retour article original

jeudi 23 février 2017
Vous êtes ici Accueil Corruption Corruption en Italie L’affaire Parmalat
Tribune de Genève, 30 janvier 2004

Parmalat rend l’Italie amère

par José CARRON


Vue de Parmavecchia

Le montant des malversations atteint aujourd’hui 14 milliards d’euros.

A Parme, patrie des Barilla, Calisto Tanzi suscite dédain et mépris.

Victime collatérale, Parma Calcio s’apprête à vivre des heures difficiles.


"Qu’est-ce qui se passe ? Vous attendez Gina Lollobrigida ?", lance une espiègle ménagère à la vue de la poignée de photographes qui battent le pavé devant le modeste siège de l’empire Parmalat à Collecchio. Derrière le bon mot, on perçoit le profond dépit de la dame qui poursuit son chemin sans ralentir le pas. Dans ce village de la campagne parmesane, tout le monde est sonné. A l’incrédulité qui a d’abord accueilli l’annonce du crash de géant mondial de l’industrie laitière, a succédé une résignation parfois teintée de honte de la part d’une population effarée par l’ampleur du désastre. Ce mardi 27 janvier, les unes des journaux italiens font état d’une nouvelle estimation fixant à quatorze milliards d’euros le montant de l’argent disparu des caisses de l’entreprise familiale.

Artisan de Collecchio

Prompts à défendre Calisto Tanzi, affectueusement rebaptisé "Don Calisto" pour avoir été le bienfaiteur du pays depuis quarante ans, la plupart des 12 000 habitants de Collecchio préfèrent aujourd’hui se réfugier dans le silence. "On nous avait dit qu’en abandonnant leur vieille lire, les Italiens gagneraient en simplicité en troquant les milliards pour les millions d’euros et voilà que ce scandale nous ramène en arrière", plaisante tout de même Gianluca qui dissimule mal sa rancœur d’avoir vu sa candidature chez Parmalat rejetée à deux reprises. "Tout de même, que peut-on bien faire d’une telle quantité d’argent ?", s’interroge-t-il en observant les allées et venues d’hommes en costumes sombres qui entrent et sortent du siège, le visage grave.

Calisto Tanzi

Trésor disparu aux Caraïbes

A cette question, personne n’a encore vraiment répondu. Ni les juges qui multiplient les interrogatoires pour décortiquer le mécanisme de la fraude, ni la presse qui fantasme sur l’existence d’un prétendu trésor dont les plus réalistes savent déjà qu’il a disparu corps et bien dans la mer des Caraïbes où les paradis fiscaux de la région abritaient quelques-unes des nombreuses sociétés offshore créées par Parmalat.

La mer des Caraïbes

Mercredi, Calisto Tanzi a, sans réelle surprise, fait glisser le scandale sur le terrain politique. L’ex-président du groupe laitier a révélé aux juges de Milan une liste de trente noms dont la carrière a été en partie financée par son entreprise. Classique pour un homme qui a depuis toujours été un des plus fidèles soutiens de la défunte Démocratie chrétienne. Plus ennuyeux, en revanche, l’accusation selon laquelle "Don Calisto" se serait servi des politiciens pour obtenir leurs faveurs au moment où les comptes de la société ont commencé à aller mal au début des années nonante. Voilà qui ne colle pas vraiment avec une prétendue méconnaissance des comptes de Parmalat dont la responsabilité incombait, selon lui, à son directeur financier, Fausto Tonna.

Fausto Tonna

"Je comprenais la nécessité de voir la société apparaître en bonne santé financière, mais je laissais faire mes collaborateurs qui ne me communiquaient que les grandes lignes", a déjà expliqué aux juges, le président fondateur du huitième groupe industriel italien. A Collecchio, beaucoup veulent croire à cette version des faits qui colle mieux avec l’image d’un homme qui n’a jamais vécu dans le luxe et s’est toujours gardé d’intégrer la jet-set de la Péninsule, préférant la vie familiale aux dîners mondains.

"Laisse tomber les bateaux"

De fait, vivant dans une villa sans prétention, Calisto Tanzi n’arborait qu’un signe extérieur de richesse : ses deux yachts dont un voilier d’époque de 40 mètres ayant autrefois appartenu à la famille Krupp et à Goering, tous les deux ancrés dans le port de La Spezia. Dans un excès de fausse naïveté qui prête volontiers à sourire, le patron de Parmalat aurait proposé à Enrico Bondi, l’homme à qui revient la mission impossible de redresser les comptes, d’en disposer pour alléger la dette.

Enrico Bondi

"Laisse tomber les bateaux et dis-nous où sont passés les milliards" s’est vu répondre sèchement un Calisto Tanzi qui n’a pas fini de faire des allers et retours en fourgon cellulaire depuis la prison où il "réside" depuis le 27 décembre, inculpé de "banqueroute frauduleuse" et "association de malfaiteurs". Outre les principaux dirigeants de Parmalat, la justice italienne va devoir largement sortir de ses frontières pour démêler l’écheveau constitué de fausses facturations et d’opérations fictives réalisées au nez et la barbe de plusieurs banques (Bank of America, Deutsche Bank ou Citigroup) et des sociétés d’audit. Le président de Grand Thornton Italia, Lorenzo Penca, fait d’ailleurs partie des sept personnes déjà arrêtées et incarcérées.

"Celui de Collecchio"

"Celui de Collecchio". Les Parmesans sont sévères avec celui qui, il y a encore quelques semaines, incarnait le pouvoir dans la ville, avec plusieurs de ses fidèles placés à des postes clés et un fils, Stefano, encore président du Parma Calcio, le club de football. Seulement voilà, malgré sa réussite et la création d’un empire mondial du lait grâce au coup de génie que constituait, dans les années 60, le conditionnement en briques de carton (Tetra Pak), Calisto Tanzi n’a jamais vraiment été accepté à Parme, fief d’une autre dynastie italienne de l’industrie agroalimentaire, les pâtes Barilla.

Le destin croisé des deux familles a longtemps alimenté les conversations autour de la place Garibaldi, mais les Barilla ont toujours eu l’avantage dans le cœur des habitants de la ville. Parmesans de souche, ils bénéficient également d’une nette antériorité par rapport aux Tanzi, leurs aïeux ayant créé leur premier établissement en 1877. On comprend mieux dès lors, le dédain et le mépris que véhicule l’expression "celui de Collecchio". Même le maire de la ville, Elvio Ubaldi, pourtant élu avec le soutien de Calisto Tanzi, prend ses distances en répétant aux journalistes étrangers : "Le lait de nos vaches sert d’abord à fabriquer le parmesan."

L’église Santa Maria della Steccata, à Parma

Reste le club de foot. Victime collatérale du scandale Parmalat, actionnaire à 97%, son destin reste en pointillé malgré de bons résultats sur le plan sportif. Démissionnaire et lui aussi en prison, Stefano Tanzi a cédé sa place à un administrateur qui devra trouver une autre propriétaire d’ici la fin de la saison. Et vendre quelques-uns des meilleurs joueurs. Après avoir tenté de disputer le titre à la Juventus, Stefano Tanzi, prônant "le bon sens", avait dénoncé "les dérives d’un calcio ayant perdu toute dimension économique". On sait maintenant que les milliards d’euros disparus des caisses de Parmalat n’ont en tout cas pas servi au Parma Calcio. Pas de quoi s’attirer la sympathie ou la compassion des tifosi locaux.

José CARRON

Si vous souhaitez soutenir l’activité du site web interet-general.info, vos dons sont les bienvenus sur le compte de la Banque cantonale de Genève No Z 3267.34.01 Clearing bancaire (CB) : 788 IBAN CH48 0078 8001 Z326 7340 1

Compte de chèque postal : 12-1-2

Veuillez libeller les chèques au nom de : interet-general.info

AUTEURS 

  • José CARRON

  • Accueil

    éditeur : Frank Brunner | ouverture : 11 novembre 2000 | reproduction autorisée en citant la source