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mercredi 24 mai 2017
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La kleptocratie

par Frank BRUNNER


Ce qu’à Genève on appelle « l’Etat de droit » n’est que le droit, pour les élus -et leurs petits copains-, de piller impunément les finances publiques et de se partager le butin. Ce système politique n’est pas une démocratie. C’est une kleptocratie.


De manière routinière, nos élus se livrent à des détournements de fonds publics ou couvrent de tels agissements. La magouille du G8 se résume à un détournement commis sous couvert du Forum social lémanique, à partir d’une somme de 526860.- CHF votée par le Grand Conseil genevois.

En l’occurrence, la magouille du G8 a été commise au préjudice des finances du canton, mais des quantités d’autres magouilles, similaires dans leur principe de fonctionnement, sont commises avec l’argent de la ville ou d’autres communes. Le total doit constituer des sommes considérables.

De toute évidence, nous nous trouvons devant un système de pillage systématique des finances publiques, notamment au profit des groupuscules gauchistes -et plus précisément au profit de certains individus-, via des associations bidon tenant lieu de sociétés écrans. Seul le montant des sommes détournées varie d’une magouille à l’autre.

Quelle légitimité ?

Quand on demande aux élus de démissionner de fonctions dont ils sont manifestement indignes, ils ont l’impudence d’invoquer leur « légitimité démocratique ».

C’est comme si on confiait les clés de la maison à un invité qui abuserait de notre confiance en nous volant sournoisement, et qui pousserait le cynisme jusqu’à se prétendre dans son bon droit pour le motif qu’on lui a confié les clés...

La façade « démocratique » n’est qu’un artifice juridique. C’est l’ultime refuge de l’imposture. En effet, nos élus ont voté une loi électorale qui, dans la pratique, empêche le commun des citoyens de se présenter à une élection. Le but de cette loi est de réserver arbitrairement aux partis politiques le choix des candidats. Ainsi, l’Etat est la chasse gardée des partis.

En l’occurrence, pour valider une candidature à une élection cantonale genevoise, il faut commencer par payer 5000.- CHF au Service des votations, somme dont le commun des citoyens ne dispose pas ou qu’il est dans l’impossibilité de dépenser dans un tel but. A cela, il faut ajouter les frais d’impression et d’affichage, qui constituent un obstacle supplémentaire. Enfin, un candidat indépendant sera délibérément snobé par les médias, si bien que, dans la pratique, il ne pourra même pas exposer ses idées à la masse des électeurs -à moins d’être assez riche pour acheter, dans les journaux, des pages entières au tarif publicitaire.

Ainsi, en théorie, à en croire la constitution, n’importe quel citoyen peut se présenter à une élection. En réalité, l’élection est réservée soit aux individus très riches, soit aux candidats soutenus par une organisation -parti politique, syndicat- capable de réunir des fonds importants, y compris à coups de détournements de fonds publics. Le commun des citoyen est tout simplement empêché d’exercer son droit constitutionnel. C’est comme si on créait délibérément des obstacles insurmontables pour empêcher les handicapés d’accéder à un immeuble administratif, tout en proclamant que le droit d’accès pour tous est garanti...

Quant à l’électeur, au lieu de pouvoir choisir les candidats en fonction de leurs compétences individuelles, il est contraint de choisir entre les candidats sélectionnés par les partis, ce qui revient à choisir entre des ripoux de gauche, les ripoux du centre et des ripoux de droite. Quel que soit le « choix » des électeurs, l’Etat demeurera l’otage des ripoux. Voilà donc, dans la pratique, sur quoi repose et à quoi se réduit « la légitimité démocratique » de nos élus...

On voit bien où se situe l’intérêt des partis. Par contre, on ne voit pas en quoi cette situation est conforme à l’intérêt général de la population.

Alexis de Tocqueville écrivait : « Les despotes eux-mêmes ne nient pas que la liberté ne soit excellente ; seulement, ils ne la veulent que pour eux-mêmes, et ils soutiennent que tous les autres en sont tout à fait indignes. Ainsi, ce n’est pas sur l’opinion qu’on doit avoir de la liberté qu’on diffère, mais sur l’estime plus ou moins grande qu’on fait des hommes ; et c’est ainsi qu’on peut dire d’une façon rigoureuse que le goût qu’on montre pour le gouvernement absolu est dans le rapport exact du mépris qu’on professe pour son pays. »

Admirable mentalité

Les politiciens ne considèrent nullement avoir un devoir de loyauté à l’égard du commun des citoyens. Leur « loyauté » -c’est-à-dire la durée qui sépare deux retournements de veste- est réservée aux petits copains du parti ou, de manière plus générale, au milieu politique considéré comme une caste. Entre soi, on s’accorde à la fois pour magouiller et pour dissimuler les magouilles à la masse de la population. On se dispute les parts du gâteau, mais on est bien d’accord pour se le partager.

Nos élus estiment parfaitement naturel d’avoir un comportement scandaleux à l’égard du commun des citoyens. Ce qui les gêne, c’est qu’on en parle. Leur attitude mentale, par rapport à la population, est tout à fait comparable à celle d’un quelconque escroc. On s’efforce de gagner votre confiance dans le seul but de la trahir, et cette bassesse est considérée comme de l’« habileté politique ».

La logique interne des partis politiques

La logique interne d’un parti politique est totalitaire par sa nature. Cette logique interne veut que le parti étende toujours davantage son influence sur le gouvernement. C’est un but en soi, indépendant du fait qu’il existe ou non un projet politique quelconque. C’est-à-dire qu’un parti totalement dépourvu de projet politique, un parti dont aucun des membres n’aurait la moindre idée constructive à propos de quoi que ce soit, s’efforcera néanmoins de s’emparer du gouvernement... Par rapport à cette logique interne, la poursuite de l’intérêt public n’est qu’un prétexte « politiquement correct ».

Un système politique multipartite se contente d’opposer les unes aux autres plusieurs logiques totalitaires. Le parti vainqueur impose sa politique jusqu’aux élections suivantes. Sa tendance totalitaire est limitée par les garanties constitutionnelles des citoyens, et des contre-pouvoirs tels que la magistrature ou les médias. Dans la mesure où ces contre-pouvoirs sont indépendants et accomplissent leur tâche, la tendance totalitaire du parti est bridée.

Néanmoins, le parti, même s’il renonce à imposer son totalitarisme à la société dans son ensemble, l’impose à ses propres membres de manière plus ou moins sournoise. Ainsi, le membre d’un parti n’est pas censé critiquer publiquement la politique menée par son parti, et cela même s’il est convaincu que cette politique est préjudiciable à la population. Seules les discussions internes sont tolérées. Parce qu’il est facile d’ignorer une critique exprimée sous couvert de la confidentialité, tandis qu’on se sentirait tenu de réagir à une critique exprimée publiquement.

Le principal inconvénient de cette logique totalitaire est qu’elle dissuade les esprits critiques et favorise les flatteurs. C’est là un phénomène auto-destructeur du totalitarisme. Celui qui dit que tout va bien et que le chef est génial sera toujours mieux vu que celui qui signale les insuffisances du chef. Or, la critique est indispensable au progrès. Celui qui me fait une critique intelligente d’un dessin m’aide à mieux dessiner la prochaine fois. Celui qui me dit que mon dessin est sensationnel me flatte peut-être ; mais il ne m’est d’aucune utilité pour progresser. Il m’encourage à demeurer un médiocre dessinateur.

Plus nombreux sont les flatteurs et plus mal vus sont les esprits critiques. Ils semblent prétendre « avoir raison contre tout le monde » et font figure d’« éternels casse-pieds ». Ainsi, au lieu de tirer profit des critiques pour améliorer tout ce qui doit l’être, on laisse tout aller n’importe comment et on se rassure en s’admirant entre soi.

En décourageant la critique et en s’entourant de flatteurs, les dirigeants politiques se coupent de la réalité, et s’avèrent incapables d’anticiper son évolution. Les signaux d’alarme ne fonctionnent pas. On leur présente les faits sous forme de statistiques truquées et de colonnes de chiffres sans rapport avec le vécu quotidien de la population. Ils ne tirent aucun profit de leurs erreurs, puisque ces erreurs sont niées. Tout est censé aller pour le mieux. On réduit tout à un problème de communication. Il suffit que vous changiez de cravate et vous verrez que votre cote de popularité remontera dans les sondages !...

Sous prétexte d’« esprit de parti » ou d’« esprit de groupe », on entretient un état d’esprit selon lequel le commun des citoyens « n’a pas besoin de savoir ». C’est « le groupe » contre le reste du monde, et le reste du monde est réputé a priori hostile au groupe. On retrouve cette tournure d’esprit dans l’« esprit de corps ». Il est légitime de « tromper l’ennemi ». Il faut dissimuler tout ce qui ne va pas. Faire comme si de rien n’était. Par exemple, dans l’armée, on fermera les yeux sur le bizutage des recrues ou sur les affaires de viols.

Si les membres d’un parti sont conscients de cette logique totalitaire, il leur devient facile de l’identifier lorsqu’elle se manifeste et de la combattre lucidement au sein du parti.

Lorsqu’un politicien est élu, il introduit cet état d’esprit dans le gouvernement de l’Etat. Cette fois, on invoque « la solidarité gouvernementale » au lieu de l’« esprit de parti ». Le commun des citoyens n’a « pas besoin de savoir » que son gouvernement est incompétent et corrompu.

La conquête des places

En Suisse, on s’est efforcé de neutraliser cette logique totalitaire en constituant des gouvernements de coalition, dans lesquels les ministères sont distribués entre membres des partis de la majorité et membres des partis de l’opposition. Les principaux partis savent que tant de ministères leurs sont réservés et s’abstiennent d’en exiger davantage.

Par exemple, dans le canton de Genève, lorsqu’il s’agit d’élections judiciaires, les partis s’accorderont entre eux pour présenter autant de candidats qu’il y a de sièges à pourvoir, ni plus ni moins, en sorte que tous les candidats soient automatiquement élus.

Dans ce système, l’important, pour un parti, n’est pas de mettre en œuvre telle ou telle politique malgré l’opposition d’une minorité. L’important est d’obtenir tant de places à distribuer aux petits copains. Le « projet politique » n’est guère qu’un chiffon de papier destiné à la poubelle aussitôt après les élections.

Le plus petit commun dénominateur

Dans la pratique, en Suisse, les décisions politiques ne sont pas prises en fonction de l’intérêt général de la population. Elles correspondent au plus petit commun dénominateur sur lequel les divers partis se sont mis d’accord. Par exemple, s’il faut mille tuiles pour couvrir le toit d’une maison, les partis négocieront entre eux le nombre de tuiles et se mettront laborieusement d’accord pour cinq cents tuiles. Le résultat, c’est un toit qui prend la pluie. Au nom du réalisme politique...

L’obsession de l’image

Afin de s’attirer les votes des électeurs, un parti s’efforce d’entretenir une « image » flatteuse de lui-même. A gauche, on affecte d’être préoccupé par l’injustice sociale, tandis qu’à droite on affecte d’être préoccupé par la prospérité des entreprises. Chacun vise une « part de marché » électoral. Plus le programme politique d’un parti est médiocre, plus les membres du parti sont incompétents et plus ce parti dépend de son « image », c’est-à-dire de l’illusion qu’il s’efforce d’entretenir. Tout dans la forme et rien dans le fond.

Lorsqu’un membre du parti se livre à une malversation quelconque, son comportement doit rester secret, afin de préserver « l’image du parti ». Cette préoccupation sera d’autant plus forte que les membres du parti impliqués dans la malversation seront plus nombreux ou que la gravité de la malversation rendra toute l’affaire plus scandaleuse. Cette logique veut qu’on s’accorde pour couvrir les magouilles. Or, plus on couvre de magouilles, plus on se compromet, plus on affaiblit son autorité morale, et moins on se trouve en mesure de s’opposer à de nouvelles magouilles... Ainsi, les ripoux peuvent-ils narguer impunément les personnes intègres : « Si vous me cherchez des ennuis, je raconterai tout ce que je sais, à commencer par votre attitude passive dans telle et telle magouille !... » Même entre partis rivaux, on se tient par la barbichette.

Le règne des ripoux

A supposer que l’un ou l’autre de nos élus désapprouve sincèrement cette situation de corruption généralisée, il n’ose pas la combattre ouvertement, car cela impliquerait qu’il dénonce publiquement les ripoux -y compris au sein de son propre parti. Il deviendrait aussitôt un pestiféré pour l’ensemble du milieu politique. On lui reprocherait de « faire des histoires », « susciter la division », « ternir l’image du milieu politique dans son ensemble », « diffamer notre petit copain Untel », « discréditer les institutions », etc... En réalité, on s’efforce de faire croire, et on affecte de croire qu’il existerait une sorte d’obligation morale de couvrir les magouilles. Quasiment un devoir patriotique. Un politicien « respectable » se doit de pratiquer l’omerta. C’est-à-dire de protéger les ripoux. Et l’élu en question, dissuadé par les membres de son propre parti, renoncerait bien vite à ses velléités d’intégrité. Il est tellement plus simple de fermer les yeux et de ramasser tout le fric qu’on peut se mettre soi-même dans les poches, au lieu de prétendre empêcher les petits copains de se sucrer...

Ainsi, les ripoux ont le champ libre et peuvent se permettre n’importe quoi, chacun étant trop veule pour leur résister. Il en résulte que les ripoux font la pluie et le beau temps au sein du milieu politique. Chacun s’aplatit devant eux, les flatte, les courtise. C’est à ces flatteurs et à ces courtisans que les plus hautes fonctions de l’administration sont distribuées. La corruption ne cesse de s’étendre et de s’aggraver, par l’effet de sa propre logique interne. Les scandales se multiplient et on tente de les couvrir au moyen de procédés non moins scandaleux. Paradoxalement, le milieu politique se discrédite toujours davantage alors même qu’il s’efforce toujours plus désespérément de préserver son « image »...

Les foyers de la corruption

Ce qu’il faut bien voir, c’est que les partis politiques sont les foyers de la corruption. Tout part des partis ou aboutit dans les partis. Il est ridicule de prétendre que les partis politiques seraient indispensables à la démocratie ou que la démocratie ne saurait se concevoir sans les partis politiques. Cela, c’est ce que les politiciens voudraient nous faire croire, afin de se poser en « incontournables ».

Si on prétend renouveler le milieu politique en préservant le rôle des partis actuels, on court à l’échec. Même si chacun des partis renouvelait entièrement ses membres, la logique interne actuellement à l’œuvre au sein des partis se manifesterait à nouveau, avec tout ce qu’elle implique de malhonnêteté intellectuelle, de rivalités claniques, d’intrigues, de cynisme et de mépris du peuple.

Restituer le gouvernement au peuple

Si on veut sortir de cette logique, il faut que l’appartenance à un parti politique cesse d’être indispensable pour se porter candidat à une élection. Il faut que le commun des citoyens puisse se présenter à l’élection dans les mêmes conditions, et en bénéficiant du même traitement que les candidats des partis actuels. Autrement dit, il faut restituer au peuple l’exercice de la souveraineté que les partis ont usurpé à leur propre avantage.

Un parlement composé de personnes élues à titre individuel ne risque pas d’être plus incompétent qu’un parlement de marionnettes partisanes. Sans doute y retrouvera-t-on les mêmes « sensibilités politiques », de l’extrême gauche à l’extrême droite. Par contre, aucun des élus « individuels » ne devra sa place à un parti. Aucun d’entre eux ne sera soumis aux intrigues caractéristiques de « l’activité » d’un parti politique. Chacun pourra exercer sans restriction son sens critique et sa liberté intellectuelle, que ce soit en commissions ou durant les débats publics. Un parlement composé d’élus « individuels » serait beaucoup plus représentatif de la population que l’actuelle coalition d’imposteurs n’existant que par la grâce de leur parti. Le résultat sera assurément beaucoup plus conforme à la logique interne de l’intérêt général que la situation actuelle.

Corruption généralisée

Il est évident que la corruption du milieu politique genevois n’aurait pas pu atteindre une telle ampleur, devenir un système de gouvernement « normal », si la magistrature n’était pas elle même corrompue.

Ce qui est dramatique, dans une situation de corruption généralisée, c’est que ceux qui devraient combattre la corruption sont eux-mêmes corrompus. Dans le Chicago d’Al Capone, on dénonçait la corruption à un policier payé par Al Capone, et ce policier vous renvoyait à un juge payé par Al Capone... Au niveau local, Al Capone bénéficiait d’une totale impunité, exactement comme nos ripoux politiques. Il a fallu une intervention extérieure à l’Etat du Michigan, c’est-à-dire l’intervention du gouvernement fédéral américain, à travers le FBI, pour mettre Al Capone hors d’état de nuire.

Si on considère le contexte genevois, on constate très rapidement qu’une intervention fédérale, même si elle était théoriquement envisageable, aurait sans doute des résultats contre-productifs.

Tout d’abord, le gouvernement fédéral suisse n’est pas moins corrompu que les gouvernements cantonaux. Pour s’en convaincre, il suffit de jeter un coup d’œil sur le registre des liens d’intérêts des élus du parlement fédéral, où figure l’impressionnante liste de jetons de présence empochés à droite comme à gauche. Or, ce sont ces collectionneurs de pots-de-vin qui élisent le Conseil fédéral -l’exécutif de la Suisse. On devine sans peine que la première « qualité » exigée d’un conseiller fédéral est « l’aptitude à couvrir les magouilles ». Il en résulte qu’avant de dénoncer la corruption dans tel ou tel canton, le gouvernement fédéral devrait commencer par balayer devant sa porte. Ce qu’il n’a pas la moindre intention de faire.

Frank BRUNNER

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