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Le Monde, 4 décembre 2004

Côte d’Ivoire : Les journées d’émeutes et de pillage au cours desquelles l’armée française a fait usage de ses armes

par Jean-Philippe REMY, Stephen SMITH et Laurent ZECCHINI


De l’attaque contre le camp français à Bouaké au siège de l’hôtel Ivoire

Samedi 6 novembre 2004 : les ponts d’Abidjan sous le feu des hélicoptères français.


Après l’attaque d’un camp français à Bouaké, à 13h30, qui a fait neuf morts et trente-huit blessés parmi les soldats, et tué un humanitaire américain, l’enchaînement des violences débute immédiatement. Les soldats français anéantissent les deux chasseurs ivoiriens faisant une victime, un mécanicien.

Vers 15h00, à Abidjan, des pick-up chargés d’hommes vêtus d’uniformes dépourvus de toute indication de grade ou de corps attaquent le contingent de soldats français à l’aéroport et tentent de "casser" des avions français à coups de roquettes, touchant un Transall. Les soldats de l’opération "Licorne" ripostent, prennent le contrôle de l’aéroport, détruisent le reste de l’aviation ivoirienne et saisissent quinze pilotes mercenaires (russes, biélorusses et ukrainiens). Les combats auraient fait "environ six victimes" parmi les soldats ivoiriens, selon le ministère français de la défense.

Dans le courant de l’après-midi, plusieurs dizaines de milliers de personnes se dirigent vers le 43e Bataillon d’infanterie de marine (BIMa), en passant, itinéraire obligé, par les deux ponts sur la lagune Ebrié.

Vers minuit, alors que la chasse aux Blancs s’est généralisée dans plusieurs quartiers, que les hommes de "Licorne" évacuent en toute urgence des familles entières et que les établissements scolaires français sont en feu, la foule qui se dirige vers le 43e BIMa grossit. Les chefs de "Licorne", redoutant que les manifestants ne s’attaquent au camp français, où sont "sécurisés" des civils français et étrangers, décident d’empêcher le franchissement des ponts.

Des hélicoptères procèdent alors à des tirs de "sommation", puis d’"interdiction", selon le commandant de la force "Licorne", le général Henri Poncet. En clair : pour repousser les manifestants, les hélicoptères ouvrent le feu, notamment au canon de 20 mm. Ils dirigent leurs tirs vers la lagune, dans un premier temps, puis devant la foule, pour la faire refluer. Le colonel Henri Aussavy, porte-parole de la force "Licorne", admet que certains de ces tirs, par "ricochet", aient pu faire des victimes. A l’état-major français, on affirme que le bilan des victimes est "extrêmement difficile" à établir. A distance, les balles traçantes produisent un effet spectaculaire, donnant l’impression d’un "Apocalypse Now sur la lagune". Mais deux témoins, qui ont passé la nuit sur l’un des ponts, affirment ne pas avoir vu d’autres victimes que les occupants de deux voitures qui essayaient de forcer le passage pour entraîner des manifestants, de plus en plus hésitants. Selon ces mêmes témoins, les hélicoptères ont également "tiré des grenades explosives", qui ont pu blesser des manifestants. A l’état-major, à Paris, on remarque que "les rapports du ministère de la santé ivoirien ne font pas état de victimes sur les ponts, (...) mais seulement de victimes de bousculades."

Dimanche 7 novembre 2004 : les colonnes françaises ouvrent leur passage en force

Alors que, dans le centre d’Abidjan, les pillages se poursuivent, une cinquantaine de véhicules blindés français quittent leurs positions, à l’intérieur du pays, à Korhogo, Bouaké, Man et Guiglo, à destination de la métropole côtière. Les soldats français ont le sentiment d’être engagés dans une course contre la montre pour secourir leur compatriotes menacés à Abidjan.

Sur la route, des barrages ont été dressés, à l’aide de pneus enflammés et de troncs d’arbre, par des soldats ivoiriens, des gendarmes ou des "patriotes". Les colonnes, selon plusieurs sources militaires, s’appliquent à "lever" les barrages, au besoin en les "pulvérisant", mais "avec le moins de casse possible". Preuve que les colonnes ne se sont pas "transformées en boules de feu", les véhicules partis de Man ne rejoindront Abidjan qu’après vingt-quatre heures de route, ayant consacré "autant de temps que possible à la palabre".

Outre un passage en force à l’entrée d’Abidjan, le passage le plus meurtrier se situe dans la région de Duékoué. Des barrages ont été installés, gardés par des "corps habillés" (gendarmes et douaniers). Lorsque surviennent les blindés, une foule de civils s’y agrège. "Les gens se sont mis devant, et les Français avaient l’ordre de passer coûte que coûte", témoigne un missionnaire espagnol de la ville, le père Francisco Ibach. "Les militaires ont essayé de discuter un peu, puis comme les gens ne bougeaient pas, ils ont tiré. Un char a même écrasé quelqu’un", témoigne-t-il. A l’hôpital de la ville, on a décompté huit morts. Quinze blessés graves, dont l’un est décédé depuis, ont été transférés à Daloa, la grande ville voisine, en même temps que d’autres blessés arrivés de petits villages où les mêmes scènes se sont produites, comme à Guéssabo, où on a relevé également deux morts.

Dans l’après-midi, à Abidjan, dans le quartier présidentiel de Cocody, non loin du ministère de la marine, un hélicoptère français Puma est pris sous le feu d’une batterie antiaérienne ivoirienne (équipée d’un canon bi-tube de 23 mm). Un hélicoptère riposte et "neutralise la position ennemie" par un tir de missile Hot. Le bilan de cette attaque n’est pas connu.

Vers 19h00, la colonne de renfort, qui roule depuis la veille, s’égare en arrivant dans Abidjan, tourne dans les rues désertes du quartier de Cocody, proche de la présidence, et provoque un vent de panique. La rumeur d’une tentative de coup d’Etat contre le président Laurent Gbagbo fait le tour de la ville, alors que les blindés stoppent finalement sur le parking de l’hôtel Ivoire. Des ressortissants français, qui doivent être évacués par le BIMa, sont présents, ainsi que 46 spécialistes israéliens retranchés au 21e étage, où ils ont installé un centre d’écoutes téléphoniques.

Mardi 9 novembre : le siège de l’hôtel Ivoire

Depuis la veille, une foule de "patriotes" se presse autour de l’hôtel, où les militaires français ont dressé des barbelés pour tenir à distance les manifestants. Mardi 9 novembre 2004 au matin, la radio appelle la population à se rendre en masse à l’hôtel, munis de "bonbonnes de gaz". Selon un responsable militaire français, le président Gbagbo a alors choisi de "provoquer un bain de sang" au moment où Thabo Mbeki, le président sud-africain, se trouve à Abidjan.

De fait, au cours de la journée, la tension monte inévitablement à mesure que grossit la foule, qui compte maintenant plusieurs dizaines de milliers de personnes. Des hommes armés s’y trouvent, selon plusieurs témoignages. Un membre d’une famille ivoirienne habitant aux abords de l’hôtel, et qui ravitaille en eau les manifestants pendant les trente-six heures du siège, voit ces armes de près : pistolets, kalachnikovs et mitraillettes israéliennes Uzi, reconnaissables à leur petite taille. Des diplomates de plusieurs nationalités ont aperçu les mêmes armes parmi la foule qui monte la garde, au même moment, autour de la présidence, à moins d’un kilomètre.

Un détachement d’une soixantaine de gendarmes ivoiriens est présent aux côtés des troupes françaises. La situation devient explosive en fin d’après-midi. Sur la lagune, des pinasses à bord desquelles ont embarqué une centaine de "patriotes" tentent d’aborder à l’arrière de l’hôtel. Les militaires français les en empêchent en tirant dans l’eau. Le drame est évité de justesse. Devant l’hôtel, en revanche, la situation est en train de basculer. Des témoins soulignent le "rôle ambigu" des gendarmes ivoiriens, qui auraient "franchi les lignes, tantôt en excitant les manifestants, tantôt en se proposant comme force tampon aux militaires français."

Le commandant des gendarmes ivoiriens, le colonel Georges Guiai Bi Poin, affirme avoir, au contraire, tenté à plusieurs reprises de dissuader le chef du détachement français, le colonel Destremau, de recourir à la force. "Il m’a répondu ceci, témoigne le colonel Guiai Bi Poin : ""Mon colonel, mes barbelés de sécurité sont franchis, la foule s’excite. Si dans vingt minutes ils ne nous laissent pas partir, je fais tirer."" "Tout à coup, rapporte l’officier ivoirien, il y a eu un mouvement sur notre gauche, mes gendarmes ont été repoussés violemment par la foule. Ils ont reculé d’un ou deux mètres. Destremau m’a alors dit : "Mon colonel, la ligne rouge est franchie, je fais tirer : feu !"" Selon le colonel Guiai Bi Poin, "il n’y a pas eu de coups de feu provenant de la foule. Aucun manifestant n’était armé". La version française est fort différente. Le général Poncet, sur Radio-France internationale, a reconnu que ses hommes avaient utilisé des "armes non léthales", puis leurs armes automatiques, pour se dégager. Qui a tiré le premier ? A l’état-major français, une source affirme : "Il existe des témoins qui attestent de l’existence de tirs entre les gendarmes et les manifestants."

La télévision ivoirienne a diffusé des images montrant une personne qui vient d’avoir la tête emportée. Selon un témoin, il s’agirait d’une femme, qui comptait parmi les "agents provocateurs". A-t-elle été frappée à la tête d’une balle de gros calibre ? Des tireurs d’élite étaient présents à l’hôtel Ivoire, dans les étages. Au moment de la fusillade, affirme une source militaire, "ils étaient déjà descendus au rez-de-chaussée, en train d’aider à l’évacuation. "Un médecin de la clinique de Cocody fera état d’"au moins sept morts et plusieurs dizaines de blessés" ivoiriens, tandis qu’un porte-parole du ministère français de la défense, le 3 décembre, établit le bilan à "un, peut-être deux morts." devant l’hôtel Ivoire.

Jean-Philippe REMY, Stephen SMITH et Laurent ZECCHINI

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