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Le Temps, 8 novembre 2004

Côte d’Ivoire : La communauté française est l’otage des hostilités déclenchées par les forces de Laurent Gbagbo

par Robert MARMOZ


A Abidjan, la peur règne chez les 14000 expatriés français pourchassés par des bandes exaltées par la reprise des affrontements. La France, qui a aussitôt dépêché des renforts, affirme « défendre l’Etat de droit » et s’en remettre à l’ONU, qui a accru les pouvoirs de la force d’interposition.


Depuis quinze ans qu’elle vit à Abidjan, cette femme a traversé maintes crises. Et bien plus encore depuis que la Côte d’Ivoire est coupée en deux, avec la rébellion qui occupe le nord depuis septembre 2002. Elle a souri des mouvements de panique, s’est moquée des journalistes qui, chaque fois, apportaient des nouvelles catastrophiques. Mais là, elle ne rit plus. Depuis la rupture, jeudi 4 novembre 2004, du très fragile cessez-le-feu en vigueur, par les Forces armées nationales ivoiriennes (Fanci), fidèles au président, Laurent Gbagbo, elle est terrée dans son appartement.

Au pied de l’immeuble, des centaines de jeunes rôdent. Certains ont des machettes, d’autres des gourdins. Elle les connaît tous, ces « pauvres gamins à qui on n’a jamais rien donné, ni éducation ni boulot ». Elle a toujours pensé qu’ils ne lui feraient rien à elle qu’ils appellent « tantine » ou « la vieille », quand ils la croisent. Cette fois elle n’y croit plus. Ils sont désormais des centaines, peut-être des milliers, comme elle, Français ayant fait leur vie en Côte d’Ivoire, refusant d’envisager un jour de la quitter, qui ne veulent plus aujourd’hui qu’une chose : sortir de là, du chaudron abidjanais en train d’exploser.

Samedi 6 novembre 2004, les raids aériens des Fanci, en zone rebelle, ont fait neuf morts dans les rangs des militaires français déployés le long de la ligne de séparation qui traverse le pays d’est en ouest. La logique de guerre a repris le dessus.

Le 7 novembre au soir, à Paris, l’évacuation des 14000 Français installés dans le pays n’était pas encore envisagée. Le mot d’ordre était leur « sécurisation », dans des lieux protégés, sur place, par les militaires de l’opération « Licorne ». Le 7 novembre 2004 au soir, quelque 400 expatriés étaient regroupés au camp du 43e Bataillon d’infanterie de marine (BIMA), à Abidjan.

L’armée française a reçu, en urgence, des renforts, en prévision du pire, surtout dans l’ancienne capitale, où les « jeunes patriotes » se livrent à la chasse aux Blancs.

A Paris, où le premier ministre, Jean-Pierre Raffarin, a affirmé que la France « maintient l’Etat de droit », les signes d’aggravation de la crise étaient observés depuis plusieurs semaines. Le président ivoirien, Laurent Gbagbo, grand maître du jeu ambigu dans les relations avec l’ancienne métropole, avait multiplié les messages : « Il nous disait de ne pas lui mettre la pression pour qu’il applique les accords politiques signés à Marcoussis, en janvier 2003, mais de faire pression sur les rebelles pour qu’ils désarment. Sinon, affirmait-il, il ne pourrait pas retenir les extrémistes de son camp. Or l’on sait bien qu’il se sert de ces extrémistes quand ça l’arrange », confie un diplomate.

Paris aurait pu s’inquiéter quand « un groupe » a procédé à la coupure des émetteurs des radios internationales, à Abidjan. Paris aurait pu agir lorsque le président du FPI, le parti de Laurent Gbagbo, a annoncé son intention d’aller faire marcher ses militants, le 12 novembre 2004, dans Bouaké, le fief des rebelles. Idem lorsque l’état-major de l’armée loyaliste a commencé à annoncer aux « jeunes patriotes » que, bientôt, la Côte d’Ivoire serait libérée et réunifiée. Paris s’est inquiété. Mais le gouvernement français n’a pas cru au pire.

Or le pire est arrivé, samedi 6 novembre 2004. Après avoir bombardé plusieurs cibles rebelles, décollant, en violation du cessez-le-feu sous le nez des militaires français, les avions ivoiriens ont bombardé un cantonnement militaire français, répertorié, à côté de Bouaké. En représailles, les appareils ivoiriens ont été détruits par les Français. Ce qui a aussitôt déclenché l’engrenage.

La marmite de violence abidjanaise s’est déchaînée. Saccages, vols, coups, pillages... le décompte exact des victimes de ce week-end de folie n’est pas encore fait. Mais la guerre urbaine n’est pas loin. Les hélicoptères français ont dû procéder à des tirs dissuasifs contre la foule de « jeunes patriotes » qui faisait route vers l’aéroport, tenu par les soldats de l’opération Licorne ; et vers le principal camp militaire français, juste à côté. Des affrontements ont opposé soldats français et ivoiriens.

Le président de l’Assemblée nationale, Mamadou Koulibaly, détracteur de la France, a appelé à une « résistance farouche ».

Les communications avec la Côte d’Ivoire sont devenues de plus en plus difficiles. Le piège ivoirien paraît être en train de se refermer sur le contingent français, et sur les 6000 soldats de l’ONU, qui jouaient le rôle de tampon entre loyalistes et rebelles. Dans ce contexte de duel entre Paris et Laurent Gbagbo, tout peut désormais arriver à Abidjan.

Robert MARMOZ

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