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Le Monde, 19 novembre 2004

Côte d’Ivoire : A Abidjan, Mamadou Koulibaly entend "renégocier l’ancien contrat colonial" avec Paris

par Stephen SMITH


La France l’a découvert au plus fort de la crise entre Paris et Abidjan, le dimanche 7 novembre 2004, après une nuit où des hélicoptères français avaient stoppé d’un barrage de feu une marée humaine qui menaçait de submerger l’aéroport et la base militaire attenante de l’ex-puissance coloniale. "Le Vietnam ne sera rien par rapport à ce que nous allons faire ici", déclarait-il alors à des médias français.


Dix jours plus tard, Mamadou Koulibaly, le président de l’Assemblée nationale ivoirienne, est tranquillement assis dans sa résidence officielle, voisine de celles du chef de l’Etat et de l’ambassadeur de France. "On s’était terrés ici toute la nuit, avec les hélicoptères crépitant sur nos têtes, s’explique-t-il. Donc, je me suis dit : "soit c’est la recolonisation, et on prend le maquis, soit l’Etat ivoirien existe encore, et la France doit négocier avec nous"."

Cette idée-là, qu’il faut "renégocier l’ancien contrat colonial", Mamadou Koulibaly la défend depuis longtemps. Agrégé d’économie, il a exposé ses thèses dès 1992, dans un livre sous le titre : Le Libéralisme, nouveau départ pour l’Afrique noire (Ed. L’Harmattan). Plaidant pour "l’indépendance économique et monétaire" des anciennes colonies françaises, il a enseigné, comme professeur associé ou invité à Versailles et Lille. Puis, à la fin des années 1990, il a pris la tête du Réseau de recherches sur les politiques économiques en Afrique et travaillé, à Dakar, aux côtés des universitaires les plus renommés d’Afrique francophone.

En 2000, après le premier coup d’Etat en Côte d’Ivoire, Mamadou Koulibaly a été happé par la politique et le pouvoir. A 43 ans, il est devenu ministre du budget avant de prendre le porte-feuille de l’économie et des finances dans un gouvernement d’union nationale de transition.

Mamadou Koulibaly, qui revendique sa proximité avec Alain Madelin, n’est pas un vieux "camarade" du socialiste Laurent Gbagbo, dont il n’a rejoint le parti que tardivement. Cependant, élu député du Front populaire ivoirien (FPI), en décembre 2000, c’est à lui qu’échoit la présidence du parlement d’alternance.

Deuxième personnage de l’Etat, Mamadou Koulibaly ne se coule pas dans le moule du dignitaire. Quand, après le soulèvement du Nord, la France réunit les parties au conflit, pour des négociations de paix à Marcoussis, il claque la porte au troisième jour en dénonçant le dépeçage de la souveraineté ivoirienne.

Trois mois plus tard, en mai 2003, Mamadou Koulibaly préface un pamphlet, La Guerre de la France contre la Côte d’Ivoire, qui contient déjà toutes les récriminations qui sont devenues, depuis, le réquisitoire-exutoire de la crise ivoirienne : Paris aurait actionné des rebelles, en fait des "pantins", pour sauvegarder ses "intérêts monopolistiques" dans la plus importante de ses ex-colonies en Afrique de l’Ouest.

"Nous avons du retard dans la modernisation de nos relations", affirme Mamadou Koulibaly. Il parle d’un accord de défense "caduc", qui n’a pas été honoré par Paris, face aux rebelles, mais pas non plus abrogé ; d’une "situation de rente"pour les entreprises françaises en Côte d’Ivoire. Et de citer la "privatisation" de Côte d’Ivoire-Télécom, racheté -au moindre prix, selon lui- par une entreprise publique étrangère, France Télécom. Ou du troisième pont sur la lagune d’Abidjan que Bouygues devait construire, avant de "proposer un pont métallique à la place d’un pont en béton, avec un prix majoré de 40 %".

Le plus ancien cheval de bataille de Mamadou Koulibaly est la zone franc CFA, la monnaie commune de 14 pays africains garantie par la France. "Il est difficile d’accepter que nos avoirs extérieurs soient déposés, à 65 %, sur des comptes d’opération du Trésor public français", explique-t-il, en feuilletant un document de la zone monétaire ouest-africaine, du 2 mars 2004, qui contient une "proposition française" de réforme, sous l’exergue : "Fidélité aux principes, plus de libertés dans la gestion". Sans toucher aux "principes fondateurs", le texte prévoit de "ramener l’obligation de dépôt à 50 %". Une réformette aux yeux de Mamadou Koulibaly. "Quand Jacques Chirac a reçu Laurent Gbagbo à l’Elysée, le 5 février 2004, il a reconnu qu’il fallait refonder notre coopération sur de nouvelles bases. Mais on n’a rien vu venir, sinon les hélicoptères et les chars de l’armée française...", conclut-il.

Provocateur, le président de l’Assemblée ivoirienne sait qu’il touche des nerfs à vif quand il réclame "le départ des criminels de l’opération "Licorne" qui ont tiré sur des Ivoiriens" et, à leur place, une force d’action rapide d’un autre pays "qui n’obéirait qu’aux seuls ordres des Nations unies". Mais il sait aussi qu’il est "l’extrémiste" dans l’entourage "dur" du président Gbagbo, le plus difficile à enfermer dans le cliché du démagogue nationaliste qui, au nom de "l’ivoirité", dresserait le Sud chrétien contre les adeptes d’Allah du Nord, sinon tous les étrangers : il est en effet musulman et originaire du Nord.

Stephen SMITH

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