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dimanche 26 février 2017
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Le Monde, AP, 8 novembre 2004

Côte d’Ivoire : Des pillages systématiques et une "haine épouvantable" qui monte

par Jean-Philippe REMY


Il y a eu la nuit de samedi 6 novembre, interminable, puis il y eut encore la journée de dimanche 7 novembre 2004, qui n’en finissait pas. Entre abattement et épuisement, entre pillages, menaces, peurs et violences, des Français d’Abidjan, joints au téléphone, témoignent sur deux journées où tout a semblé basculer.


L’un d’entre eux, réfugié dans la maison d’un inconnu, "un monsieur sénégalais, apparemment", après avoir réussi à fuir sa maison au moment où des pillards y pénétraient, a assisté, à distance, au déménagement de tous ses biens. "Depuis l’endroit où j’étais caché, je les voyais tout vider, dit-il. C’était comme un cauchemar, dix ans de vie en Côte d’Ivoire qui s’envolent en fumée..."

Une habitante de longue date du pays a préféré quitter sa maison pour aller se réfugier chez des amis ivoiriens. "Dès qu’on a appris que les soldats français avaient été tués, et que les avions ivoiriens avaient été détruits, on a senti la haine monter, une haine épouvantable, avec des appels à la télévision ou à la radio à faire la chasse aux Français", dit-elle. Ensuite, elle a vu des bandes envahir son quartier, où habitent de nombreux Français, "par groupes de quarante ou cinquante, très mobiles". Au milieu des miliciens, "des enfants et des femmes, hystériques". Dans la nuit, "on entendait des tirs, très nourris. On voyait passer des gens avec des machettes. On s’est dit : "Cette fois, on va se faire massacrer". Elle a alors décidé de fuir son domicile pour se réfugier chez des amis ivoiriens. "Ils sont comme nous, dégoûtés par ce que font les voyous qu’on lâche dans les rues, raconte-t-elle. Cela fait deux ans qu’on dit à tout le monde qu’il y a des miliciens qui sont préparés, armés et entraînés. Mais personne ne veut nous entendre."

Dans un ensemble d’une dizaine de villas, dans le quartier Riviera, un homme, épuisé après quarante-huit heures sans sommeil, s’étonne que son domicile n’ait pas encore été "visité", alors que ceux de tous ses voisins l’ont été. "Je ne suis pas sûr que je pourrai encore dire la même chose demain", soupire-t-il, avant d’ajouter : "J’ai passé la nuit dernière dans le noir, à recevoir par téléphone des nouvelles de tous les endroits qui étaient pillés. Dans un cas, ils ont même emmené un piano, à pied... Il faut le faire, quand même."

Des violences ont été relevées ça et là. "Ceux qui ont été brutalisés ont peut-être été ceux qui tentaient de résister. Dans ces cas-là, il ne faut surtout pas tenter de se défendre", raconte un dirigeant de société. Un de ses voisins, qui voulait protéger ses biens, a été "tailladé au couteau". Il laisse alors éclater sa colère : "Les troupes de "Licorne", au lieu d’utiliser leurs hélicoptères pour aller chercher les Français encerclés et de les regrouper, feraient mieux d’aller déloger le président Gbagbo. Comment peut-on garder au pouvoir quelqu’un qui laisse toute la nuit la télévision ouverte à des discours de haine ?"

Plus au sud, à Bietry, en direction de la base du 43e BIMa et de l’aéroport, où se sont concentrés le plus grand nombre des pillages, un homme tente de joindre au téléphone une famille encerclée dans sa maison par des manifestants. Il chuchote au téléphone : "Nous parlementons avec des policiers ivoiriens pour qu’ils interviennent et les tirent de là." Il a passé la nuit à monter la garde dans un jardin, avec des voisins munis de quelques armes, tous prêts à en découdre. Dans le quartier, "tout ce qui fait le quotidien des Français, et aussi des Ivoiriens"a été pillé, la pâtisserie du coin de la rue, l’agence de téléphones cellulaires Orange, une station-service Total, les restaurants. "Pas seulement pillés mais saccagés, intégralement !", dit-il.

Un autre Français vient de sommeiller une heure avant d’entamer sa seconde nuit de veille, toutes lumières éteintes, en espérant "ne pas attirer l’attention". Au téléphone, il demande, angoissé : "Vous entendez ce bruit ? Ce sont les hélicoptères français qui font le regroupement des gens. Cinq personnes de ma connaissance ont été pillées la nuit dernière. Les gens s’infiltrent dans les maisons et ils terrorisent les habitants. On sent comme une volonté de faire peur, d’humilier, avec des groupes qui crient, qui insultent, comme s’ils voulaient pousser les gens à quitter la Côte d’Ivoire. D’ailleurs, c’est foutu, il va falloir partir."

Dans la folie de la nuit de samedi 6 novembre à dimanche 7 novembre 2004, les Français ne sont pas les seuls à avoir été visés. "Il y a eu aussi des pillages chez d’autres Blancs, chez des Libanais et même, parfois, chez des Ivoiriens qui habitent les mêmes quartiers, témoigne-t-il. C’est sûr, avec la pauvreté qui règne, tout un tas de gens en ont profité pour se remplir les poches."

Dans le quartier Vridi, un ensemble de trente villas habitées par des Libanais est désormais désert. Toutes les maisons ont été intégralement pillées. "C’est arrivé dimanche matin, au grand jour, au vu et au su de la police, se lamente un voisin. En même temps, un de nos amis qui était en train de se faire prendre à partie chez lui, nous a alerté au téléphone, et nous avons réussi à lui envoyer des soldats ivoiriens que nous connaissons pour le dégager. Ils ont tiré en l’air, les pillards ont fui et ils l’ont emmené dans un autre endroit. Après, bien sûr, on lui a vidé sa maison, mais au moins, il est sain et sauf."

Dimanche 7 novembre 2004 au soir, on était sans nouvelles de huit personnes, et certaines sources s’inquiétaient de possibles enlèvements. Les troubles n’ont pas seulement touché les quartiers des "expatriés". Dans les quartiers populaires, notamment à Abobo, où la population est en grande partie originaire du nord du pays, accusée de soutenir "les rebelles", un habitant qui, lui aussi, demande à rester anonyme "par peur des représailles", affirme : "Des armes ont été distribuées aux étudiants de la Fesci -organisation proche du pouvoir. Ils sont dans une école primaire, près de chez nous, et nous ne savons pas s’ils vont nous attaquer, nous les gens du Nord. Nous avons tenté de nous regrouper, mais sans armes, on ne peut rien. S’ils attaquent, ils nous tueront. A qui faut-il que nous nous adressions pour avoir la vie sauve jusqu’à demain ?"

Jean-Philippe REMY

L’aviation ivoirienne avait survolé deux fois les militaires français avant de tirer, affirme Michèle Alliot-Marie

PARIS (AP) - L’avion ivoirien qui a bombardé une position des forces françaises en Côte d’Ivoire, samedi 6 novembre, avait survolé les soldats français à deux reprises, avant de déclencher les tirs, a affirmé, lundi 8 novembre 2004, la ministre de la Défense, Michèle Alliot-Marie, après avoir rencontré plusieurs des soldats blessés dans cette attaque. "Ils m’ont dit, les uns et les autres, qu’effectivement l’avion ivoirien était passé à deux reprises préalablement au-dessus du bâtiment et qu’il avait tiré à la troisième reprise", a rapporté Michèle Alliot-Marie.

Les autorités ivoiriennes ont affirmé que ce bombardement était "une erreur". "Nous ne les avons pas visés", a assuré, samedi 6 novembre 2004, Sébastien Dano, ministre ivoirien de la Réconciliation nationale.

La ministre française de la Défense s’est exprimée, lundi 8 novembre, devant des journalistes, après avoir rencontré à l’hôpital militaire Bégin plusieurs des 34 soldats français blessés, samedi 6 novembre 2004. Neuf autres militaires et un civil américain ont été tués quand deux Soukhoï-25 de l’aviation ivoirienne, qui avaient mené, les jours précédents, des bombardements contre les positions des anciens rebelles dans le nord et le centre du pays, ont attaqué un poste de stationnement militaire français, à Bouaké, fief rebelle dans le centre du pays.

Associated Press

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