête contre un mur. Il hurlait : "L’Irak c’est de la merde ! L’islam c’est de la merde !" Il criait qu’il voulait devenir "juif, chrétien ou chinois". Puis il a retrouvé son calme et est retourné devant l’ordinateur. "Nous lui avons déjà tout interdit. Si je le prive d’Internet, il va devenir fou", songe Nahla. A voir Ahmed, c’est plutôt cette ultime liberté qui le mènera chez le psychiatre.

Alia, la sœur d’Ahmed, s’ennuie elle aussi. La seule obsession de l’adolescente, pour échapper à la prison familiale, était l’école. Cet été, cette jeune fille sage et obéissante a, pour la première fois de sa vie, volé de l’argent à sa mère. Nahla ne voulait pas qu’elle aille étudier, à cause des enlèvements, à cause des menaces islamistes contre les écoles mixtes, alors Alia a volé pour s’acheter en cachette des cahiers et des crayons. Les parents ont cédé, et ont vécu, à la rentrée scolaire, un mois d’enfer. Puis tout a changé de nouveau. L’autre nuit, une roquette, destinée à un poste de police, s’est abattue sur la maison des voisins, a percuté une bouteille de gaz et déclenché un incendie qui a décimé la famille de six personnes. Alia a vu la maison brûler. Depuis, elle ne va plus à l’école, ne sort plus, ne parle plus que pour crier qu’elle veut "quitter l’Irak".

Presque tous les Irakiens sont d’accord, dix-neuf mois après l’événement qui a changé leur vie à jamais, pour affirmer que les Etats-Unis d’Amérique n’ont fait, depuis le 9 avril 2003, jour de la chute de Saddam Hussein, qu’envenimer la situation. Même ceux qui restent enchantés de la chute du dictateur n’ont qu’un mot aux lèvres : le gâchis.

"Je pars. C’est foutu." A Bagdad, c’est l’une des phrases que l’on entend le plus ces temps-ci. "Je pars." C’est sans nul doute le premier échec américain en Irak. Les élites urbaines et les jeunes ne songent qu’à fuir. L’avenir, c’est l’enfer. Patriotes, et même fort nationalistes, beaucoup ajoutent "je reviendrai", avec pourtant cette lueur de doute dans les yeux, cette hésitation. Ammar l’étudiant part lui aussi, pour étudier, pour oublier. Il part sans se retourner.

L’Irak d’aujourd’hui est le royaume de la violence, de la paranoïa et de la dépression. Chaque Irakien se sent prisonnier, perdu dans un environnement hostile. Seul.

Personne n’avait envisagé ces dix-neuf mois ainsi. L’ironie est que même les opposants les plus acharnés à l’invasion américaine, sans parler de tous ses partisans, étaient persuadés que les Etats-Unis allaient réussir leur pari. Les Irakiens se disaient trop épuisés par vingt-trois années de guerre pour ne pas s’offrir, par choix ou par résignation, à la première puissance politique, économique et militaire mondiale. Après Saddam Hussein, et malgré ce George W. Bush unanimement haï, ce ne pouvait être que le miracle. On craignait la guerre civile, mais on parlait surtout d’un pays qui pourrait redevenir le phare du Moyen-Orient. On invoquait l’Histoire, on évoquait le pétrole et les dollars.

Certains croyaient même à l’idée d’un Irak qui deviendrait "la première démocratie arabe". Et, à trois mois d’élections dont la population se demande comment elles pourraient bien avoir lieu, certains y croient encore. Ceux-là sont surtout cantonnés dans la Green Zone, le bunker des maîtres du pays. D’autres y croient aussi, mais n’osent plus le dire. En dehors de la Green Zone, l’avouer, c’est mourir.

Car il y a aujourd’hui au moins deux dictatures en Irak, celle de l’occupant et celle de la résistance. L’occupation, qui a amené, en éliminant Saddam, une liberté de parole unanimement saluée, une liberté politique, une liberté religieuse, est pourtant une dictature en soi. "Il ne peut y avoir de démocratie sous occupation", entend-on partout. Quant à la résistance, elle fait régner la terreur, elle refuse la liberté de parole retrouvée, elle impose son ordre politique et religieux, elle juge et elle condamne. "Il y a une multitude de dictatures, pense Ali, un écrivain. Celle des Américains, celle du gouvernement d’Iyad Allaoui, celle de la résistance sunnite nationaliste, celle de la résistance sunnite islamiste, celle d’Al-Qaida et des djihadistes étrangers, celle de la résistance chiite de Moqtada Al-Sadr, celle des bandits, celle du connard de ma rue avec son kalachnikov..." Il parle, comme Ammar, des Irakiens devenus des "petits Saddam".

Les Irakiens sont piégés par leurs sentiments contradictoires. Piégés entre l’occupant et la résistance, deux camps au soutien minoritaire. Piégés, assiégés, déprimés. "Et puis il n’y a pas que la guerre civile politique, ajoute Hussein, commerçant prospère de Sadr City et tranquille père de famille. Mon fils a été kidnappé et torturé par les combattants de Moqtada Al-Sadr. Il a été libéré dans un état déplorable. Alors j’attends. Aujourd’hui il est trop dangereux de s’opposer à ces bandits, mais demain, après-demain, j’irai voir mon chef de tribu. Il me donnera sa bénédiction pour la vengeance. Le sang coulera."

Au moins ce mois-ci les Bagdadis peuvent-ils se plaindre. Le ramadan comme catharsis... C’est à celui qui aura le plus souvent "oublié" de se lever à cinq heures du matin pour manger, à celui qui sera le plus pâle. Les Bagdadis vont mal, mais ils ne parlent pas souvent, entre eux, de l’occupation, de la guerre, des attentats, de la criminalité, du chômage. La politique, c’est la mort. Sujet interdit. Alors ils parlent de leurs vertiges, des estomacs vides. En retour, ils reçoivent des hochements de tête compréhensifs. C’est le mal-être enfin partagé, le concert des lamentations sans crainte d’être jugé ni condamné.

Les jeunes Bagdadis s’enferment et rêvent d’exil. Ceux qui vivent dans l’action, ou qui doivent tout simplement nourrir femmes et enfants, n’ont d’autre choix que de devenir policier, soldat -c’est-à-dire un "collaborateur de l’occupant" aux yeux de l’autre camp- ou alors moudjahidin. Devenir un héros, un traître ou un terroriste, selon les points de vue. Avec, dans tous les cas, une forte probabilité de finir chahid, martyr fauché par une balle ou déchiqueté dans un attentat. "La liberté et la démocratie, ce sont des trucs de riches, philosophe Latif, intellectuel chômeur et alcoolique, avachi dans un fauteuil devant son poste de télévision. Ici, ce que nous voulons, c’est la sécurité, du travail pour les hommes, l’école pour les enfants." "Bush est l’ennemi de l’Irak, des Arabes et des musulmans, dit Munzer, le vendeur de cigarettes, mais si les cow-boys s’en vont, c’est la guerre civile."

Les Bagdadis regardent les Américains voter pour l’homme qui détiendra les clés de leur destin, Bush ou Kerry, et ne parviennent pas à imaginer qu’ils pourraient eux aussi voter, dans trois mois, pour leur premier président élu démocratiquement. Quand on a peur de se promener dans sa propre rue, ça semble être encore "un truc de riches".

Cécile HENNION et Rémy OURDAN

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