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AP, 16 novembre 2004

France : Le Secours catholique dénonce une pauvreté « durablement installée »

Suivi d’un commentaire

par Jean-Marie GODARD


Vue de Paris

PARIS (AP) - Quand le travail ne protège pas de la pauvreté. Le Secours catholique a accueilli, en 2003 en France, 1,6 million de personnes vivant en dessous du seuil de pauvreté, dont plus de la moitié font partie de la population active, mais disposent d’un emploi précaire ou trop peu rémunéré, selon son rapport annuel publié mardi 16 novembre 2004.

France


L’association caritative s’alarme également de l’augmentation du nombre de personnes pauvres en âge d’être en préretraite ou à la retraite, de personnes sans aucune ressource, et de familles monoparentales, en grande majorité des femmes seules avec au moins un enfant.

Une oeuvre d’Albert Samuel Anker

« La pauvreté et l’exclusion ont pris durablement racine dans notre pays » dénonce le Secours catholique, qui rappelle par ailleurs que la France compte au total quelque 3,5 millions de personnes vivant sous le seuil de pauvreté, soit avec moins de 602 euros par mois.

L’association devait remettre son rapport, mardi 16 novembre 2004 au matin, au Premier ministre, Jean-Pierre Raffarin, à l’occasion de sa visite dans un Centre d’hébergement et de réinsertion sociale (CHRS) du 7e arrondissement de Paris.

Jean-Pierre Raffarin

Sur un plan général, l’association estime que la moitié des personnes rencontrées en 2003 disposent d’un niveau de vie compris entre 300 et 600 euros par mois, et que 16 % ont un niveau de vie mensuel inférieur à 100 euros.

Elle souligne avoir rencontré 68,5 % d’hommes et 55,5 % de femmes faisant partie de la population active en 2003, mais vivant en dessous du seuil de pauvreté. Ainsi, 74 % des personnes rencontrées qui travaillent ont un emploi précaire, alternant périodes d’activité rémunérée et périodes de chômage. Et si le reste des salariés rencontrés peuvent disposer d’un emploi stable, celui-ci est payé en dessous du SMIC (salaire minimum interprofessionnel de croissance).

Scène de foule à Paris

Face à cette situation, le Secours catholique dénonce « l’intérim subi, les emplois aidés, les stages de "formation parking", les emplois dit informels » qui « ne sont souvent que des tâches pour pauvres, les emplois des pauvres ». Pour Gilbert Lagouanelle, directeur du pôle « Action institutionnelle », « le développement du tout précaire comme forme d’emplois ébranle, fissure, et fait imploser le corps social. Le séisme social et humain est déjà là ».

Gilbert Lagouanelle

Cette année, le Secours catholique pointe aussi la hausse du nombre de personnes accueillies de plus de 50 ans. Entre 1999 (année prise pour référence par l’association) et 2003, le nombre de personnes, âgées de 50 à 59 ans, démunies, a ainsi progressé de 1,6 %, passant de 12,9 % à 14,5 %. L’association a également accueilli l’année dernière 5,4 % de personnes de plus de 60 ans, contre 4,7 % en 1999.

Des retraités

Autre situation critique, selon l’association, sur l’ensemble des personnes rencontrées en 2003, la proportion de celles qui sont sans ressource augmente.

« En ne tenant compte que des personnes françaises ou disposant d’un statut en règle, 12,8 % des personnes rencontrées en 2003 n’ont aucune ressource », contre 10,9 % en 1999 souligne le Secours catholique. Et seulement « un peu plus du quart » attend un revenu, « le plus souvent le RMI (revenu minimum d’insertion), les allocations chômage, où les allocations logement ».

Des sans abri

Le Secours catholique a également constaté en 2003 une hausse des familles monoparentales rencontrées (28,9 % contre 25,9 % en 1999), dont en grande majorité des mères isolées avec au moins un enfant (25,9 % en 2003).

« La pauvreté et l’exclusion ont pris durablement racine dans notre pays » estime M. Lagouanelle face à ces constats, adressant un message au gouvernement et à la population tout entière. « La plus grande cause nationale pour notre pays, et la seule qui mérite un combat de tout un chacun, est bien d’éradiquer la pauvreté et de construire une société juste et fraternelle. La France, l’une des premières puissances mondiales, en a les moyens », souligne-t-il.

Jean-Marie GODARD

Le siège du ministère français de l’Economie, des Finances et de l’Industrie, à Paris

Commentaire

Le phénomène de paupérisation toujours plus massive de la population est une conséquence directe de la politique de fuite en avant néolibérale dans la compétitivité internationale, avec tout ce qu’elle comporte de dumping salarial et de précarisation des emplois qui ne sont pas supprimés. Loin d’être propre à la France, ce phénomène s’observe dans tous les pays soumis à la politique de fuite en avant néolibérale.

Rina Kumari Sahani, âgée de 6 ans, travaille à casser des cailloux, à Siliguri, en Inde, le 2 septembre 2004

La paupérisation délibérée de la population est également un instrument politique destiné à imposer davantage de dumping salarial et de précarisation des salariés. Du point de vue néolibéral, il faut que les miséreux le demeurent, afin que les salariés les plus exploités puissent toujours redouter une situation pire que celle qu’on leur impose. Ainsi, à mesure que la paupérisation de la population s’étend, les partisans du néolibéralisme s’efforcent de diminuer le montant de l’aide sociale et de restreindre l’accès à cette aide, en multipliant les exigences administratives, en sorte qu’elles deviennent des obstacles insurmontables.

Un pauvre aux Etats-Unis

Les chiffres mentionnés par le Secours catholique français donnent une vision minimaliste de l’ampleur du phénomène, puisqu’ils se fondent sur le seuil de pauvreté officiel, qui est fixé arbitrairement à 602 euros par mois. C’est-à-dire qu’avec un revenu de 603 euros par mois, on cesse déjà d’être comptabilisé comme un pauvre « officiel ». On ne figure plus dans les statistiques de la pauvreté. En Suisse, il suffit d’ajouter 20.- CHF par mois au calcul du seuil de pauvreté pour que le nombre des pauvres pris en compte augmente de 5 %. Dans les pays du tiers monde, le seuil de pauvreté est généralement fixé à 1 dollar par jour, ce qui revient à affirmer qu’avec 1,5 dollars on ne fait plus partie des pauvres.

Des fillettes vivant près d’une décharge publique, à Maputo, au Mozambique

On mentionnera également que les partisans du néolibéralisme ne sont pas les seuls responsables de cette situation. On constate, de facto, une complicité tacite de la part des partis de gauche et des syndicats.

Des grévistes

En effet, partis de gauche et syndicats affectent de vouer une sorte de culte au travail, évoquant « la dignité du travailleur », comme s’il y avait une dignité à se faire exploiter. Partis de gauche et syndicats sont les premiers à s’opposer à ce qu’une personne dépourvue d’emploi puisse recevoir un revenu décent, alors qu’il s’agirait pourtant là de la mesure la plus efficace pour dissuader le dumping salarial. Comment contraindre un salarié d’accepter un salaire de misère s’il est assuré, par ailleurs, d’un revenu supérieur à l’aumône qu’on veut bien lui payer ?

Des travailleurs de chantier

Ainsi, quand on évoque « la lutte contre la pauvreté », la gauche et la droite se contentent de promettre des emplois, en affectant d’ignorer le dumping salarial qui enfonce les salariés eux-mêmes dans la misère. Quand les politiciens disent qu’ils vont lutter contre la pauvreté, c’est toujours repoussé au jour où les poules auront des dents ; tandis que les mesures visant à accélérer la fuite en avant néolibérale sont toujours présentées comme des mesures urgentes à concrétiser sans délai.

Une sans abri

Peu avant de quitter le ministère français de l’Economie, des Finances et de l’Industrie, Nicolas Sarkozy a évoqué l’hypothèse de ce qu’il présentait comme « une TVA sociale ». En réalité, cette TVA n’avait rien de social, puisque son montant n’était nullement destiné à aboutir dans la poche des pauvres. Cette TVA était destinée à subventionner les charges sociales des patrons. Concrètement, il s’agissait de faire subventionner les bénéfices des patrons par les exploités, de même que la logique néolibérale fait subventionner l’enrichissement démesuré d’une infime minorité par la paupérisation délibérée des masses.

Nicolas Sarkozy

Quant au projet de taxation internationale, initié par Jacques Chirac, Luiz Inacio Lula da Silva et Ricardo Lagos, il n’est nullement destiné à aboutir dans la poche des pauvres. Au demeurant, ce projet n’est pas moins chimérique que la « taxe Tobin » puisque, tout comme elle, sa mise en oeuvre exige, au préalable, un accord international dont on sait fort bien qu’il ne sera jamais obtenu, les partisans du néolibéralisme n’en voulant à aucun prix.

Luiz Inacio Lula da Silva

Le seul projet concret et réaliste, visant é éradiquer définitivement la pauvreté, est le projet de taxe sociale décrit à la rubrique Taxe sociale de ce même site web. Il s’agit d’un projet inspiré par la logique interne de l’intérêt général. Il est conçu pour assurer l’autofinancement du progrès social et pour fonctionner à l’échelle locale comme à l’échelle internationale, sans qu’un accord international soit nécessaire. Rien n’empêcherait sa mise en oeuvre quasi immédiate.

C’est sans doute pourquoi politiciens de tous bords et syndicats ne veulent pas en entendre parler.

Frank BRUNNER

Un sans abri

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