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vendredi 24 mars 2017
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24 heures.ch, 3 décembre 2004

Corruption : Comment le milieu politique suisse se prostitue au profit de qui veut bien l’acheter

par Camille KRAFFT


Dopés par leurs récentes révélations sur les mensonges de l’industrie du tabac, les scientifiques Pascal Diethelm (OxyGenève) et Jean-Charles Rielle (CIPRET Genève) remettent la compresse au niveau suisse. Ils ont présenté, le 2 décembre 2004, à Fribourg, des extraits d’archives rendues publiques par les cigarettiers, à la suite de plaintes aux Etats-Unis. Où l’on découvre les stratégies des fabricants Philip Morris et RJ Reynolds, pour influencer une votation populaire et pénétrer les partis politiques helvètiques.

Suisse


Novembre 1993. Les initiatives jumelles visant à interdire toute publicité sur le tabac et l’alcool en Suisse sont balayées, avec 75 % de non. Onze ans plus tard, les désormais célèbres scientifiques Pascal Diethelm (OxyGenève) et Jean-Charles Rielle (Centre d’information et de prévention contre le tabagisme, Genève) révèlent, documents publics à l’appui, comment l’industrie de la cigarette a manœuvré, à l’époque, pour influencer l’opinion publique. Un exemple concret, plus fort que tous les discours. C’était le 2 décembre 2004, à Fribourg, lors de la Conférence nationale sur la prévention du tabagisme. Pour compléter le tableau, les deux pourfendeurs du lobby cigarettier ont mis en relief la perméabilité des partis politiques et de l’administration fédérale aux pressions des géants du tabac.

Pascal Diethelm

Retour sur les votations de 1993. Le document présenté émane des archives du fabricant de cigarettes RJ Reynolds. Il revient sur les stades de la campagne menée par l’industrie du tabac pour contrer l’initiative.

Jean-Charles Rielle

Première étape, la « stratégie ». Il s’agit de « mettre le rôle primordial des industries du tabac et de l’alcool à l’arrière-plan », de « focaliser la campagne sur la question générale de la liberté d’expression » et « de faire pression pour une alternative de législation pour la protection des jeunes ». Puis, vient la « tactique ». Notamment « dépeindre les « anti » comme des extrémistes (plus loin : « Ayatollah ») » et « former une coalition en faveur de la publicité non liée au tabac et à l’alcool ». Présidée par l’Union suisse des arts et métiers, cette dernière inclut des représentants des agences de publicité, des médias, et des imprimeurs. Soit « tous les moyens de communication existant en Suisse », précise Pascal Diethelm. Inutile d’étoffer davantage. Peu avant la votation, le gouvernement « envoie une brochure aux ménages, avec la recommandation de voter « Nein ». Le texte est basé sur les arguments de l’industrie. » Bingo. L’initiative est rejetée, les fabricants peuvent continuer à diffuser leurs publicités.

Mis en cause récemment par les deux Genevois pour avoir caché les résultats d’une étude accablante sur la fumée passive, le géant Philip Morris n’est pas épargné par ces nouvelles révélations. D’autres documents mettent en relief des stratégies similaires à celles de RJ Reynolds. Avec une précision en sus : Philip Morris évoque « la pleine utilisation de notre réseau de lobbying et la consolidation de nos relations avec l’administration fédérale, les officiels du gouvernement, le Parlement et les partis politiques ».

Et les écrits de s’enchaîner, comme autant de preuves de la perméabilité du monde politique. Dans un « plan » de 1990 à 1992, le géant « PM », basé à Lausanne, se réjouit d’avoir gagné le soutien des Autorités des douanes « pour les augmentations de prix de 1990 et 1991 ». Le gouvernement n’est pas épargné. A travers une lettre du 10 juillet 1989, Flavio Cotti [alors ministre de la Confédération] fait savoir à la Fédération de l’Industrie suisse du tabac que « les mesures de prévention ne devraient jamais discriminer les fumeurs ni les milieux industriels » . Les partis politiques, enfin. Plusieurs notes, diffusées sur internet par les mastodontes du tabac, attestent de contacts avec la droite. En 1993, le PDC, les radicaux, l’UDC et les libéraux font part dans une note de leur soutien à la Communauté de l’industrie suisse de la cigarette, tout en prônant une prévention accrue.

Flavio Cotti

L’industrie du tabac assume-t-elle ces manœuvres ? « Ces documents ne reflètent pas notre position actuelle. Nous menons aujourd’hui une politique transparente et sommes prêts à discuter pour trouver des solutions en matière de soin et de prévention », répond Marc Fritsch, porte-parole de Philip Morris. Autre temps, autres stratégies de communication.

Suite à des plaintes déposées aux Etats-Unis, l’industrie du tabac a dû diffuser des millions d’archives sur internet. Dont certaines concernent les milieux politiques helvétiques.

Quand Philip Morris finance le Parti libéral

Philip Morris a soutenu financièrement le Parti libéral vaudois. C’est ce que révèle une lettre datée du 19 février 1982 et présentée, le 2 décembre 2004, à Fribourg, par les deux scientifiques genevois. S’adressant au cigarettier américain, les libéraux y admettent avoir « sollicité sa générosité afin de permettre à notre parti de mener campagne pour les élections cantonales, puis fédérales ». La missive en appelle également au soutien futur du géant du tabac, et compte même sur « une participation sensiblement plus importante » à l’avenir.

Qu’en pense le parti actuel ? « La politique de recherche de financement était différente à l’époque. Aujourd’hui, nous avons davantage un regard éthique, une réflexion, note Andreane Jordan, secrétaire générale des libéraux. De plus, à l’époque, les connaissances scientifiques n’étaient pas les mêmes. Ce qui paraît choquant aujourd’hui ne l’était pas alors. » Elle précise cependant que « nous sommes toujours en contact avec certaines personnes chez Philip Morris, et nous n’excluons pas qu’ils puissent nous soutenir à nouveau une fois ou l’autre ». Une éventualité balayée provisoirement par le géant américain comme par les libéraux. « Aujourd’hui, cette entreprise ne contribue plus au financement des partis. Ils sont tellement en vue qu’ils se protègent eux-mêmes », ajoute Andreane Jordan.

Afin de justifier cette ouverture à une collaboration future avec le géant du tabac, récemment terni par des révélations accablantes, la secrétaire invoque la présomption d’innocence : « Selon l’évolution du dossier, cela conditionnera notre réflexion. Tout dépend également de leur réaction et des mesures qu’ils prennent à l’avenir. Il faut les envisager comme une entreprise à large échelle. »

Camille KRAFFT

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