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samedi 25 mars 2017
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AFP, 15 novembre 2004

Irak : Le régime implacable des islamistes à Falloujah

Suivi d’un commentaire


FALLOUJAH (AFP) - Prisons et chambres de tortures construites dans des maisons, recelant des corps brûlés, mutilés et décomposés, montrent l’image effrayante d’un régime implacable imposé durant huit mois par les islamistes à Falloujah.


Jusqu’à présent, peu filtrait sur la manière dont les rebelles irakiens et étrangers avaient imposé leur loi à la ville, après avoir résisté à une première offensive des US Marines en avril 2004. Mais les corps mutilés découverts et les récits d’habitants rencontrés après l’assaut lancé il y a une semaine par l’armée américaine permettent de décrire l’univers clos dans lequel vivait ce bastion sunnite à 50 km à l’ouest de Bagdad.

Le Conseil des Moujahidine, qui regroupait les religieux et les combattants radicaux, dirigé par cheikh Abdallah Janabi, promulguait des décrets religieux et les faisait appliquer par des hommes armés.

Selon les habitants, il était interdit de vendre de la musique, des cassettes vidéo et bien sûr de l’alcool. Les contrevenants étaient flagellés, alors que les personnes soupçonnées de collaboration avec les Américains étaient liquidées.

Des affiches sont encore visibles sur les devantures de magasins, dans la rue principale en ruines. Une d’entre elles, frappée de l’insigne du Conseil des Moujahidine, deux kalachnikovs dans un triangle, et datée du 1er novembre 2004, ordonne, sous peine de mort, l’évacuation dans les trois jours de neuf étals installés devant la bibliothèque de la ville pour permettre à l’édifice de devenir le quartier général du Conseil.

Une autre affiche, placardée dans le marché, ordonne aux femmes d’être voilées de la tête aux pieds, sous peine d’exécution. Les corps mutilés de femmes retrouvés, dimanche 14 novembre 2004, par les US Marines, semblent montrer qu’il ne s’agissait pas de menaces en l’air.

Tout en exprimant leur colère face aux destructions causées par les Américains, des habitants ont dit leur satisfaction de voir mis à bas le régime des Moujahidine. Tremblant de peur, à moitié nu, son caleçon plein de sang, un homme âgé d’une soixantaine d’années, blessé par un éclat d’obus américain dans le centre de Falloujah, maudissait, samedi 13 novembre 2004 au soir, les Moujahidine. "Ces crétins. J’aurais voulu que les Américains n’attendent pas huit mois pour reprendre la ville", disait-il à la porte d’une mosquée où les combattants islamistes avaient stocké des armes.

Un autre sexagénaire, qui ne veut pas être identifié par peur de représailles, dit avoir été enlevé par les combattants, le 9 novembre 2004, et détenu durant quatre jours. "C’était horrible. Des gens innocents ont été tués et blessés durant les bombardements", dit-il, tout en se disant satisfait d’être débarrassé des Moujahidine "car la ville suffoquait sous leur joug", avant de les accuser de meurtres. "Tout suspect était égorgé. Chaque jour, vous pouviez voir des corps d’inconnus gisant dans les rues de la ville", se souvient-il.

Iyad Assam, 24 ans, trouvé par les forces américaines dans le centre avec son frère, sa belle-soeur, sa nièce et son neveu, décrit les lois draconiennes des anciens maîtres de la ville. "Nous avions peur. Nous étions terrorisés par eux. Ils portaient des masques noirs, se promenaient avec des kalachnikovs et des roquettes antichars. J’ai entendu l’histoire de l’exécution de cinq hommes en une journée et de sept autres le lendemain car ils étaient soupçonnés de collaborer" avec les Américains, dit-il. Il espère que la ville retrouvera sa tranquillité. "Je suis heureux, car il n’y aura plus ni bombes, ni combats".

Un autre résident, adepte du soufisme, une doctrine mystique de l’islam, exécrée par les Moujahidine qui la considéraient comme hérétique, se dit lui aussi soulagé. "C’était très difficile. Nous ne pouvions ni bouger, ni travailler. Quand ils avaient un problème avec quelqu’un, ils le tuaient ou l’emprisonnaient", affirme cet homme qui lui aussi refuse d’être identifié.

Agence France Presse

Commentaire

Les témoignages qu’on vient de lire, à propos des agissements des résistants à Fallujah, sont intéressants à plus d’un titre. Ils permettent d’affirmer que la résistance irakienne n’a pas de pires ennemis que son propre despotisme et sa propre intolérance. Si la résistance irakienne devait finalement être vaincue, ce serait à cause de sa propre perversion bien plus qu’en raison des opérations militaires de l’occupant. Elle sera vaincue parce qu’elle aura perdu sa raison d’être.

On relèvera que la religion est complètement pervertie par les résistants, puisqu’elle devient un instrument d’oppression, tandis que la loi "religieuse" a pour seul but de "légaliser" le despotisme. Il s’agit là d’une tendance qui existe, potentiellement, dans toutes les religions et qu’on retrouve au sein des partis politiques. De même qu’un parti politique s’efforce de promulguer les lois qui l’arrangent, une religion qui s’empare du pouvoir politique tendra à imposer les lois qui l’arrangent.

D’ordinaire, lorsque la religion est séparée du politique, cette tendance au totalitarisme apparaît peu, car elle ne parvient pas à se concrétiser. La religion ne dispose alors pas de moyens de contrainte physique sur les individus. Elle doit se contenter d’exercer une influence morale.

Par contre, lorsque la religion ne se distingue pas du politique, chacune fonctionne comme un parti et s’efforce d’imposer ses intérêts partisans. Chaque église fonctionne comme une section locale du parti. En quelque sorte, les religions sont semblables à des partis qui auraient fait de Dieu leur fonds de commerce électoraliste.

Un autre point commun entre les partis politiques et les religions réside dans l’esprit sectaire. Cet esprit se résume à "Nous contre les autres". Chaque parti politique se prétend irremplaçable, différent de tous les autres, plus représentatif, etc... Chaque religion se prétend l’unique authentique porte-parole de la volonté de Dieu, toutes les autres n’étant que des imposteurs qu’on tolère à défaut de pouvoir les envoyer au bûcher.

L’esprit sectaire obéit à une logique interne fondamentalement totalitaire. Un contradicteur ne saurait avoir raison, puisqu’on se veut l’unique détenteur de la vérité. Soit le contradicteur se trompe de bonne foi, et il est censé admettre son erreur ; soit il refuse d’admettre son erreur et il fait figure d’"ennemi de Dieu" ou d’"ennemi du peuple". Face à la logique sectaire, il est inutile d’argumenter ou de raisonner car, du point de vue d’un esprit sectaire, l’autre ne peut en aucun cas avoir raison.

Au sein d’un parti politique, un esprit indépendant et critique sera accusé de "susciter la division", "faire le jeu de l’adversaire", etc... Cet esprit indépendant et critique suscitera une réaction similaire au sein d’une organisation religieuse.

En raison de sa logique interne, un parti politique s’efforce d’obtenir la totalité du pouvoir. Et cela même s’il n’a pas le moindre projet concret à proposer aux électeurs, même si les membres du parti n’ont strictement aucune idée originale à propos de quoi que ce soit. Le parti a’efforcera néanmoins d’obtenir le pouvoir et de s’y maintenir. Il s’efforcera d’obtenir un maximum de postes ministériels, un maximum de places dans les administrations. Les individus les plus médiocres seront propulsés aux plus hautes fonctions dans le seul but d’occuper telle ou telle place pour le parti. Tout ce qu’on demande à ces individus, c’est de profiter de leur position pour servir l’intérêt du parti, faute de quoi ils feront figure de "traîtres au parti".

La logique interne d’une religion veut qu’elle s’impose à l’ensemble de l’humanité. Quand une religion se mêle de politique, l’esprit sectaire de la religion est renforcé par l’esprit sectaire du parti. L’intolérance s’en trouve accrue. Autrefois, les guerres religieuses étaient très communes. Il s’agissait d’exterminer les adeptes d’une autre religion ou de les convertir de force.

On relèvera le caractère fondamentalement contre-productif de la logique interne du sectarisme, aussi bien sur le plan politique que sur le plan religieux. Lorsqu’un parti politique détient la totalité du pouvoir, il devient la cible unique du mécontentement. Les membres du parti font figure d’incapables et suscitent bientôt le mépris général. Ils se coupent du peuple qu’ils prétendent représenter.

Quand une religion s’impose par l’oppression, le peuple ne distingue pas Dieu de la religion elle-même et cesse de croire en Dieu parce qu’il méprise l’image que la religion lui en donne.

Lorsque des résistants oppriment le peuple au nom de Dieu, soit ils font figure d’imposteurs, soit ils pervertissent l’image que chacun se fait de Dieu, au point de susciter l’athéisme, lequel ne reconnaît aucune autorité ou légitimité aux religions d’une manière générale. La religion a alors perdu sa raison d’être.

Autrement dit, les religions peuvent servir Dieu, mais Dieu ne se laisse pas manipuler par les religions. De même, on peut servir la logique interne de l’intérêt général et en tirer profit, mais on ne peut pas la manipuler dans un but qui s’oppose fondamentalement à son esprit.

Frank BRUNNER

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