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Le Monde, 25 novembre 2004

Côte d’Ivoire : Les entrepreneurs font le bilan des pillages "planifiés, ciblés et encadrés" dont ils ont été victimes

par Stephen SMITH


Il y a eu d’abord le diaporama, projeté dans un silence gêné jusqu’au moment où quelqu’un a reconnu la villa de George Maurice, "le vieil Antillais qui avait cousu les drapeaux nationaux à l’indépendance !".


Nouveau silence pesant. Ensuite, la lumière rallumée, le premier intervenant se jette à l’eau dans une salle archicomble. "On loue des voitures, dit-il, et ça fait quatre fois qu’on perd tout depuis le coup d’Etat en 1999. La première fois, on nous a dit : "Mais c’est ça le prix de la liberté." Aujourd’hui, la liberté nous a ruinés."

Une voix à peine audible prend le relais au micro qui passe de main en main. "On exporte des mangues et des papayes, deux navires par semaine, l’un pour Dieppe, l’autre pour Marseille. A cause des troubles, on a perdu 3900 tonnes, soit 1,6 milliard de francs CFA -2,44 millions d’euros. En plus des pertes, on sera classé zone rouge, pays à risque, et les assurances majorées vont laminer nos bénéfices. C’est un malheur pour plus de deux mille petits planteurs."

Le ton est vite monté lors de cette première "réunion de crise", lundi 22 novembre 2004, à la chambre de commerce et d’industrie à Abidjan. Elle s’est tenue en l’absence, ou presque, des patrons français, dont le départ en masse, après la "chasse aux Blancs", a entraîné, outre la perte de leurs emplois pour quelque 30000 employés de maison, la fermeture d’un quart de 500 PME environ, qui représentaient 25 % des investissements et généraient la moitié des recettes fiscales de l’Etat.

Or le secteur "formel" de l’économie ivoirienne était déjà d’une extrême fragilité : fin septembre 2004, selon la Caisse nationale de prévoyance sociale (CNPS), 41000 employeurs versant des cotisations donnaient du travail à 478000 salariés, dans un pays de 18 millions d’habitants. "Plus personne de sérieux n’avance un taux de chômage, commente un membre du Conseil national du patronat ivoirien. Mais on estime que, du fait du blocage du pays ces dernières années, 85 % des chômeurs ont entre 15 et 35 ans." Beaucoup d’entre eux gonflent les rangs des milices "patriotiques", l’armée populaire du président Laurent Gbagbo.

La "danse des sorciers"

Ce sont donc des patrons ivoiriens, et quelques Libanais restés malgré tout, qui ont dressé le bilan de la dernière "danse des sorciers", comme a appelé l’un d’eux la ronde des hommes politiques autour des richesses du pays. "A qui voulez-vous qu’on s’adresse encore, quand ceux-là mêmes qui sont censés nous protéger, les forces de l’ordre, ouvrent la voie aux pillards ?"

La question a été maintes fois posée. Plusieurs dirigeants de société étaient venus, qui avec un béret de la Garde républicaine, qui avec des douilles provenant d’"armes de guerre". Ils ont brandi leurs preuves, avant de les déposer sur l’estrade, témoins muets d’un Etat voyou. "Les militaires ont apporté le matériel nécessaire pour casser le mur arrière", a témoigné une pharmacienne. "Chez nous, ils ont fait sauter un portail de 15 tonnes", a surenchéri le PDG d’une société de télécommunications. "Les pillages étaient planifiés, ciblés et encadrés", a conclu, sous des applaudissements, Pierre Daniel Brechat, le président -libanais- du Mouvement des PME.

Dans ces conditions, des membres du patronat ont commencé à réfléchir à une éventuelle grève d’impôt, comme l’a avancé l’opérateur d’un réseau de fibre optique : "L’addition doit être payée par le gouvernement, par ceux qui créent le problème !" "Ce serait une façon de nous rembourser, par compensation", a expliqué un PDG. "Comme on n’a plus rien en contrepartie de nos impôts, ni écoles, ni santé, ni routes et, surtout, pas de sécurité, à quoi bon nourrir un Etat inutile ?", a fait valoir un autre.

Ferme face aux autorités, mais arc-bouté sur la légalité, le président de la chambre de commerce, Jean-Louis Billon, a résumé les débats à deux ministres, celui de l’industrie et de la promotion du secteur privé, et son collègue de... la réconciliation nationale, qui sont arrivés à mi-séance, de toute évidence pour éteindre le feu. Y parviendront-ils ? Le président du patronat ivoirien, Diawar Diack, a proposé, pour l’instant, d’établir un état des lieux précis ; mais, seulement en corollaire, d’ouvrir des négociations avec le gouvernement.

Pris à la gorge, ruinés pour certains, les petits entrepreneurs qui fournissent le tissu industriel à l’économie ivoirienne s’en contenteront-ils ? "Il faut arrêter de rêver, s’exclame l’un d’eux. Ouvrez les yeux : il y a quatre malheureux bateaux au port, le plus grand de l’Afrique de l’Ouest. On ne peut plus transférer de l’argent à l’extérieur, tout est bloqué. Les hôtels, les restaurant et les magasins sont vides, il n’y a plus de clients. Allez, on peut remballer : ici, c’est fini. Il ne restera que les plus grands, ceux qui peuvent construire des "bases-vie", s’offrir une sécurité privée musclée."

Stephen SMITH

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