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Le Monde, 29 novembre 2004

Côte d’Ivoire : Des militaires français accusés d’avoir tiré sur une foule de manifestants à Abidjan


Des soldats français devant l’hôtel Ivoire d’Abidjan, le 8 novembre 2004

Le récit donné par le colonel Georges Guiai Bi Poin, sur l’intervention des soldats français, lors de la manifestation du 9 novembre 2004, devant l’Hôtel Ivoire d’Abidjan, contredit en tous points la version officielle concernant ces événements.


Un colonel de la gendarmerie ivoirienne, témoin privilégié d’une manifestation, le 9 novembre, devant l’Hôtel Ivoire d’Abidjan, a accusé, dimanche 28 novembre 2004, dans un récit précis et circonstancié, les militaires français d’avoir tiré "directement sur la foule" et "sans aucune sommation". Commandant de l’école de gendarmerie d’Abidjan, le colonel Georges Guiai Bi Poin était chargé de la soixantaine de gendarmes déployés ce jour-là devant l’Hôtel Ivoire pour contenir le flot des manifestants. "Ce sont les militaires français qui ont tiré directement dans la foule. Ils ont tiré sur ordre de leur chef de corps, le colonel D’Estremon", a-t-il déclaré.

Des soldats français devant l’hôtel Ivoire d’Abidjan, le 8 novembre 2004

Pendant toute la durée de la manifestation, le colonel Guiai Bi Poin se trouvait dans le hall de l’établissement, aux côtés du colonel D’Estremon, qui commandait les troupes françaises rassemblées dans l’hôtel. Son récit contredit en tous points la version donnée par l’armée française sur ces événements, dont le bilan est encore inconnu. "Il n’y a pas eu de coups de feu provenant de la foule. Aucun manifestant n’était armé, ni même de bâtons, d’armes blanches ou de cailloux", a souligné le colonel Guiai Bi Poin.

Des Jeunes Patriotes de Laurent Gbagbo manifestent devant l’hôtel Ivoire d’Abidjan, le 9 novembre 2004

Des tirs tendus au FAMAS

"Je suis arrivé vers 14h00, je me suis présenté au chef de corps du régiment des troupes de marine qui étaient déployées sur place, et je lui ai exposé ma mission. Il m’a répondu ceci : "Mon colonel, mes barbelés de sécurité sont franchis, la foule s’excite. Si dans vingt minutes ils ne nous laissent pas partir, je fais tirer." "Je lui ai dit que s’il avait déjà choisi l’option de tirer, je n’avais aucune raison de cautionner ça, et j’ai menacé de partir. (...) Il a compris mon mécontentement et s’est excusé, ajoutant qu’il me laissait le temps de discuter avec la foule et négocier avec les manifestants", a-t-il ajouté. Pendant toute cette négociation, "mes gendarmes repoussaient les manifestants à quelques mètres du cordon de fils barbelés. Nous continuions alors à nous interposer entre la foule et les engins blindés des Français, séparés d’environ cinq mètres".

Scène d’émeute devant l’hôtel Ivoire d’Abidjan, le 9 novembre 2004

"Il y avait des insultes, des slogans hostiles. Mais nous n’avions aucun intérêt à tirer sur la foule. Je n’ai presque pas quitté le colonel D’Estremon, nous "co-gérions" la situation ensemble. Le problème est qu’il était extrêment excité. Il menaçait sans cesse de faire tirer, cela revenait comme un leitmotiv. Ses capitaines étaient d’ailleurs beaucoup plus calmes que lui, cela m’a surpris", relève M. Guiai Bi Poin.

Scène d’émeute devant l’hôtel Ivoire d’Abidjan, le 9 novembre 2004

"Tout à coup, il y a eu un mouvement sur notre gauche, mes gendarmes ont été repoussés violemment par la foule. Ils ont reculé d’un ou deux mètres. D’Estremon m’a alors dit : "Mon colonel, la ligne rouge est franchie, je fais tirer. Feu !" "Et les militaires français ont commencé à tirer", a poursuivi le colonel ivoirien : "Des tirs tendus au Famas (fusil d’assaut) dans la foule. Ce n’était pas une fusillade au hasard, c’est sur ordre du chef de corps. Et il n’y a pas eu de sommation."

Evacuation d’un manifestant blessé, à Abidjan, le 9 novembre 2004

"Tous les hommes n’obéissaent pas"

"Je lui criais de faire tirer en l’air, de lever les canons. Ce qu’il a fait, mais tous ses hommes ne lui obéissaient pas et certains continuaient à tirer dans la foule. J’ai vu beaucoup de gens tomber, mais j’ignore le nombre de victimes", a reconnu le colonel Guiai Bi Poin. La fusillade "a duré environ vingt minutes, un de mes hommes a été tué sur les lieux. Un autre a été blessé, ramené dans le hall de l’hôtel et soigné par les médecins français". "Je suis choqué, car l’armée française est une partie de moi-même", a-t-il déploré, évoquant une scène "qui (l)’a particulièrement marqué" : "Un jeune marsouin, effondré, a baissé son canon et a éclaté en sanglots. Il s’est mis à pleurer, devant nous, avant qu’un de ses camarades l’agrippe et le jette dans un engin blindé."

Les cadavres de manifestants tués, devant l’hôpital d’Abidjan, le 9 novembre 2004

Dimanche 28 novembre 2004, les forces ivoiriennes ont renforcé les mesures de sécurité à Abidjan, la capitale économique, en réponse à des rumeurs d’attaque possible par les ex-rebelles qui contrôlent le nord du pays, a déclaré une source proche du service d’information de l’armée. Jules Yao Yao, porte-parole de l’armée, a , lui, déclaré que la principale menace pour Abidjan réside dans les milliers de prisonniers qui se sont évadés du principal centre de détention de la ville à la faveur des émeutes qui ont éclaté en novembre. Les autorités ivoiriennes ont imputé à ces évadés les pillages et les attaques d’expatriés qui ont incité plus de 8000 étrangers à fuir le pays il y a trois semaines.

Avec AFP et Reuters

Des manifestants blessés, à l’hôpital d’Abidjan, le 9 novembre 2004

Une manifestante blessée, à l’hôpital d’Abidjan, le 9 novembre 2004

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