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mercredi 22 février 2017
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Genève, 5 décembre 2004

Irak : La raison d’être du chaos

par Frank BRUNNER


D’ordinaire, la polémique relative à l’invasion et l’occupation de l’Irak est centrée sur « la légalité » de l’invasion et l’inexistence des armes de destruction massive censées justifier cette invasion. Or, si on considère la question du point de vue de la logique interne de l’intérêt général, on constate qu’il s’agit là d’un faux problème.


En effet, même si l’invasion avait rempli toutes les conditions juridiques imaginables, et même si des armes de destruction massive avaient été découvertes, en Irak, après l’invasion, cela n’aurait absolument pas empêché l’occupation d’évoluer vers le chaos. Ceci démontre que le problème fondamental n’est pas juridique.

L’invasion de l’Irak, en soi, ne pose pas non plus un problème moral, car elle a été fort bien accueillie par ceux qui subissaient l’oppression du régime de Saddam Hussein, et en premier lieu par les détenus torturés ou en attente d’exécution. Bien souvent, l’armée d’invasion a été accueillie par des foules en liesse. Les Irakiens se sont spontanément empressés de détruire les effigies de Saddam Hussein. Tout au plus peut-on regretter que cette invasion ait entraîné des pertes sans doute inutiles parmi les civils, jusqu’au moment où l’armée de Saddam Hussein a cessé le combat.

Il est probable que le chaos actuel aurait pu être évité si l’Irak avait été envahi par des troupes françaises et britanniques, tandis que les Américains se seraient contentés d’assurer la logistique, sans intervenir sur le terrain. On constate que les Britanniques n’ont jamais suscité, parmi les Irakiens, une haine comparable à celle que suscitent les Américains. Bien souvent, les agissements des Américains ont provoqué des attaques de « représailles » de la résistance irakienne contre les Britanniques. De même, malgré les difficultés qu’ils ont connues en Côte d’Ivoire, on constate que les Français n’y suscitent pas un sentiment de haine généralisé. Le plus souvent, la présence des troupes françaises en Côte d’Ivoire est au moins acceptée comme un moindre mal.

En Haïti, il a suffi aux Américains d’une semaine pour se faire détester, alors que les soldats des autres pays, envoyés là-bas, sous l’égide de l’ONU, sont plutôt bien tolérés par la population.

Le problème fondamental à l’origine du chaos irakien réside dans l’esprit qui règne au sein du gouvernement des Etats-Unis et dans la hiérarchie de son armée. Il s’agit d’un esprit foncièrement méprisant à l’égard du peuple irakien.

Tout d’abord, le mépris du gouvernement des Etats-Unis se manifeste dans le fait d’imposer aux Irakiens, en guise de « gouvernement représentatif », des agents de la CIA. Le gouvernement des Etats-Unis semble s’être persuadé qu’il suffirait que lui-même feigne de croire à la légitimité de ce gouvernement potiche pour que cette légitimité soit également reconnue par les Irakiens.

Il aurait certainement mieux valu laisser les Irakiens désigner eux-mêmes leurs représentants. Mais le gouvernement des Etats-Unis ne voulait pas que les Irakiens choisissent librement leurs représentants. Ils devaient choisir les représentants sélectionnés par la CIA. Comme les Irakiens refusaient de reconnaître la légitimité du gouvernement potiche, les Américains se sont engagés dans une logique de répression, en affectant de considérer que toute opposition à l’occupation et au gouvernement potiche ne pouvait provenir que de « nostalgiques de Saddam Hussein » nullement représentatifs de la population.

Lorsque l’opposition à l’occupation s’est étendue aux chiites, sous le leadership de Moqtada Al-Sadr, les Américains ont interdit de parution la publication de Moqtada Al-Sadr, et ils ont fait tirer sur ses partisans lorsque ceux-ci manifestaient. Le résultat a été de faire basculer les chiites dans la résistance armée.

Parallèlement, le gouvernement des Etats-Unis a déclenché une logique de guerre civile entre Irakiens, puisqu’il a choisi de faire combattre la résistance par d’autres Irakiens, qu’ils soient enrôlés dans la police ou dans la garde nationale.

Enfin, le gouvernement des Etats-Unis aurait pu instaurer une taxe sociale sur le pétrole et distribuer ainsi un revenu à tous les Irakiens, ce qui aurait éradiqué la pauvreté et favorisé la consommation, au profit de l’économie locale. Chaque Irakien aurait alors eu le sentiment que l’occupant et le gouvernement potiche contribuaient à son bien-être personnel. Chaque Irakien aurait eu personnellement intérêt à la paix civile, afin de jouir de son revenu, de son commerce, etc... La résistance armée aurait beaucoup perdu de son attrait. Mais le gouvernement des Etats-Unis, fidèle à sa logique néolibérale, n’a eu aucun scrupule à plonger la masse des Irakiens dans la pauvreté et la misère, suscitant, au sein de la population, un ressentiment grandissant que les exactions de l’armée américaine ont bientôt transformé en haine.

Par ailleurs, les Etats-Unis, alors qu’ils se prévalaient d’apporter la démocratie et les droits de l’homme aux Irakiens, ont perdu tout crédit moral en pratiquant la torture, en laissant leur gouvernement potiche la pratiquer, en harcelant les opposants politiques, en procédant à des arrestations arbitraires, en violant systématiquement le domicile privé des Irakiens, en bombardant les villes, en massacrant des civils, etc...

Si on considère n’importe quel problème secondaire auquel les Américains sont confrontés en Irak, et si on remonte la logique des relations de cause à effet, jusqu’à l’origine première de ce problème secondaire, on retrouve toujours l’esprit cynique, hypocrite et méprisant qui anime la politique du gouvernement des Etats-Unis. C’est là le problème fondamental et la raison d’être du chaos irakien.

Ce même esprit cynique, hypocrite et méprisant anime la politique néolibérale, partout dans le monde, provoquant l’injustice sociale et suscitant le chaos sur l’ensemble de la planète.

Frank BRUNNER

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