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Le Monde, 30 janvier 2004

Proche Orient : A Rafah, l’armée israélienne détruit maison après maison à la recherche de tunnels vers l’Egypte

par Gilles PARIS


Derrière une muraille d’acier haute de plusieurs mètres se dressent deux tourelles d’observation israéliennes. Plus loin, un drapeau égyptien est fouetté par le vent violent qui balaie ce coin de frontière contrôlé par Israël, samedi 24 janvier 2004. De l’autre côté, entre la muraille et les premières maisons palestiniennes encore habitées de la ville de Rafah, à l’extrême sud de la bande de Gaza, s’étend un no man’s land de sable et de ruines.


Au gré des incursions israéliennes, ce désert ne cesse de s’étendre. L’armée israélienne recherche des tunnels creusés par les Palestiniens en direction de l’Egypte et qui sont utilisés, selon elle, pour des livraisons d’armes. Régulièrement, les bulldozers blindés s’avancent et défoncent les maisons qui pourraient abriter les puits d’accès de ces tunnels clandestins.

Faouze Al-Chaher, 43 ans, en est convaincu : son tour viendra bientôt. Entre la frontière et sa maison, il ne reste plus à présent que celle d’un cousin, vidée depuis plusieurs semaines. Les soldats israéliens ont pourtant déjà passé sa bâtisse au peigne fin. "Ils sont venus pendant la nuit avec des chiens, ils nous ont regroupés dans l’entrée sous la menace de leurs fusils, puis ils ont fouillé partout", assure-t-il. Les soldats n’ont rien trouvé, mais cela ne rassure pas ce paysan. "Les tunnels ne sont que des prétextes", se lamente-t-il.

Faouze est fier d’appartenir à l’une des familles les plus nombreuses de Rafah et qui a donné son nom au quartier de Chahara. Il y a six mois, deux de ses cousins ont été tués au cours d’une incursion israélienne, portant à 25 le nombre de morts de la famille depuis septembre 2000. Autour de lui, des maisons appartenant à d’autres parents ont déjà été rasées. A côté de la sienne, une tante, Joundia Al-Chaher, s’attend elle aussi au pire. Par une porte latérale, elle montre les dernières destructions en date, qui remontent à deux jours seulement, et d’autres plus anciennes.

Sa famille campe désormais dans les pièces du rez-de-chaussée. La lame d’un bulldozer israélien a entamé par mégarde un pan de mur en déposant un tas de terre pour barrer l’accès au no man’s land. Le trou a été rebouché avec un morceau de matelas.

"Je n’attends plus rien"

Dans l’entrée de la maison de Faouze, bordée depuis peu par des monceaux de ruines laissés par un engin de terrassement israélien, la petite fille de la famille, Ouafa, s’amuse à enfoncer sa règle d’écolière dans les trous creusés, dans les murs, par les impacts d’une arme lourde. Le fils aîné de Faouze, Younès, a décidé de partir pour l’Egypte. "Je ne crois plus en rien ni en personne, je n’attends plus rien", assure-t-il.

Son père abonde dans son sens : "Que ce soit l’Autorité palestinienne, le Hamas ou les diplomates étrangers qui passent ici, personne ne fait rien pour nous. Les seuls que je respecte sont les pacifistes internationaux. En s’interposant, ils ont pu parfois permettre à des familles de ne pas partir de chez elles les mains vides." Deux militants ont payé de leur vie leur engagement à Rafah en 2003, une Américaine écrasée par un bulldozer et un Britannique mortellement blessé par un tir israélien. Des règles draconiennes ont depuis été imposées pour limiter l’accès à la bande de Gaza.

Coincée contre cette frontière d’acier, Rafah est la ville la plus pauvre des territoires palestiniens. Le chômage touche plus de 70 % de la population active, selon les estimations convergentes d’organismes internationaux, et la malnutrition y a fait récemment son apparition. En moins d’un mois, 72 nouvelles maisons ont été détruites, selon la comptabilité de l’agence des Nations unies chargée des réfugiés palestiniens (UNRWA), qui sont majoritaires à Rafah. Depuis le début de l’Intifada, en septembre 2000, près de 10 000 Palestiniens se sont retrouvés à la rue, selon la même source.

A la mairie, Talal Hamdan comptabilise, lui, 1 500 maisons rasées et 1 000 autres endommagées, et un total de 267 personnes tuées, dont 80 enfants et 27 femmes. Il ne nie pas l’existence de tunnels, mais relativise leur nombre. "Quelques-uns", dit-il. Un porte-parole israélien avance des chiffres précis : "34 tunnels détruits en 2002, 40 en 2003 et 4 depuis le début de l’année." L’armée n’a cependant jamais découvert, jusqu’à présent, d’armes sophistiquées.

Pas plus que Faouze Al-Chaher, Talal Hamdan, qui vit lui aussi dans un quartier exposé, n’a pris de dispositions particulières. "Les maisons manquent, et je n’ai pas d’argent. La mairie a déjà du mal à verser les salaires de ses employés, alors je ne peux pas compter sur elle pour me reloger", commente-t-il.

Les constructions dans des zones moins exposées ne peuvent pas suivre le rythme imposé par les Israéliens. "Il nous faudrait 25 millions de dollars", explique Paul McCann, le porte-parole de l’UNRWA, confrontée à des soucis de trésorerie endémiques. Pour l’instant, 288 maisons seulement ont été construites par l’agence pour l’ensemble de la bande de Gaza, et plus de 400 autres projets attendent un financement.

Gilles PARIS

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