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Le Monde, 4 février 2004

Les faits contre Alain Juppé

Suivi d’un commentaire


Le Palais Bourbon, siège de l’assemblée nationale française

"Cette affaire montre que la France est un pays en voie de développement démocratique dont les élus n’ont pas encore intégré psychologiquement l’idée d’indépendance de la justice." Le propos n’est pas d’un gauchiste, mais de Dominique Barella, président de l’Union syndicale des magistrats, syndicat majoritaire et modéré.

Il résume sobrement l’invraisemblable réaction de la plupart des responsables de la droite française au lendemain de la condamnation d’Alain Juppé à dix-huit mois de prison avec sursis et dix ans d’inéligibilité, pour prise illégale d’intérêt dans l’affaire des emplois fictifs de la Ville de Paris.

Alain Juppé


Le premier ministre, Jean-Pierre Raffarin, a donné le ton en déclarant sa "surprise" devant ce jugement "provisoire", tandis que son ministre délégué à l’enseignement scolaire, Xavier Darcos, parlait d’une "condamnation à mort politique". Josselin de Rohan, président du groupe UMP du Sénat, n’a pas hésité à s’indigner "qu’on puisse traiter quelqu’un de cette qualité comme un malfaiteur".

Josselin de Rohan

Eric Raoult, vice-président de l’Assemblée nationale, a dénoncé ce "jugement disproportionné, hypocrite et cynique".

Eric Raoult

Quant au président de la République -théoriquement "garant de l’indépendance de l’autorité judiciaire", selon l’article 64 de la Constitution-, non seulement il n’a pas rappelé chacun au respect de la chose jugée, mais il n’a pas hésité, lundi 2 février 2004, à louer publiquement les "qualités exceptionnelles" d’Alain Juppé, notamment son "honnêteté".

Jacques Chirac

C’est peu de dire que ces dérapages sont stupéfiants. Car enfin, les faits sont têtus. Et, au-delà de la connotation plus morale que strictement juridique de l’un ou l’autre de ses attendus, le jugement rendu le 30 janvier à Nanterre confirme et condamne l’existence d’un système illégal de financement d’un parti politique -le RPR, à l’époque présidé par Jacques Chirac et dont Alain Juppé était secrétaire général- par la Ville de Paris, dont les deux hommes étaient alors maire et adjoint chargé des finances.

La prise illégale d’intérêt pour laquelle Alain Juppé est condamné est très simplement décrite ainsi par les juges de Nanterre : de septembre 1990 à mai 1995, alors qu’il avait la charge et la responsabilité de contrôler et d’ordonner les dépenses afférentes aux employés de la ville, il a présenté lors du vote des budgets annuels de la Ville de Paris une masse salariale comprenant les dépenses afférentes à sept personnes "qu’il savait être en réalité mises à la disposition du RPR".

Autrement dit, pendant des années, les contribuables parisiens ont payé, sans le savoir, les salaires de permanents du RPR. Selon la formule de l’actuel maire de la capitale, Bertrand Delanoë (PS), "un clan a mis la main sur la ville, sur les fonds d’une collectivité locale à travers des emplois fictifs". Le préjudice, selon les services municipaux, s’élève à 1,2 million d’euros. Tels sont les faits sur lesquels Alain Juppé et les dirigeants du RPR poursuivis à ses côtés ont été condamnés.

Bertrand Delanoë

Commentaire

La réaction des politiciens français, dans cette affaire, n’a rien d’exceptionnel. On pourrait transposer leurs propos et les placer dans la bouche des politiciens genevois -pour ne mentionner qu’eux- ; il suffirait de modifier les noms.

Ce qui distingue "l’affaire Juppé" d’une affaire genevoise similaire, c’est qu’il s’est trouvé, en France, des magistrats suffisamment intègres pour faire leur travail au lieu de s’aplatir devant le pouvoir en place.

Ce qu’il faut relever, parmi les similarités, c’est cette tournure d’esprit des politiciens qui se considèrent au-dessus des lois et se persuadent que l’argent public est à leur disposition personnelle. Ce qui les scandalise, ce n’est pas que l’un ou l’autre d’entre eux se livre à des malversations, mais qu’on puisse avoir l’audace de leur reprocher ces malversations.

Lorsqu’une plainte pénale est déposée contre eux, les politiciens s’efforcent, tout d’abord, de faire étouffer l’affaire. On la présente, d’ordinaire, comme "un règlement de comptes" et cette formulation est censée justifier à la fois le classement de la plainte et la censure des médias complaisants. Ainsi, les ripoux font figures de "victimes d’un règlement de comptes".

Ou encore, on décrète que l’affaire doit être étouffée "pour ne pas faire le jeu de l’extrême droite", pour ne pas alimenter "le tous pourris du Café du commerce." Il existerait ainsi quasiment une obligation civique de protéger les ripoux.

A supposer que la plainte ne soit pas classée par le Parquet, on se met à "faire de la procédure", afin de gagner du temps. Cela peut durer des années. Quand, finalement, on a épuisé tous les moyens de recours, si on est malgré tout condamné en dernière instance, on dit qu’il s’agit d’une "histoire ancienne", comme si, au bout du compte, le temps écoulé en artifices de procédure était censé justifier l’impunité.

Ce qui est également frappant, c’est que les politiciens qui réclament l’indulgence pour leurs petits copains sont les mêmes qui tiennent des discours moralistes sur "l’incivilité" et qui exigent "la tolérance zéro" pour les voleurs de poules. A les en croire, la prison n’est bonne que pour les pauvres. Et il est vrai que, d’ordinaire, on n’y trouve que des pauvres. Au demeurant, il ne fait aucun doute que le commun des citoyens, pour des faits beaucoup moins graves, aurait été condamné à une peine beaucoup plus lourde, et sans bénéficier du sursis.

Pour avoir fait de la prison, je peux témoigner du fait que je n’y ai jamais vu personne qui, en matière de malhonnêteté, arrive à la cheville d’un politicien ; ou qui ait causé, à la population, un préjudice comparable à celui qu’elle subit de la part du milieu politique. Il s’agit d’un milieu au sein duquel l’hypocrisie, le cynisme et l’amoralité sont de règle.

Pour conclure, on rappellera à ces gens, qui se disent "gaullistes", que Charles de Gaulle poussait l’intégrité jusqu’à payer de sa poche les timbres de sa correspondance personnelle. En voyant ce qu’il est advenu de la 5ème république, il doit se retourner dans sa tombe.

Frank BRUNNER

Charles de Gaulle

La tombe de Charles de Gaulle, à Colombey-les-Deux-Eglises

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