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Le Monde, 6 novembre 2004

Irak : L’enquête de trop du juge Zouheir Al-Maliky, limogé pour avoir dénoncé les abus et la corruption du gouvernement de la collaboration

par Cécile HENNION


Le magistrat a révélé 110 détentions arbitraires et des cas de torture.

"Je m’attendais à ce que l’on cherche à se débarrasser de moi, mais j’espérais qu’au moins le Conseil de la justice me soutiendrait. Le message qui m’est parvenu est très clair : contente-toi des voleurs de poules et arrête de fourrer ton nez dans les affaires du gouvernement !" Le juge Zouheir Al-Maliky est un homme en colère.


Corruption, détentions illégales et tortures impliquant plusieurs ministères du gouvernement Allaoui : les éléments rassemblés par M. Al-Maliky au cours de ses dernières enquêtes étaient "explosifs". Aujourd’hui, sa carrière est brisée. Sur ordre du Conseil de la justice, notifié par lettre le 17 octobre 2004, ce chef des juges d’instruction de la Cour pénale irakienne ne sera bientôt plus qu’un avocat ordinaire, relégué au fond d’un obscur bureau de Bagdad. "J’ai voulu empêcher que l’histoire ne se répète, confie-t-il amèrement. Mais j’ai échoué. Les mêmes abus sont en train de se reproduire."

Un credo -"Nul n’est au-dessus de la loi"- et une réputation de probité avaient pourtant valu à ce magistrat de 42 ans la confiance de l’ancien gouvernement intérimaire dirigé par les Américains. Nommé premier juge d’instruction du pays, il se voit remettre des dossiers sensibles. Il enquête sur les assassinats d’Izz Al-Din Salim, président de l’ancien gouvernement intérimaire, d’Akila Hachémi, membre elle aussi de cet ancien gouvernement, et du grand ayatollah Baker Al-Hakim.

En avril 2004, un ancien responsable américain le charge d’enquêter sur des cas suspects de brutalité mettant en cause la brigade criminelle de la police. A en croire Al-Maliky, ce fut l’enquête de trop.

Au mois de juin, le gouvernement Allaoui annonce que la sécurité sera son cheval de bataille. Alors que les attentats se multiplient et frappent le cœur de Bagdad, la police multiplie les arrestations. Cependant, explique Al-Maliky, "nous ne sommes plus sous la coupe de Saddam Hussein. Il y a aujourd’hui un code pénal qui prévoit des mandats d’arrêt et la présence de juges pour encadrer ces détentions". Selon un décret, signé au mois d’avril 2004 par les Américains, le rôle du service de renseignement se limite aussi à récolter des informations. Or, selon le juge, il y aurait actuellement au moins 110 personnes détenues par les services de renseignement et la police, en dehors de toute légalité. Pire, les prisonniers seraient soumis à des traitements brutaux, voire à la torture.

"Comme des nazis"

"J’ai visité les locaux de la brigade criminelle -dépendant du ministère de l’intérieur-, raconte Al-Maliky. J’ai interrogé plus d’une quinzaine de détenus. Les conditions y sont déplorables et les policiers se comportent comme des nazis. Ils utilisent toutes sortes de méthodes barbares, comme les décharges électriques, pour faire parler les prisonniers. Un homme en est resté partiellement paralysé."

Le juge passe alors à l’action : "Ayant été moi-même détenu à plusieurs reprises sous l’ancien régime, je considère les détentions illégales comme un défi personnel. Je connais les souffrances qu’elles signifient. J’ai assigné à comparaître le ministre de l’intérieur et le chef du bureau de renseignement. Une vingtaine d’agents des services de sécurité ont été inculpés, dont cinq ont été reconnus coupables de torture. Au bout d’un combat acharné, je suis parvenu à obtenir la libération de cinquante-deux détenus."

Le problème, explique le juge, c’est qu’"avec l’intensification de la résistance, les Américains se sont désintéressés de ces affaires". Et le gouvernement refuse désormais de se plier aux injonctions de la Cour : "Quand j’ai protesté que la permission d’un juge était nécessaire pour détenir ces gens, le gouvernement s’est adjoint un juge et un tribunal spécial qui répondent à ses ordres. Pour se faire, ils ont utilisé une loi, concoctée par Saddam Hussein en 1971, qui n’est plus en vigueur aujourd’hui, et qui leur permet d’arrêter et de détenir qui ils veulent et comme ils le veulent."

Selon Al-Maliky, les 110 personnes, ou plus, qui resteraient illégalement détenues, sont toutes accusées d’être des "espions iraniens" : "Je n’affirme pas qu’il n’existe pas d’agent iranien en Irak et je suis bien placé pour savoir que des combattants étrangers opèrent sur le territoire. Plusieurs de mes enquêtes l’ont prouvé. Mais dans ce cas particulier, je peux certifier que ces détenus sont des Irakiens ordinaires. Il s’agit d’hommes liés aux partis religieux chiites du Conseil suprême de la révolution islamique -CSRI-, du Hezbollah irakien ou d’Irakiens qui avaient été expulsés au moment de la guerre contre l’Iran et qui sont revenus au pays après la chute de Saddam."

Un nouveau Saddam Hussein

Le 18 octobre 2004, le ministre de l’intérieur, Falah Al-Nakib, a reconnu, devant le Parlement provisoire, quelques cas de "détentions arbitraires" auxquelles le gouvernement "tâchera de mettre fin". Ce sera sans Zouheir Al-Maliky, limogé la veille, sans aucune explication, par le Conseil de la justice.

Outre sa position enviée de premier juge d’instruction du pays, Al-Maliky a perdu sa confiance en ce gouvernement et sa foi en un avenir meilleur pour le pays : "Je ne peux vous dire à quel point je suis déçu. Sous l’ancien régime, je pensais : OK, c’est une dictature qui se comporte comme une dictature. Mais aujourd’hui, nous parlons d’un Irak libre et démocratique où personne ne devrait être au-dessus des lois ! Or le gouvernement torture, comme avant. J’ai également enquêté sur des affaires de corruption de grande ampleur -plusieurs millions de dollars, liés aux contrats de reconstruction- impliquant des personnalités importantes au sein de la municipalité de Bagdad, des ministères de l’intérieur, de l’information et des transports. L’une ou l’autre de ses enquêtes aura causé ma perte..."

"Saddam Hussein a semé de mauvaises graines, conclut Zouheir Al-Maliky. Les Irakiens pensent qu’ils peuvent agir comme lui. Quand je leur dis que ce qu’ils font est illégal, ils sont sincèrement surpris. Ils se sont finalement contentés de reprendre un style, des méthodes et un esprit dans lequel ils ont été élevés pendant plus de trente ans. C’est effrayant pour le futur. Ce qui se produit aujourd’hui est comparable à l’arrivée du Baas, en 1968. Des personnes prennent le pouvoir ; d’autres essayent de s’opposer à leurs abus. Ces derniers sont écartés. La situation continuera à empirer jusqu’à ce qu’émerge, fatalement, un nouveau Saddam Hussein."

Cécile HENNION

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